Dans son autobiographie intitulée «J’tannée de mourir!», Nancy Bourassa raconte les deuils de sa vie, dont le décès tragique de son père, en février 2017.

«J’tannée de mourir!»

Quand son père est décédé dans des circonstances dramatiques, Nancy Bourassa a pris la plume et s’est mise à écrire. Chaque jour et jusqu'à tard le soir, elle a enfilé les mots.

Instinct de survie.

«J’ai vécu un choc. J’ai eu besoin d’exprimer ma peine, de ventiler, de me libérer, de trouver la paix.»

Six mois plus tard, Nancy avait rédigé 150 pages comme on «vomit» sa vie. Elle s’arrête de parler, mal à l’aise. Elle voudrait trouver un autre verbe, plus doux, moins brutal, mais ça ne lui vient pas.

Son père habitait depuis peu dans une résidence pour personnes âgées, à l’insistance des services sociaux qui avaient invoqué des motifs de sécurité.

Souffrant de troubles cognitifs, l’homme de 79 ans est cependant sorti de sa chambre par une porte qui s’ouvrait vers l’extérieur et qui s’est verrouillée en se refermant derrière lui.

Embarré dehors, le grand-père a été retrouvé au lendemain de cette nuit glaciale, mort d'hypothermie. C’était le 26 février 2017, à Trois-Rivières.

Deux ans et près de 200 pages plus tard, sa fille me tend un livre qu’elle a intitulé «J’tannée de mourir!».

Ce deuil n’est pas son premier.

«Nous étions installés à la petite table, juste là derrière toi.»

Nancy Bourassa commençait à me raconter son histoire lorsque ce souvenir lui est revenu. Il n’y a pas de hasard.

En ce 25 février 2017, père et fille s’étaient arrêtés à ce même café. Le duo venait de faire quelques achats. L’homme tenait à avoir des nouveaux lacets de chaussures. Toujours bien vêtu, ce gentleman marchait d’un pas lent en raison de problèmes pulmonaires.

«Il avait besoin de se reposer. On en avait profité pour s’offrir une gâterie.»

Assise devant moi, Nancy se contente d’un verre d’eau, sans pointe de gâteau. Ce jour-là, son père à la mémoire fuyante avait de beaux instants de lucidité. Elle savourait le moment.

«Je t’appelle demain.»

C’est la dernière promesse que Nancy lui a faite en allant le reconduire à la résidence. L’homme avait du mal à s’habituer à sa nouvelle demeure. Il s’était laissé embrasser comme un enfant avant de la regarder partir.

Une précision s’impose. Nancy Bourassa n’a pas voulu que le nom de son père apparaisse dans cette chronique.

Le destin tragique du Trifluvien est pourtant un fait connu. Il en a même été de nouveau question cette semaine, avec la mort dans des circonstances similaires de la mère de Gilles Duceppe.

Nancy Bourassa sait tout ça, mais c’est non. À prendre ou à laisser.

Dans son autobiographie éditée à compte d’auteur, elle évite également de nommer la résidence qui a été condamnée à la fermeture, à l’automne 2017, avant d’être la proie des flammes, en juin 2018.

Chaque fois que l’établissement a fait la manchette, le funeste sort de son père est revenu la hanter.

«Les médias parlaient de l’incendie, mais inévitablement, ils décrivaient encore et encore le triste décès d’un octogénaire mort de froid, bla bla bla...», relate Nancy Bourassa dans son livre où elle a ajouté une photo du brasier.

Parmi les débris, à l’avant-plan, une porte sans moustiquaire que le vieil homme avait essayé d’ouvrir «avec acharnement et désespoir», détaille celle qui aurait pu succomber à la colère.

Nancy n’en a pas la force et très honnêtement, elle ne voit pas ce que ça pourrait changer.

Dans ce café comme dans son livre, la femme s’en tient à rappeler ceci: «Il est trop facile de trouver un coupable pour apaiser notre souffrance, mais est-ce que notre être cher reviendra? Est-ce que notre peine sera moins grande en mettant le tort sur autrui?»

C’est à l’automne 2006 que j’ai rencontré Nancy Bourassa pour la première fois. La mère d’Alexandre et de Laurie venait de fonder le groupe de soutien «Papillon bleu».

Elle avait confié: «Je dis souvent que j’ai six enfants dont deux sont vivants.»

La femme avait pleuré trois fausses couches et la mort de Nicolas, à 38 semaines de grossesse.

En aidant d’autres parents confrontés au deuil périnatal à exprimer leurs émotions refoulées, Nancy Bourassa s’aidait aussi un peu. Beaucoup.

«Trop souvent, on s’autocensure. Il faut être bien dans la vie, être en forme et en santé. On ne peut pas être malade et si on l’est, il faut rester chez nous.»

Elle pense tout le contraire. Il faut nommer les choses. Ne pas se cacher. Cesser de jouer la comédie.

Entre la perte de ses enfants qui n’ont jamais vu le jour, emportant avec eux les rêves de leurs parents, Nancy Bourassa a traversé des épisodes d’anxiété, de trouble de panique, de dépression. La femme a également accompagné sa mère, atteinte du cancer, jusqu’à son dernier souffle, pour ensuite s’occuper de son père aux prises avec la maladie d’Alzheimer.

«Je ne peux pas cacher ça, c’est ma vie.»

Nancy ne peut pas dire pourquoi ni comment, mais quand le pauvre homme est mort dans les circonstances qu’on connaît, une phrase qui lui revenait souvent à l’esprit a pris tout son sens.

«J’tannée de mourir!»

Elle pense que plusieurs personnes se reconnaîtront dans le titre de son livre qui se veut, malgré tout, un récit marqué par l’espoir.

«De l’espoir, il y en a même quand on n’y croit plus», affirme celle qui poursuit, en parlant de son autobiographie : «Des bouts, c’est drôle. Des bouts, on pleure. Par-dessus tout, je veux amener les lecteurs à réfléchir. En ce moment, il y a plein de gens qui traversent des choses difficiles.»

À la lumière de sa propre expérience, Nancy Bourassa constate que deux choix se présentent à eux: s’effondrer ou ressurgir.

Elle a décidé de vivre.