Jean-Marc Salvet
Toutes les personnes âgées ne vivent pas dans un CHSLD ou l’équivalent. 
Toutes les personnes âgées ne vivent pas dans un CHSLD ou l’équivalent. 

Indignés d’être «infantilisés»

CHRONIQUE / En disant le 9 avril que le «confinement» allait «durer plus longtemps pour nos aînés», François Legault a découragé bon nombre de personnes âgées de plus de 70 ans vivant mal l’isolement et les nécessaires injonctions à demeurer chez elles — même si elles savent que les conséquences de la maladie sont plus graves pour elles que pour d’autres.

M. Legault a aussi eu, ce jour-là, une manière plus douce de passer son message : «Protéger nos aînés» doit devenir «la priorité de tous», a-t-il dit.

Pour l’heure, on n’en sait pas beaucoup sur le tempo de la levée des mesures de restrictions. On n’en est de toute façon pas là. La situation sanitaire rend encore les détails et le calendrier incertains.

Mais on voit mal comment les exhortations publiques au confinement des personnes les plus âgées pourraient à ce moment-là être autre chose que de simples invitations ou suggestions.

Car établir une barrière infranchissable sur le seul critère de l’âge à ce moment-là serait discriminant. En soi et aussi, entre autres, parce que ce serait beaucoup trop englobant.

Toutes les personnes âgées ne vivent pas dans un CHSLD ou l’équivalent. 

Et les conditions physiques de toutes celles vivant chez elles varient énormément.

Les personnes âgées de 70 ans et plus sont beaucoup plus à risque de décéder de la COVID-19 que d’autres. Les chiffres sont incontestables. Pour autant, elles ne sont pas moins capables que d’autres de respecter les prescriptions de distanciation sociale et de porter un masque. (Les autorités sanitaires québécoises recommanderont sans doute enfin bientôt plus clairement le port de cette protection dans certaines circonstances.)

Plusieurs s’inquiètent des critères fondés exclusivement sur l’âge. Personne ne veut être infantilisé. 

De très nombreux lecteurs ont tenu à l’exprimer ces derniers jours: «Mon opinion est que les 70 et plus ne devraient pas être mis à l’écart ni infantilisés sous prétexte qu’on doit les protéger. Ils doivent comme tout le monde respecter les consignes de distanciation sociale et de quarantaine lorsque cela s’impose, mais pas plus. La santé publique a aussi le devoir de les respecter dans leur dignité.»

Un autre lecteur, professionnel de la santé à la retraite, m’a lui écrit ceci : «Depuis l’hécatombe documentée dans les CHSLD, je trouve que […] le triumvirat gouvernemental a tendance à tenir un discours d’âgisme. Les statistiques sur la mortalité basées sur les groupes d’âge mettent en évidence la vulnérabilité des personnes âgées sans nuancer sur leurs conditions. Il y a beaucoup de personnes âgées en pleine santé (nous sommes majoritaires) qui se sentent visées, mais qui ne sont pas concernées. Je trouve malheureux et j’ai beaucoup d’empathie pour mes concitoyens âgés vulnérables qui sont placés en CHSLD ou autres ressources. On ne parle pas beaucoup des personnes atteintes de la COVID-19 plus jeunes, mais qui ont d’autres comorbidités comme le diabète et le surpoids, notamment. Dans quelle société vivront les personnes “âgées” après la crise?» s’inquiète ce lecteur.

Malgré tout

Le «Envoye à maison!» de François Legault a stigmatisé bien des personnes âgées.

À force d’être lancés, les messages du genre visant les personnes âgées ont eu un autre effet pervers : celui de faire croire à bien des plus jeunes que ce n’était qu’une maladie de vieux, que les conséquences de la COVID-19 ne peuvent être graves pour eux.

Faux! Elle peut terrasser même des plus jeunes qui pensaient être en parfaite santé ou qui le sont.

Malgré tout, il fallait envoyer ces messages. Ils étaient nécessaires dans le contexte. 

Il fallait éviter que le système de santé soit engorgé. Il fallait faire en sorte qu’il puisse faire face à la situation appréhendée. Ces deux lecteurs n’en disconviennent d’ailleurs pas.

Ce à quoi ils en appellent, au fond, c’est à la responsabilité individuelle.

Individuelle ET collective

Dans le contexte de grande incertitude à venir, cette responsabilité individuelle devra toutefois être partagée. En ce sens qu’elle devra être collective. Toutes les institutions auront la responsabilité de mettre en place une organisation interne et des façons de faire réduisant la propagation du coronavirus.

Les autorités gouvernementales auront celle de la vigilance collective permanente, laquelle devra passer, s’il le faut, par des confinements ciblés, voire éventuellement généraux pour éviter à un moment ou l’autre une situation sanitaire menaçant de redevenir hors de contrôle. Les autorités gouvernementales devront être alertes et réactives. Et nous tous aussi.

Car il ne faudra pas que nos hôpitaux et les services de soins intensifs soient submergés par une autre vague. Ni pour les personnes âgées, qui sont beaucoup plus à risque de mourir; ni pour des gens moins âgés et des plus jeunes, qui ne survivraient pas sans l’équipement et le personnel de ces établissements.

Le thermomètre que les autorités ne devront pas quitter des yeux est celui de la capacité de notre système hospitalier.

Et c’est pour cela que la responsabilité individuelle sera aussi nécessairement, et obligatoirement s’il le faut, celle de se protéger pour protéger les autres, de faire attention aux autres, de prendre des précautions. Ça ne pourra pas être la possibilité de faire n’importe quoi parce que l’on pourrait alors avoir un impact mortel sur autrui. 

Les établissements du type CHSLD et leurs résidents, dont plusieurs sont plongés dans l’épouvantable, devront quant à eux faire l’objet d’attention et de soins bien particuliers; adaptés à une situation qui demeurera à haut risque du fait de la concentration de personnes plus vulnérables.