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Patrick Duquette
Le Droit
Patrick Duquette
Au Québec, tout le monde rentre bien sagement chez soi à 20h. Tout le monde ou presque...
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Jogging sous le couvre-feu

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CHRONIQUE / Donc samedi soir, je suis allé jogger sous le couvre-feu…

Une petite trotte d’une heure dans les rues de mon quartier de Gatineau. Avec, en poche, mon permis de conduire et ma carte de journaliste. J’ignore ce que j’espérais voir. Des covidiots qui bravent le couvre-feu? Des policiers qui les arrêtent? Peut-être voulais-je simplement observer l’Histoire en marche. Le Québec n’a pas vécu de couvre-feu depuis des décennies…

Es-tu nerveux? m’a demandé ma blonde avant de partir.

Bien oui, un peu.

La police de Gatineau surveille les allées et venues de la population.

Je sais que je suis en règle. François Legault lui-même a dit que les journalistes faisaient partie des travailleurs essentiels et que les policiers ne les empêcheraient pas de travailler. N’empêche… dehors, j’ai toutes les chances de me faire contrôler. Et contrairement à l’habitude, c’est moi qui ai le fardeau de la preuve. À moi de démontrer que j’ai des raisons valables de me trouver dehors à pareille heure. Or les policiers, c’est comme les douaniers. Ton passeport a beau être en règle, ils ont le don de te rendre nerveux…

Quand je suis sorti, vers 19h40, la nuit m’a paru plus sombre qu’à l’habitude. Plus silencieuse aussi. Les rues étaient déjà désertes. Sur le chemin Pink, pas loin de chez nous, les voitures passaient au compte-gouttes. J’ai croisé quelques promeneurs marchant d’un pas hâtif, pressés d’aller se barricader avant l’heure fatidique.

Derrière l’école du Plateau, là où les jeunes jouaient au basketball l’été passé, là où ces mêmes jeunes allaient chiller ces derniers temps sans masque et sans distanciation sociale, il n’y avait pas un chat. Ni au parc Central, autre lieu de rassemblement. J’ai joggé un moment sur le boulevard du Plateau. Quelques rares voitures m’ont dépassé, pressées d’arriver à destination.

Puis soudain, plus rien.

Un silence de mort. Sauf le clop, clop, clop de mes espadrilles sur le pavé. L’impression hallucinante, vertigineuse, d’être seul au monde. J’ai jeté un coup d’oeil à ma Fitbit: 20h tapantes.


« On a été informés que des journalistes allaient se promener. C’est juste que… je ne m’attendais pas à les trouver en tenue de jogging! »
Une policière

Le couvre-feu venait de débuter.

Plus loin, j’ai croisé un gars avec un chien. Puis un jeune qui a sursauté quand je l’ai abordé. «Oui monsieur je suis au courant du couvre-feu. Je reviens de travailler, j’ai mes papiers…» En le voyant farfouiller dans ses poches, je l’ai rassuré. «Pas la peine, jeune homme. Je suis journaliste, pas policier…»

À 20h10, je vois une première intervention policière. Un gros pick-up de compagnie, avec deux gars dedans, me dépasse en trombe. En plein le genre de véhicule que je contrôlerais, me dis-je. L’instant d’après, une autopatrouille se glisse derrière. Ouip, ouip! Deux policières en sortent pour vérifier l’identité des occupants, avant de revenir en ma direction.

«Je suis journaliste! dis-je.

— Justement, j’étais pour vous demander ce que vous faites dehors, répond une des policières.»

À mon tour de farfouiller nerveusement dans mes poches.

L'autoroute 5

«J’ai mes papiers…

— On a été informés que des journalistes allaient se promener. C’est juste que… je ne m’attendais pas à les trouver en tenue de jogging!»

Elles m’ont laissé repartir. Faut croire que j’ai une tête de journaliste même en survêtement de course.

Après le jogging, je suis allé faire un tour de voiture. J’ai roulé pendant une heure sur les grandes artères de Gatineau et sur l’autoroute 50… Il y avait des autopatrouilles partout. Au total, j’ai été témoin de près d’une dizaine de contrôles. Moi-même, j’avais l’impression que j’allais me faire arrêter à tout moment. Seul sur la route, on est une cible très facile à repérer.

Des gens se plaignaient, moi le premier, qu’il ne se donnait pas assez de tickets au Québec pour contrer les rassemblements illégaux. En deux jours, les policiers de Gatineau auront remis près de 40 constats à 1500 $… Est-ce que le couvre-feu viendra à bout des covidiots? me demande un lecteur. Les plus têtus trouveront un moyen de contourner le système. Mais pour un temps, cela devrait refroidir leurs ardeurs.