Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
Justin Trudeau a nommé Chrystia Freeland comme ministre des Finances.
Justin Trudeau a nommé Chrystia Freeland comme ministre des Finances.

Petits arrangements entre amis

CHRONIQUE / Le remaniement ministériel à Ottawa est un petit arrangement entre amis. Avec un joli paquet cousu de fil blanc en prime.

Officiellement, nous a dit Bill Morneau, c’est parce qu’il n’avait pas envie de s’engager à long terme en politique qu’il a démissionné. Il estime que le Canada doit pouvoir compter sur un ministre des Finances prêt à se consacrer au redressement de l’économie et qu’il faut du temps pour cela.

Vu strictement ainsi, il aurait en quelque sorte eu la bonté de se sacrifier pour nous tous. Merci Bill?

Ces derniers temps, on a évoqué des désaccords entre Justin Trudeau et lui. Ils ne s’entendaient pas sur le niveau de dépenses lié à la pandémie. C’est l’explication officieuse de son départ.

N’empêche que dans un autre contexte, ces dissensions n’auraient sans doute pas été insurmontables, et ce, malgré l’ombre de Mark Carney, l’ancien gouverneur de la Banque du Canada et de la Banque d’Angleterre. Dans un autre contexte, c’est-à-dire sans WE Charity.

À supposer que ces fameuses dissensions étaient non seulement fortes, mais insurmontables, le démissionnaire n’en dirait de toute façon rien. Et pour cause : il aura besoin du soutien de Justin Trudeau pour décrocher le poste de secrétaire général de l’Organisation de coopération et de développement économique qu’il convoite désormais. C’est un bien bel arrangement.

Vu d’un certain angle, le paquet paraît bien ficelé. Un joli ruban a été apposé dessus. Mais la boîte est mal fermée.

Ni Justin Trudeau ni Bill Morneau ne sont parvenus à en rabattre les quatre coins.

Au fond de la boîte

Bill Morneau n’a pas pu ne pas sentir que sa crédibilité resterait entachée par cette histoire de WE Charity. Et Justin Trudeau n’a pas pu ne pas souhaiter le transformer en fusible, puisque celui-ci était disposé à s’immoler politiquement.

Mais aucun des deux n’a pu pour autant avoir la naïveté de croire un seul instant que ce départ ferait oublier les écarts que l’un et l’autre ont commis avec WE Charity.

Voilà pourquoi M. Trudeau n’a pas été surpris lorsque le conservateur Pierre Poilievre a répété, mardi, qu’il était lui-même mouillé dans cette affaire.

Le fait est que si M. Trudeau avait établi un lien entre le départ de Bill Morneau et cette affaire, il aurait dû lui-même s’autoéjecter de son poste.

WE Charity est l’élément qui se cache au fond de la fameuse boîte.  

Les emmerdes...

Le gouvernement a décidé de relancer son action par un discours du Trône le 23 septembre. Autrement dit, par un discours que prononcera la gouverneure générale, Julie Payette. Elle sera assise près de M. Trudeau pour l’occasion. Elle sera sa voix pendant ce moment.

Une belle photo? L’étoile publique de Mme Payette a pâli dans la foulée de reportages sur son attitude envers des employés et à propos de dépenses qu’elle a engagées qui auraient pu être évitées. Tout ça n’est pas et ne sera pas bon pour l’actuel chef du gouvernement.

L’ex-président français Jacques Chirac avait eu une formule percutante pour illustrer que lorsque les choses vont mal, tout semble mal aller ou tout va effectivement très mal. «Les emmerdes, ça vole toujours en escadrille», avait-il assuré un jour. Nous le savons tous.

La clé

Pour éloigner cette escadrille, Justin Trudeau présentera, lors de ce discours du Trône, un «plan ambitieux» pour faire face aux défis que la pandémie a mis en exergue. Il garde ainsi en quelque sorte l’initiative. Il met ainsi lui-même au défi les partis d’opposition de le faire tomber, puisqu’un vote de confiance suivra ce discours. La meilleure défense, c’est l’attaque.

Mais ce n’est pas lors de ce vote de confiance portant sur les généralités que l’on retrouve habituellement dans ce genre d’allocution que le gouvernement pourrait être sérieusement menacé. Mais plutôt lors de celui qui suivra la présentation du prochain budget fédéral — celui qui révélera les détails du plan de redressement.

C’est lors de ce deuxième vote de confiance que se prendra la prochaine vraie photo politique sur la scène canadienne. Et le résultat des courses dépendra des néo-démocrates. Ce sont eux qui détiennent la clé de la survie du gouvernement Trudeau.

L’incontournable

Alors qu’ils auront un nouveau chef ce dimanche, les conservateurs pensent évidemment déjà beaucoup à la prochaine bataille électorale. Normal: ils forment l’opposition officielle. 

Ils n’ont pas attendu la confirmation de la nomination aux Finances de l’incontournable Chrystia Freeland pour lancer des grenades sur son parcours politique. Ils l’associeront à tous les faux pas et à toutes les erreurs et mauvaises décisions de Justin Trudeau. 

À partir de maintenant, elle sera l’une de leurs cibles incontournables.