Les élèves de l’école du Cheval-Blanc de Gatineau auront le droit de se bousculer, sous supervision.

La bousculade, c’est pas une raison pour se faire mal

CHRONIQUE / Voilà qu’on instaurera une zone de bousculade « supervisée » dans la cour de l’école primaire du Cheval-Blanc à Gatineau. En partant, il y a quelque chose qui cloche avec le concept.

Parce que de la bousculade, du chamaillage, du tiraillage, dès que c’est supervisé… bien ce n’est plus vraiment du tiraillage. Le fun de se chamailler, c’est justement que c’est interdit.

C’est mon frère et moi, quand on avait 10 ou 11 ans, assis sur la banquette arrière de l’auto, pendant les deux heures et demie de route que ça prenait pour aller visiter mes grands-parents à Lac-Mégantic.

On trouvait le voyage tellement, mais tellement long ! Arrivait toujours un moment où on se chamaillait. Fallait bien dépenser notre trop-plein d’énergie de petits gars. Mon frère me donnait une petite binne sur le bras. Ou c’était moi qui lui en donnais une. On se retenait de dire ayoye! pour ne pas alerter nos parents assis devant.

Un moment donné, on oubliait qui devait une binne à qui. Normalement, c’est à partir de là que ça dégénérait. Ma mère se retournait la première : « Les enfants, ça va mal finir ce jeu-là ! »

Quand une binne manquait sa cible pour atterrir sur la gueule de l’autre, mon père se retournait à son tour : « Les enfants, arrêtez ça ! » Et en ce temps-là, quand la grosse voix de ton père tonnait dans l’habitacle de la Chevrolet brune, t’avais intérêt à te la fermer.

Mais jamais pour très longtemps.

« C’est toi qui as commencé », chuchotait bientôt mon frère. « Non, c’est toi ! », répliquais-je.

J’ai dit qu’on se retenait de hurler de douleur, mais on se retenait aussi de rire trop fort. Parce qu’on avait du plaisir. Se chamailler, c’était moins plate que de contempler le paysage entre Nantes et Coaticook.

C’était une façon enfantine d’explorer les limites de notre univers. De savoir jusqu’où on pouvait repousser l’interdit avant que mon père se fâche. D’explorer l’autre aussi : comme j’étais deux fois plus gros que mon frère, j’avais intérêt à ne pas frapper trop fort si je voulais que le jeu se poursuive.

Ma mère détestait voir ses deux fils se chamailler. Mais elle tolérait. Tant que ça demeurait un jeu, c’était correct. Aussitôt que ça devenait dangereux ou trop agressif, elle intervenait. Puis mon père finissait la job.

Tout ça pour dire que je n’ai rien contre l’idée de l’école du Cheval-Blanc. Une zone de bousculade dans la cour d’école où les enfants pourront se chamailler sous haute supervision ? Pourquoi pas. Pourvu que ça ne devienne pas un prétexte pour réduire les cours d’éducation physique ou le sport parascolaire.

Au début, les enfants, surtout les petits gars, vont faire la file pour s’affronter dans l’arène de bousculade. L’attrait de la nouveauté. Puis à force de se faire dire : eille, pas le droit de jambettes ! Pas le droit de pousser dans le dos ! Pas trop fort ! Pas trop ci ! Pas trop ça !, ils vont se tanner…

Pendant un temps, le chamaillage va se dérouler dans la zone « autorisée ». Puis il va reprendre ses droits un peu partout sur la cour d’école. Et les surveillants continueront de faire comme mes parents dans l’auto : tolérer le chamaillage tant qu’il demeure un jeu.

Après tout, « se bousculer, c’est sain dans la mesure où ça ne devient pas agressif », résume Guylaine Chabot, auteure d’une étude sur le jeu actif des 3 à 12 ans. Ou pour citer au goût du jour le film La Guerre des tuques : la bousculade, la bousculade, c’est pas une raison pour se faire mal…