Jean-Marc Salvet
Justin Trudeau tient des conférences téléphoniques hebdomadaires avec les premiers ministres des provinces et des territoires.
Justin Trudeau tient des conférences téléphoniques hebdomadaires avec les premiers ministres des provinces et des territoires.

Allo? Y’a Trudeau au téléphone... On le prend?

CHRONIQUE / Jeudi dernier, les premiers ministres du Canada ont tenu leur 14e conférence téléphonique sur la pandémie et ses conséquences. Ces appels hebdomadaires ont été utiles. Ils n’ont toutefois pas marqué à ce point les choses pour que cette formule se poursuive au-delà de l’épisode pandémique. Mais comment pourrait-on ainsi dire non à un dialogue?

D’abord, ce n’est pas dire non à un dialogue que de croire que cette formule n’a pas à être institutionnalisée d’une façon ou d’une autre. Ensuite, si l’on pouvait être certain qu’il ne s’agisse toujours que de mettre de l’huile dans la machine des relations entre Ottawa et les provinces et d’ajouter à l’efficience des gouvernements, oui, il faudrait alors poursuivre ces rendez-vous bien au-delà de cette période. On a toujours intérêt à parler le plus souvent possible à ses partenaires et à ses voisins.

Mais le risque serait grand que des rendez-vous hebdomadaires ne portant plus sur les mesures à prendre pour contrecarrer les effets de la pandémie mènent à une relation téléphonique paternaliste entre le gouvernement canadien et les leaders des provinces. Le risque serait grand que le premier ministre du Canada montre à ceux des provinces les directions qui devraient être suivies dans toutes sortes de domaines.

Politiquement, on ne mettrait alors plus d’huile dans la machine; on en jetterait sur le feu.

Ces rendez-vous hebdomadaires ont néanmoins montré que de tels exercices sont possibles et que d’autres pourront se tenir dès lors que la nécessité s’en fera sentir — que ce soit lors d’une deuxième vague ou pour tout autre chose. C’est à retenir.

Alors, oui à cette possibilité au besoin, mais non à l’institutionnalisation de ces rendez-vous tous les sept jours. Ils deviendraient vite une contrainte contre-productive.

Quatorze conférences téléphoniques; 14 semaines… Prenons cette fenêtre de temps pour revenir sur différents éléments politiques. Voici donc un regard sur 14 semaines, un regard qui commence par une brouille toute récente.

La démesure de Jagmeet Singh

Le chef du NPD, Jagmeet Singh

Le chef du NPD a pété un plomb la semaine dernière en traitant le député bloquiste Alain Therrien de raciste sous prétexte qu’il ne reconnaissait pas le caractère systémique du racisme. Son accusation est indéfendable.

Personnellement, le qualificatif «systémique» ne me gêne absolument pas. Je n’y vois aucun «procès».

De très nombreux Québécois ont toutefois des réserves sur l’expression «racisme systémique». De très nombreux autres citoyens ailleurs au Canada aussi. La course à la direction du Parti conservateur le démontre. Or, Jagmeet Singh a estimé que quiconque réfute ce terme est raciste. Quelle démesure! C’est un dérapage.

C’est très bien de dire ce que l’on pense, mais un peu de jugeote, voire même un peu de stratégie, c’est encore mieux. M. Singh n’aura malheureusement réussi qu’à conforter une partie de ceux qui pensent comme lui sans avoir fait progresser le débat d’un iota. Il l’aura fait en distribuant les anathèmes.

À l’Assemblée nationale, Québec solidaire et le Parti libéral du Québec souhaitaient et souhaitent toujours que le gouvernement Legault fasse sienne l’idée du racisme «systémique». Sur le plan parlementaire, ils ont toutefois mis ce débat de côté pour exiger de l’action. Et c’est ce que le gouvernement a privilégié en formant le groupe d’action contre le racisme.

En créant ce groupe, ce dernier a certes aussi voulu donner le change aux critiques. Quoi qu’il en soit, il lui appartiendra bientôt de «créer des obligations claires de résultats» — comme il s’y est engagé.

Post-scriptum : Politiquement parlant, je continue de croire que parce qu’il récuse le mot «systémique» François Legault est paradoxalement bien placé pour faire bouger les choses. Il sera en tout cas mieux entendu et mieux compris que ne l’était par exemple Philippe Couillard.

Déculottée et intérêts

À propos de la déculottée du Canada à l’ONU, qui n’a pas obtenu le siège qu’il désirait au Conseil de sécurité, les explications ont été nombreuses. Ottawa n’a pas fait ceci, Ottawa n’a pas fait cela. Il aurait dû faire ceci-cela. Oui, d’accord. Oui, bien sûr.

Mais ces explications toutes rationnelles reflètent souvent ce que ceux qui parlent auraient eux-mêmes souhaité! Il y a beaucoup de transposition là-dedans.

Dans tout ça, il ne faut pas oublier que les votes à l’ONU (comme dans toute instance où des appuis se «donnent») découlent essentiellement des intérêts des uns et des autres, de la géopolitique, des jeux d’alliance et d’influence. Ce n’est pas une simple affaire tournant autour, par exemple, du nombre de Casques bleus canadiens.

Au fur et à mesure que les pays membres de l’Union européenne resserrent les rangs, ils ont, par exemple, intérêt à voter pour l’un des leurs.

Ce n’est pas ce que les uns et les autres font pour la «grandeur de la communauté internationale» qui prévaut toujours. Mais les intérêts bien comptés de ceux qui votent.

Bérubé, Anglade, Dubé

Au cours des 14 dernières semaines, et sur un plan plus strictement politique, on peut aussi noter ceci:

Pascal Bérubé a conclu sa dernière session parlementaire complète à titre de chef intérimaire du Parti québécois. Le prochain chef sera choisi début octobre. M. Bérubé aura assumé le plus long intérim à ce poste. Il a trouvé le bon équilibre entre l’expression de convictions et un ton et un discours modérés.

La responsabilité des membres du Parti québécois sera lourde de conséquences, car les candidats engagés dans la course péquiste sont aux antipodes sur bien des questions fondamentales. Le PQ ne sera pas du tout le même s’il est dirigé par Sylvain Gaudreault ou par Frédéric Bastien, par exemple.

Il ne faut pas accabler Alexandre Cusson, mais son désistement de la course à la direction du Parti libéral du Québec constitue l’échec de la saison en politique québécoise. Il a expliqué que la suspension de la compétition en raison de la pandémie l’a obligé à renoncer. Sa campagne avait toutefois mal démarré et il n’avait rien pu faire pour se distinguer.

Il arrivera encore à ses adversaires de la montrer du doigt pour des décisions économiques prises par le gouvernement Couillard. Mais Dominique Anglade a démontré qu’elle a tout ce qu’il faut pour se faire une place crédible sur la scène politique en tant que cheffe du Parti libéral du Québec. Son projet de Charte des régions est critiquable, mais il est bien ficelé.

Sur le plan parlementaire, sa décision de remplacer Marc Tanguay par André Fortin au poste stratégique de leader parlementaire est porteuse. M. Fortin est moins cassant que M. Tanguay. (Mais on n’oublie pas pour autant que cette fonction entraîne presque naturellement ceux qui l’assument à boxer continuellement.)

Le président du Conseil du trésor, Christian Dubé, a connu de très mauvaises semaines. Quel contraste avec celles de ses collègues Pierre Fitzgibbon ou Eric Girard! Le blitz de négociations qu’il avait annoncé en mars avec le secteur public s’est cassé le nez. Et son projet de loi sur la relance économique avait beau être entouré d’un emballage scintillant, les mesures qu’il contenait faisaient courir des risques. La gentillesse de M. Dubé n’est pas un passeport pour tout.

Chrystia Freeland

La vice-première ministre du Canada, Chrystia Freeland, est derrière bien des décisions prises par Ottawa pendant la crise de la COVID-19.

Même si l’on a beaucoup vu les premiers ministres Justin Trudeau et François Legault ces dernières semaines, une poignée de ministres ont été des chevilles ouvrières des réponses offertes par nos gouvernements à la pandémie.

Dans ce groupe, la vice-première ministre du Canada, Chrystia Freeland, figure en position de tête. Elle est derrière bien des décisions prises par Ottawa pendant cette crise (qui n’est tout de même pas terminée, il faut en avoir conscience). Elle était au téléphone avec M. Trudeau durant les conférences téléphoniques hebdomadaires avec les premiers ministres des provinces et des territoires.

Lors de l’entretien qu’il a accordé au Soleil jeudi dernier, François Legault a d’ailleurs dit, en parlant de Mme Freeland, que c’est une «opérationnelle». Dans sa bouche, c’était un vrai compliment.

Se souvenir

Une expression revient vite à l’esprit pour résumer cette période. C’est le fameux «Ça va bien aller!» de M. Legault. Mais je retiendrai plutôt cette phrase, en fin de compte : «Je voudrais offrir mes condoléances aux familles et aux proches des victimes.» M. Legault l’a répétée lors de chacun de ses points de presse.

Le nombre de fois où on l’a entendue témoigne de l’ampleur du drame qui s’est déroulé au Québec.

C’est pour ne pas la réentendre à ce point qu’il faut se préparer à une deuxième phase pandémique.

Sur un plan à la fois plus social et économique, il faudra que l’on se souvienne de l’incroyable réponse à la formation express pour devenir préposés aux bénéficiaires. Cette ruée vers ces emplois devrait nous rappeler que lorsque l’on offre des conditions de rémunération et autres décentes, beaucoup de gens lèvent la main.