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Chronique

Ça devrait bien aller

CHRONIQUE / François Legault affichait une gravité empreinte d’inquiétude, mardi. Comment pouvait-il en être autrement alors qu’il annonçait que le Québec pourrait manquer sous peu d’équipements médicaux de protection, dont des masques pour le personnel soignant? Il a dit cela en précisant du même souffle que son gouvernement, avec l’aide de celui du Canada et même de celui de l’Ontario, travaille à ce que ce ne soit pas le cas.

«Je veux aujourd’hui être clair, je veux vous dire la vérité. Pour certains équipements, on en a pour trois à sept jours. Donc, c’est quand même serré. Par contre, on a des commandes qui devraient arriver dans les prochains jours et on a bon espoir d’être capables de passer à travers.»

Le ton était grave. Mais ça devrait aller. On mise sur des commandes qui ont été passées.

Cette conférence de presse ne ressemblait pas aux précédentes. Aux côtés de M. Legault, le directeur national de la santé publique du Québec, Horacio Arruda, a dû distinguer masque et masque. Les masques médicaux de protection doivent aller en toute priorité au personnel soignant, a-t-il rappelé. Il le faut absolument, oui.

Mais faut-il décourager les simples citoyens de se confectionner des masques en tissu — de se masquer, autrement dit? Est-ce totalement inutile si l’on n’est pas malade soi-même, comme nous sommes nombreux à l’avoir compris?

Il faudrait attendre d’en savoir plus avant de répondre formellement, mais ce ne serait pas totalement inutile, a suggéré M. Arruda. Mais attention : pour autant que toutes les autres recommandations sanitaires soient suivies, que ce soit celle de la distance physique entre les personnes ou le lavage régulier des mains.

La façon de voir les choses sur le fait de sortir masqué d’une façon ou d’une autre, même lorsqu’on est en santé, est en train de changer dans la plupart des pays occidentaux. De plus en plus de questions sont posées à ce sujet aux responsables des organisations de santé publique dans le monde — hors Asie, bien sûr, où le port du masque correspond souvent déjà à une norme sociale même chez les citoyens en parfaite santé. La mise à l’index du port du masque préventif dans nos pays a d’ailleurs consterné bien des Asiatiques ces derniers temps.

Revenons à l’inquiétude de M. Legault liée aux pénuries à venir, dont celle de masques, qui serait gravissime pour le personnel soignant.

Réveil et prise de conscience

Chez plusieurs dirigeants du monde et chez beaucoup d’entre nous, l’actuelle crise aura été comme une espèce de réveil.

Pour des biens essentiels à la vie, il faut et faudra réduire sa dépendance au reste du monde — à la Chine, entre autres, disent explicitement ou implicitement plusieurs de nos dirigeants.

Pas parce qu’il faudrait être contre elle, mais parce que les États doivent s’assurer de ne pas manquer de biens vitaux si ceux-ci peuvent être produits plus localement.

Après cette crise, les États y veilleront très certainement davantage. Surtout dans le domaine des équipements médicaux, mais pas que.

Cette crise constituera une prise de conscience sur les limites devant être imposées à un certain laisser-faire.

Il y a dix jours, le ministre de l’Économie du Québec, Pierre Fitzgibbon, disait que «le nouvel environnement géopolitique favorise une forte économie domestique» et que la tension existant «dans les chaînes d’approvisionnement mondiales va nous faire focaliser sur les approvisionnements locaux».

C’est exactement ce que met concrètement en œuvre le gouvernement de Justin Trudeau avec sa «mobilisation du secteur industriel». Le premier ministre canadien a rappelé que «le monde entier tente de mettre la main sur les équipements nécessaires pour combattre ce virus»; que «c’est pour cela qu’on sait qu’il sera important d’avoir des solutions faites au Canada».

Il restera quelque chose de tout cela au sortir de la crise.

Mardi, ailleurs dans le monde, c’est le président français Emmanuel Macron qui disait que «notre priorité, aujourd’hui, est de produire davantage en France et de produire davantage en Europe. C’est ce que nous commençons à faire avec force et courage avec les produits de première nécessité pour cette crise. C’est ce que nous continuerons à faire».

Cette prise de conscience conduira à des corrections de la mondialisation. Pas à une «démondialisation», mais à un rééquilibrage.

Par cercles concentriques, à des degrés divers, on a tous et on aura tous besoin les uns des autres — des plus proches (de façon immédiate, de l’Ontario que M. Legault a remerciée mardi à travers son premier ministre Doug Ford) jusqu’aux plus lointains. 

On ne viendra à bout de l’ennemi invisible que grâce à une coopération internationale. Pensons ici aux chercheurs. 

Politiquement, la solidarité mondiale sera indispensable, puisque tant qu’il n’existera pas de vaccin, il suffira à un moment qu’un cas réapparaisse quelque part pour que tout soit à recommencer ou presque partout ailleurs.

Cette solidarité, ou ce qui pourrait en tenir lieu, sera tout aussi indispensable sur le plan économique. On aura besoin d’un maximum de diapason international pour que l’assèchement des économies du monde ne mène pas par la suite à des guerres commerciales sauvages et dévastatrices.

Jean-Marc Salvet

La chambre noire des crises

CHRONIQUE / De tout temps, les crises ont été des révélateurs d’iniquités et d’injustices. Dans ces chambres noires du temps, les photos apparaissent plus nettes.

Parce qu’elles les accentuent, les crises révèlent immanquablement les iniquités liées aux conditions de vie des individus et des familles; aux conditions socio-économiques qui sont les nôtres.

Jean-Marc Salvet

N’ajoutons pas au malheur

CHRONIQUE / Quelques voix s’élèvent pour réclamer que des employés de la fonction publique québécoise et canadienne, qui doivent rester chez eux actuellement et qui ne peuvent faire de télétravail, soient privés de leur salaire, voire mis à pied. La Ville de Québec devrait-elle servir d’exemple? Non, absolument pas. Ce serait une grave erreur.

Le gouvernement Legault résiste à cet appel. Avec raison. «C’est le temps de s’aider, ce n’est pas le temps de couper», a dit le premier ministre du Québec, mercredi.

D’abord, il convient de ne pas exagérer la situation dont on parle. Beaucoup, beaucoup d’employés de la fonction publique travaillent à distance — lorsqu’ils ne se rendent pas à leur bureau.

Ensuite, il faut tout de suite dire que les gouvernements n’ont pas à ajouter au malheur du monde.

Où se retrouveraient ces employés de l’État privés de salaire? À faire la file sur Internet pour recevoir l’aide des gouvernements?

On ne serait pas plus avancé en termes de finances publiques, même si les sommes déboursées n’étaient pas tout à fait les mêmes en bout de ligne. On ne le serait pas au regard des centaines de milliards de dollars que coûtera la pandémie aux trésors publics québécois et canadien.

Le maintien du lien d’emploi entre employés et employeurs est d’ailleurs ce que préconisent les représentants du monde de l’entreprise pour le secteur privé. La Fédération des chambres de commerce du Québec et la Chambre de commerce du Montréal métropolitain demandent aux gouvernements d’offrir aux entreprises des subventions pour qu’elles gardent leurs employés. Un programme de subvention salariale temporaire, insistent-elles, aurait le mérite de maintenir le lien d’emploi entre les travailleurs et les employeurs et, donc, de faciliter le redémarrage de la société lorsque ce sera possible.

C’est, au fond, l’approche des gouvernements du Québec et du Canada pour leurs employés dans l’incapacité d’accomplir leurs tâches habituelles.

«Actuellement, il n’y a aucun scénario de mises à pied ou de ne pas payer les employés qui travaillent pour le gouvernement du Québec», a déclaré François Legault, cette fois jeudi. Il faut souhaiter que Québec et Ottawa maintiennent ce cap même si de plus en plus de voix devaient s’élever pour réclamer un changement d’approche à cet égard. Il vaut la peine d’insister là-dessus tant les situations changent vite.

À preuve, la (bonne) décision du gouvernement Trudeau, mercredi, de finalement remplacer les deux prestations d’aide aux individus par une seule, la Prestation canadienne d’urgence, laquelle offrira un versement mensuel de 2000$ à toute personne ayant perdu ses revenus. Le succès du programme se mesurera à la capacité d’Ottawa de livrer ce soutien financier dans les délais prévus.

Concernant les employés de la fonction publique québécoise ou canadienne actuellement dans l’impossibilité de travailler, on peut ajouter que si la crise liée à la situation sanitaire devait se prolonger plus longtemps que ce que l’on peut craindre aujourd’hui, il sera toujours temps de voir si les tâches et les fonctions de certains peuvent être temporairement modifiées pour répondre à des urgences ou à des besoins particuliers.

Mais il est essentiel que tous les liens d’emploi et les salaires soient maintenus par les gouvernements.

Une grande partie de la renaissance passera par ces derniers; donc, par leurs employés.

Un fait de société

On aura compris cette semaine que la Société des alcools du Québec (SAQ) et la Société québécoise du cannabis (SQDC) constituent des services essentiels par les temps qui courent.

La SAQ est une vache à lait pour les finances publiques québécoises. Ceci peut en partie expliquer cela. Mais dans la situation actuelle de dépenses, les revenus qu’elle générera ne pèseront pas bien lourd dans la balance. Il y a donc plus que ça.

François Legault a expliqué qu’il ne veut «pas voir le chaos dans les épiceries avec des gens qui s’y précipitent pour obtenir de l’alcool si on ferme la SAQ. Des gens, malheureusement, ont besoin d’alcool et je ne veux pas qu’ils se retrouvent dans le système de santé. Afin de réduire le stress, il faut faire de l’exercice. Mais, parfois, un verre de vin, ça fait du bien».

Deux remarques : le tout doit se faire dans le respect des employés de la SAQ et de la SQDC; de manière à ce que leur sécurité soit assurée en tout temps. Et, bien sûr, le «verre de vin, ça fait du bien», mais avec modération. Surtout en cette époque de confinement.

Une conclusion : la décision du gouvernement Legault à ce chapitre a été prise, là aussi, pourrait-on dire, pour ne pas ajouter au malheur du monde. C’est très bien.

Quoi qu’il en soit, le maintien des activités de la SAQ demeurera un fait de société.

Chronique

Guerres et COVID-19: en rire ou en pleurer?

CHRONIQUE / Sans surprise, son appel est demeuré sans effet. Et sans beaucoup d’écho médiatique. L’homme a prêché dans le désert. Tant pis pour lui. Tant pis pour eux. Tant pis pour nous.

L’homme en question est António Guterres. Il est secrétaire général de l’ONU.

L’ONU? Ah oui, l’Organisation des Nations unies… Ce machin qui parle, qui parle, qui parle.

Imaginez : lundi, António Guterres a lancé un appel à un cessez-le-feu mondial. Il faudrait «mettre un terme au fléau de la guerre et lutter contre cette pandémie qui ravage le monde», a-t-il dit. La belle affaire!

Écoutons-le : «La furie avec laquelle s’abat le virus montre bien que se faire la guerre est une folie.»

Il a lancé cela comme on jette une bouteille à la mer.

La différence est qu’on retrouve parfois de ces bouteilles lancées dans les flots des océans. Les guerres, elles, ne s’arrêtent pas.

Écoutons encore M. Guterres — soit pour savourer sa touchante naïveté et son angélisme, soit pour apprécier le fait que des gens parlent encore ainsi, malgré tout : «Le monde entier affronte un ennemi commun : la COVID-19. Pendant ce temps, les conflits armés continuent de faire rage dans le monde. N’oublions pas que dans les pays ravagés par la guerre, les systèmes de santé se sont effondrés. Mettons un terme au fléau de la guerre et luttons contre la maladie qui ravage notre monde.»

Des fleurs bleues avec ça?

Faut-il en rire ou en pleurer?

Ne nous moquons pas. L’ironie n’est pas de mise. Nous sommes tous en guerre, mais certains le sont tragiquement plus que d’autres depuis longtemps.

António Guterres a-t-il oublié qu’il s’adressait à des individus mus par des rancoeurs, des détestations, des soifs de possession, d’humiliation; à des chefs-bourreaux? Non, il ne l’a pas oublié. Il a simplement voulu l’oublier pendant un instant. Ce n’est pas pareil.

Même si, au pire, c’est dans l’indifférence générale et, au mieux, au milieu de haussements d’épaules, il est toujours heureux que des gens parlent encore ainsi; que de telles voix surgissent au milieu du chaos. Malgré tout.

Merci, M. Guterres. Sincèrement.

S’en réjouir

La semaine dernière, j’écrivais que la crise liée à la COVID-19 nous rappellera que l’État est un outil indispensable; que l’on peut gravement perdre individuellement et collectivement en l’abandonnant. Je parlais aussi du retour en grâce de l’État dans nos vies.

Un médecin de Lévis m’a écrit dans la foulée pour noter ceci : «J’ajouterais un constat que je fais depuis le début de cette pandémie : la science n’est plus aussi attaquée qu’elle l’a été ces dernières années par des hordes de ‘sceptiques de tout acabit’ qui pullulent un peu partout. Les décideurs écoutent les scientifiques et regardent les données probantes pour prendre leurs décisions.»

Bien vu! C’est un élément dont nous pouvons et dont nous devons nous réjouir.

Question tout de même : Combien de temps ceux qui subissent de plein fouet et directement l’effort de cette guerre à la COVID-19 appuieront-ils massivement les mesures de restriction et leurs conséquences sur l’emploi? 

S’en féliciter réalistement

On peut se féliciter des structures mises en place au fil des générations au Québec et au Canada, du grand filet de sécurité qu’elles tissent — même si l’on sait que trop de gens chuteront à travers les mailles dans la crise actuelle, malgré les mesures d’urgence lancées et celles à venir.

Lundi, je publiais un texte sur les «détresses domestiques et autres» liées à la COVID-19 — de l’insécurité financière vécue dans bien des familles jusqu’au sort des enfants actuellement reclus dans des milieux totalement malsains. Je rappelais que nous étions inégaux devant les conséquences socio-économiques de la pandémie. Nous n’habitons pas tous le même coin de la vie.

Me répondant en soulignant que les conséquences économiques seront difficiles à gérer après la levée des nécessaires mesures de restriction, un lecteur a noté que l’on verra alors la profondeur de la résilience d’une société comme la nôtre, ainsi que la stature et la vraie capacité de nos dirigeants politiques.

Jusqu’ici, a relevé ce citoyen, ceux-ci gouvernaient dans un contexte de plein-emploi. Une façon pour lui de dire que c’était assez facile par rapport à ce qui s’en vient probablement.

Le plein-emploi sera-t-il de retour après la crise sanitaire (après une période plus ou moins longue)? Pour l’heure, on peut penser que oui, vraisemblablement. Mais beaucoup dépendra de la vigueur de la demande. Donc, du nombre de laissés-pour-compte que cette crise sanitaire aura fait naître. Donc, de son impact. Donc, de sa durée.

De monsieur António Guterres à nous, c’est un bien petit monde.

Chronique

Détresses domestiques et autres

CHRONIQUE / Les mesures de restriction allant jusqu’au confinement sont nécessaires en ces temps de pandémie galopante. Mais combien de temps seront-elles tenables socialement, humainement et économiquement? Tenables, c’est-à-dire, vivables.

Combien de temps? C’est la question qui nous tiraillera de plus en plus. La réponse est assez simple : le temps qu’il faudra. Jusqu’à la résorption de la contagion, autrement dit.

On sait qu’on passera un jour à autre chose. Ça se voit déjà ailleurs, en Asie. Tenir bon, donc. Tenir.

Mais il est plus facile pour certains de tenir que pour d’autres. Ces nécessaires mesures de restriction sont plus difficiles à vivre pour certains que pour d’autres. On ne loge pas tous à la même enseigne. On n’a pas tous les mêmes avantages.

Les personnes aux prises avec des difficultés en temps normal sont déjà fortement happées.

Tout le monde n’a pas la possibilité de faire du télétravail. Des milliers et des milliers de personnes obligées de demeurer chez elles en raison des circonstances exceptionnelles, et qui ne peuvent travailler à distance, ne sont pas payées.

Pensons aux employés des commerces en général, de l’hôtellerie, des restaurants; autant de gens qui bénéficiaient déjà de peu de protection et dont les revenus étaient souvent faibles pour beaucoup d’entre eux. Songeons à des travailleurs et à des travailleuses de toutes sortes d’industries qui ont fermé ou fermeront leurs portes. Ou dont les activités agonisent.

L’insécurité économique se répand comme un sale virus. Les demandes pour obtenir de l’assurance-emploi ont explosé la semaine dernière. Ce n’est pas terminé.

Les gouvernements du Québec et du Canada ont lancé de substantiels programmes d’aide et de soutien. Il y en aura d’autres.

Une des difficultés de nos gouvernements sera de faire en sorte que les sommes dégagées soient acheminées jusqu’aux citoyens plus tôt que tard. C’est une chose de les annoncer, c’en est une autre de les livrer aux destinataires. Surtout dans le contexte actuel.

Et même lorsque ces montants d’argent chemineront, que la mécanique sera en place et à peu près efficiente, de très nombreuses personnes passeront à travers les mailles du filet. Tout comme de très nombreuses petites entreprises.

À la clé, un appauvrissement certain pour toutes les personnes touchées. 

Plus l’économie sera paralysée longtemps, plus elle deviendra exsangue. Et plus les conséquences socio-économiques seront lourdes pour des individus.

La lutte contre l’épidémie doit être la priorité. D’abord, l’ennemi. Mais ne fermons pas les yeux.

Des murs trop collés

Jusqu’à la résorption de la contagion, les mesures de restriction allant jusqu’au confinement affecteront les moins bien logés — ceux pour qui les murs de leur chez eux sont trop rapprochés les uns des autres; ceux qui ne jouissent d’aucun espace vert.

Aussi incontournables soient-elles, les mesures de restriction affecteront de plus en plus durement tous ces enfants et ces jeunes pour qui les services de garde et l’école constituent une parenthèse dans une existence familiale faite d’intimidation, de cris, de menaces, de violence.

Elles affecteront aussi particulièrement bien des femmes en difficulté.

On ne compte plus les organismes d’aide — d’aide alimentaire, par exemple — qui ont déjà dû fermer leurs portes faute de bénévoles. Beaucoup de ces organismes fonctionnent grâce à des personnes âgées, lesquelles sont confinées chez elles.

Ici

Il vaut mieux être au Québec et au Canada qu’à peu près partout ailleurs dans le monde pour faire face à cette épidémie.

Les programmes gouvernementaux, le filet social général et les mesures lancées depuis le début de la crise sanitaire amortiront la chute et le choc. Ils permettront mieux qu’ailleurs de faire face à la possible crise sociale qui pourrait suivre.

Plus vite l’ensemble des Québécois se conformeront aux consignes des autorités publiques, moins graves seront les conséquences économiques et sociales.

La COVID-19 frappe et frappera néanmoins chez nous sur plusieurs fronts. Les plus précaires économiquement et socialement sont et seront happés plus durement. Ne perdons pas de vue ce fait.

Le rétablissement général pourrait être long. Et plus pour certains que pour d’autres.

Jean-Marc Salvet

Rééquilibrer la mondialisation

CHRONIQUE / La COVID-19 ne marquera pas la fin de la mondialisation de l’économie. Elle modifiera cependant probablement pendant assez longtemps celle, toujours plus débridée, que l’on a connue ces dernières décennies. 

Cette épidémie galopante conduira vraisemblablement à un rééquilibrage des échanges internationaux — ne serait-ce que par un ralentissement de la croissance à cet égard au cours des prochaines années.

Le choc qu’elle provoque aiguise des consciences.

La quête d’un meilleur équilibre serait logique. 

Établissons d’abord que la mondialisation des échanges — économiques, mais pas seulement — est un phénomène lié à l’évolution des êtres humains. La mondialisation est ancrée dans l’histoire, dans la vie. Voilà pourquoi les échanges économiques et autres entre les nations du monde demeureront toujours importants — et qu’il le faut.

Tous ces échanges sont d’ailleurs primordiaux à plusieurs égards. Voilà pourquoi la mondialisation ne disparaîtra pas. Et qui pourrait le souhaiter? La mondialisation est source de très nombreux bienfaits, cela va sans dire. Elle est source d’évolution. Et comment être contre l’idée de l’ouverture sur le monde?

Ce n’est pas d’extrême dont nous avons besoin — de sa réduction à peau de chagrin (ce qui n’arrivera de toute façon pas) —, mais tout simplement d’un meilleur équilibre.

Or, la volonté d’un rééquilibrage se répand. Elle existait déjà de plus en plus en raison du souci à l’égard des questions environnementales.

La crise sanitaire internationale charpente et charpentera davantage cette volonté. On se dirige vers un changement de vision globale. 

Le rééquilibrage qui pourrait se matérialiser un jour par un aplanissement de la courbe de croissance de la mondialisation ne se décrétera pas. Il s’effectuera touche par touche, au fil du temps.

Voilà ce que l’on peut ajouter à ce qu’a glissé, jeudi, le ministre québécois de l’Économie et de l’Innovation, Pierre Fitzgibbon, lors d’une conférence de presse à laquelle participaient le premier ministre François Legault et son collègue des Finances, Eric Girard. C’est la perspective que l’on peut donner à ce qu’il a indiqué en trois phrases, alors qu’il dévoilait des mesures d’aide pour des entreprises forcées d’entrer en «hibernation» en raison du coronavirus.

«Je constate, a dit M. Fitzgibbon, qu’il n’y a pas si longtemps on disait que, dans la mondialisation, les distances physiques n’avaient plus aucune importance. Certes, c’est encore vrai, et plusieurs entreprises feront fi de la localisation pour continuer à attaquer tous les marchés, mais le nouvel environnement géopolitique favorise une forte économie domestique. Le stress dans les chaînes d’approvisionnement mondiales va nous faire focaliser sur les approvisionnements locaux.» Une forte économie domestique, oui, voilà.

Tout comme M. Legault, il a invité les Québécois à «acheter localement» lorsque c’est possible.

Il serait fou de tenter de jeter la mondialisation avec l’eau du bain. Nous en avons besoin. Elle est indispensable. Mais ce serait fou de ne pas tendre vers un meilleur équilibre. Surtout si ce n’est pas contre les autres, mais avec eux et pour soi.

Chronique

Reporter les courses à la direction?

CHRONIQUE / L’objectif d’une course à la direction d’un parti politique est de choisir un chef. Mais toute compétition du genre est aussi l’occasion pour une formation de susciter l’intérêt au-delà de ses membres. Elle est l’occasion d’élargir les rangs des sympathisants, des électeurs potentiels.

Le premier objectif peut être atteint même en période de pandémie. Pas de problème pour le vote comme tel — si tant est qu’il se déroule par téléphone et Internet.

Le Parti libéral du Québec pourra donc avoir un nouveau chef à sa tête le 31 mai; le Parti québécois pourrait avoir le sien le 19 juin; et les conservateurs canadiens, le 27 juin. Techniquement, rien ne l’empêche.

Le problème, dans la situation actuelle, est que ces courses ne susciteront pas l’intérêt que souhaitent ou que devraient souhaiter ces trois partis. Qui suivra les débats à part les noyaux d’irréductibles? Qui s’intéressera pour la peine aux idées et propositions des candidats si la situation sanitaire demeure alarmante?

Dans l’état actuel des choses, les courses prévues se mèneront probablement en vase clos.

Ce désintérêt serait d’autant plus dommageable pour le Parti québécois que le successeur de Jean-François Lisée doit cette fois être choisi, outre par les militants en bonne et due forme, par tous les Québécois qui pourraient se sentir «sympathisants» pour l’occasion.

Un peu de temps

Que les libéraux et les péquistes et les conservateurs n’aient pas encore décidé ou refusent à ce stade-ci de reporter leur course respective à l’automne peut se comprendre. En date d’aujourd’hui, personne ne peut dire avec assurance à quoi ressemblera la situation dans quelques mois. Est-ce qu’un report à l’automne en vaudrait donc la peine?

La décision de tout reporter à plus tard est d’autant plus difficile à prendre pour les partis qu’elle pourrait inciter des candidats à renoncer à se présenter. Serait-ce le cas du candidat libéral Alexandre Cusson?

Tous les candidats engagés ne peuvent sans doute pas mettre leur propre vie entre parenthèses pendant plusieurs mois supplémentaires parce que la course serait reportée. Il faut comprendre tout cela pour mesurer les difficultés d’un report.

Les partis ont encore un peu de temps devant eux avant de prendre une décision finale. Mais pas beaucoup.

Si rien n’indique bientôt — d’ici la fin mars ou le tout début avril — que la situation sanitaire pourrait s’être améliorée en mai, et a fortiori si on sent même qu’elle pourrait s’être détériorée d’ici là, chacune des directions de ces partis devrait prendre la décision de tout reporter à plus tard — quitte à ce que ce soit sine die jusqu’à nouvel ordre.

Celle ou celles qui décideront de ne pas toucher à leur calendrier, et d’aller de l’avant en pleine ascension de l’épidémie, le feront alors peut-être aussi parce qu’elles préféreront que l’on regarde ailleurs pendant leur course. Chose certaine, elles manqueraient  une occasion de susciter l’intérêt.

Chronique

L’indispensable État

CHRONIQUE / Ce sera encore pendant un certain temps l’union sacrée en politique québécoise — pour ne prendre que l’exemple du Québec, qui est tout de même singulier à maints égards. Il n’empêche qu’il faut, ici comme partout, un ennemi commun pour se rassembler politiquement, comme ont résolu de le faire les responsables politiques québécois.

Preuve que ce qui nous rassemble est au fond bien plus grand que ce qui nous sépare. Et qu’une structure comme celle de l’État québécois constitue un parapluie.

Cette crise née de la COVID-19 révèle à quel point les organisations et les structures d’un État sont précieuses. Elles permettent de s’organiser, de mieux faire face à la situation.

Parler d’État, c’est nécessairement parler de finances publiques. Or, plus que d’autres en Occident, le Québec bénéficie de finances publiques saines.

De telles marges de manœuvre constituent un atout dans une situation comme celle que nous vivons. Les mesures d’aide annoncées jusqu’ici par le gouvernement Legault en témoignent.

Celui-ci ne s’est par ailleurs pas trompé en mettant en place des mesures fortes dès la semaine dernière pour tenter de contenir l’épidémie.

Quand les choses démarrent, elles vont très très vite. Les cas de l’Italie, de la France et de l’Espagne le démontrent. Tout juste avant le 1er mars, le ministère de la Santé espagnol recensait trois cas; les trois sur des îles, aux Baléares et aux Canaries. Aucun cas dans la péninsule espagnole comme telle.

Deux semaines plus tard, l’Espagne compte plus de 11 000 infections à la COVID-19.

Le gouvernement du Québec et d’autres ont été instruits de l’expérience que vivait l’Europe. Ils ont vu ce qui s’y est passé. Ils ont vu la vitesse de propagation. Ils ont pu comprendre.

Mais plus que d’autres, le Québec a des moyens. Comme le dit le ministre des Finances, Eric Girard, le Québec est en position de force pour faire face à l’adversité.

Les paramètres des finances publiques du gouvernement fédéral sont loin d’être aussi reluisants. Les budgets y sont déficitaires. Mais l’État canadien a de grandes capacités d’action lui aussi. 

Cette crise nous rappellera que l’État est un outil indispensable. Et que l’on peut gravement perdre individuellement et collectivement en l’abandonnant, en le laissant s’effilocher.

Il faut l’aiguiser et le réaiguiser, certes, mais dans le but qu’il parvienne toujours à mieux répondre à ce pour quoi il doit exister. Pas pour s’en débarrasser en douce.

Heureusement, ces dernières années, l’État revient en quelque sorte en grâce au Québec. Il n’est plus aussi attaqué qu’il l’était.

Cette pandémie pourrait consacrer son retour pendant un certain temps dans nos sociétés.

Chronique

Legault met ses points sur des i

CHRONIQUE / François Legault n’a pas inventé les informations selon lesquelles des membres de la communauté mohawk de Kahnawake détiennent des armes d’assaut AK-47. Ces informations ne peuvent provenir que de sources policières.

Un premier ministre se disqualifierait en inventant une telle chose dans une affaire aussi grave.

M. Legault n’a pas dit comme tel que les personnes tenant la barricade à Kahnawake en détenaient elles-mêmes. Il a plutôt indiqué, de façon plus générale, que de telles armes d’assaut se trouvaient sur ce territoire mohawk.

Un faux pas?

À en juger par la réaction véhémente de leaders autochtones, oui; absolument.

Mais en faisant état de cette information, François Legault avait un but précis. Il voulait expliquer aux Québécois en général la raison pour laquelle les forces policières — entendre les policiers de la Sûreté du Québec — n’intervenaient pas.

Lui qui lançait presque des sommations à Justin Trudeau au début de la crise, il y a trois semaines — lui qui ne cessait à ce moment-là de l’interpeller, répétant que la situation ne pouvait durer —, a voulu se justifier. Il a voulu dire pourquoi la situation ne bougeait pas à Kahnawake, malgré l’injonction du tribunal obtenue par le Canadien Pacifique.

Il a voulu mettre en évidence les dangers inhérents à une opération policière sur ce territoire.

Il a voulu répondre à l’impatience de nombreux citoyens.

Au détour d’une phrase, il a d’ailleurs révélé que tel était son but : «Je veux que les gens comprennent pourquoi la Sûreté du Québec n’est pas encore intervenue», a-t-il dit.

Tant qu’il n’y a pas «urgence» d’agir — et celle-ci n’est pas encore techniquement avérée —, la solution doit continuer de passer par la Première nation Wet’suwet’en, bien qu’elle soit profondément divisée sur le passage d’un gazoduc sur son territoire.

Pour l’heure, le gouvernement Legault en est réduit à miser lui-même encore sur les «progrès» qu’évoque Ottawa avec les chefs héréditaires de la nation Wet’suwet’en. Nous tous aussi.

Colère

À la sortie du Conseil des ministres, mercredi, avant de répondre aux questions des journalistes sur les blocages ferroviaires, François Legault a étonnamment d’abord exprimé tout de go sa colère contre un article du Journal de Montréal. «Étonnamment», non pas parce qu’un premier ministre ne peut pas réagir à un article de presse, mais parce que la crise ferroviaire est… une crise.

Passons outre l’ordre des priorités qu’il a momentanément établi. Il était furieux contre une manchette suggérant trop fortement selon lui que c’est parce qu’il est son ami et parce qu’il est cofondateur de la Coalition avenir Québec que l’homme d’affaires Charles Sirois a obtenu qu’Investissement Québec prenne une participation dans une entreprise dont il est copropriétaire.

Dans le passé, lorsqu’il était dans l’opposition, M. Legault ne s’est jamais gêné pour relayer des manchettes qui pouvaient suggérer que des personnes avaient bénéficié du soutien de l’État parce qu’elles connaissaient l’un de ses prédécesseurs. Il convient de le rappeler.

Sur le fond, cela étant, et contrairement à ce que leur recommandent généralement leurs conseillers, les premiers ministres ont parfaitement le droit de répliquer à un article qu’ils trouvent injuste. La liberté d’expression fonctionne dans les deux sens, y compris le leur.

Il n’y a pas de sens unique en démocratie.

Mais que l’on se rappelle toujours que le travail de fond des médias est indispensable.

Chronique

Le retour des colonisés en Ontario

CHRONIQUE / Quatre petits jours séparent les deux faits suivants : jeudi dernier, le ministre Simon Jolin-Barrette a présenté un projet de réforme parlementaire proposant notamment que le serment d’allégeance à la reine Élisabeth II devienne facultatif. C’est l’un des deux serments que doivent prononcer les nouveaux députés de l’Assemblée nationale. Lundi, à Toronto, à l’Assemblée législative de l’Ontario, les parlementaires présents ont entonné le God Save the Queen...

Ces deux petits éléments témoignent de plusieurs choses.

Côté pile, ils illustrent le degré d’autonomie que peuvent exercer les provinces et, a fortiori, les parlements qui les représentent. Côté face, ils symbolisent des façons de voir très différentes sur de nombreux sujets au Canada.

Des manières de voir de plus en plus distinctes.

Ce n’est pas un mal en soi.

De façon plus globale, et malgré tout le respect que certains peuvent ressentir à l’égard de la Couronne britannique, entendre l’hymne royal God Save the Queen au cœur d’une assemblée législative comme celle de l’Ontario constitue cependant une régression politique.

Cette nouvelle pratique se répétera tous les premiers lundis du mois. Elle n’est pas obligatoire, il faut le préciser. Ne chanteront le God Save the Queen que ceux qui le veulent.

N’empêche que la formation de cette chorale marque un non-affranchissement du passé. Elle pousse très loin l’amour de certaines racines — lesquelles ne sont jamais celles de tout le monde, contrairement à ce que croient toujours ceux qui représentent une majorité.

Elle marque une célébration d’une identité vue à tort comme englobante. Ici, celle découlant du lien historique avec la Couronne britannique.

Il est vrai que le Canada n’a pas rompu ses liens avec la monarchie britannique. C’est un anachronisme. Mais cette situation ne justifie pas un tel retour en arrière.

C’est une chose de vivre avec un anachronisme; c’en est une autre d’en ajouter une couche. Regarder vers l’arrière, c’est bien. Regarder vers l’avant, c’est mieux.

Visible

La possibilité d’entonner le God Save the Queen fait partie d’un train de mesures modernisant pour le mieux, hormis cet aspect des choses, les règles parlementaires à l’Assemblée législative ontarienne. C’est ce que rappelle la députée Amanda Simard.

Même si les défenseurs de cette initiative particulière ne désirent insulter personne, on peut très bien comprendre que des Autochtones et des francophones se sentent insultés.

Mais plutôt que de ne pas être en Chambre au moment du chant, comme ils pensent le faire, les députés ontariens n’ayant pas l’intention d’entonner le God Save the Queen devraient être présents et s’organiser pour rendre leur désaccord le plus visible possible.

Il serait tentant de dire qu’ils devraient demeurer ostensiblement assis pendant ce moment. Mais ils n’iront pas jusque-là, estimant que ce serait irrespectueux. Ne pas répondre par l’irrespect les honorera.

Alors? Alors, en plus d’être présents, ils devraient être debout pendant ce moment, tout comme ceux qui entonneront l’hymne royal. Mais contrairement à eux — et outre bien évidemment le fait de garder le silence —, ils devraient s’installer en groupe près du président de l’Assemblée législative plutôt que d’être à leur place comme les autres.

Ainsi présents, groupés et silencieux, ils rendraient leur désaccord bien visible.

Chronique

Le ministre qui a condamné trop vite

CHRONIQUE / Résumons : un texte dans un média affirme une fausseté au sujet de quelqu’un. Un ministre — en l’occurrence, Jean-François Roberge — écarte alors la personne visée. Pourquoi? Pour éviter une controverse... Tant pis pour les règles élémentaires de justice.

Résumons autrement : un média écrirait une fausseté sur M. Roberge, le ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur. Le premier ministre François Legault devrait donc l’écarter du Conseil des ministres pour éviter toute «distraction» — peu importe que la chose soit vraie ou pas? C’est bien ça?

Ce serait absurde, mais la même logique devrait au moins prévaloir dans les deux cas, non?

Or, à moins d’être un adepte des injustices, une telle logique ne peut tout simplement pas exister.

Vendredi, l’auteur du texte à l’origine de la faute commise par le ministre, le chroniqueur Richard Martineau, du Journal de Montréal, a lui-même reconnu la teneur inexacte de sa chronique. Elle visait le philosophe et professeur de droit de l’Université McGill Daniel Weinstock.

Le texte indiquait qu’il pouvait être favorable à «l’excision symbolique» de jeunes filles. C’était une interprétation erronée de ses propos. Le professeur n’approuve pas du tout cette mutilation monstrueuse, qu’elle soit «symbolique» ou pas.

Finalement, les excuses

Daniel Weinstock devait participer en tant que conférencier expert à un forum sur l’avenir du cours Éthique et culture religieuse. Or, le cabinet du ministre de l’Éducation lui a retiré son invitation tout juste après la publication de la chronique.

Avant de la lui retirer, le ministre et son entourage auraient pourtant dû vérifier l’exactitude des faits. C’est en tout cas ce que ferait, je l’espère, le cabinet du premier ministre avant de sanctionner Jean-François Roberge si une information portant sur un fait grave était lancée à son sujet.

L’attaché de presse du ministre a dit la semaine dernière que des vérifications avaient été faites dans le cas de Daniel Weinstock. On se demande bien lesquelles. «Nous avons fait nos propres recherches», a par la suite insisté M. Roberge en exprimant de timides regrets. Mais sans pour autant réinviter le professeur, même si l’auteur de la chronique avait lui-même reconnu son erreur. L’injustice demeurait.

Dimanche, en fin de journée, le ministre a finalement présenté ses excuses sincères au professeur et l’a réinvité. Il n’est jamais trop tard, mais il était temps.

L’exposé du ministre

Il y a tout juste un an, lors d’un débat sur le cours Éthique et culture religieuse, Jean-François Roberge avait dénoncé les «entraves au dialogue» dont les partis d’opposition se rendaient coupables.

Les exemples de sophismes qu’il avait alors donnés visaient à les inviter à la prudence; à cette même précaution dont lui-même n’a pas fait preuve dans cet épisode. Citons quelques éléments de son exposé d’alors : l’«appel à la popularité», avait-il fustigé, «consiste à justifier l’idée que quelque chose est vrai ou acceptable par le simple fait qu’un grand nombre de personnes l’affirment, mais sans en avoir vérifié l’exactitude».

La caricature, avait-il enchaîné, «consiste à déformer la position ou la pensée de quelqu’un notamment en la radicalisant ou en la simplifiant à outrance pour la rendre non crédible».

La «pente fatale», avait ajouté le ministre, «consiste à affirmer qu’une action entraînera une situation épouvantable en raison d’un enchaînement de causes et d’effets».

Le ministre avait aussi entre autres discouru sur l’«argument d’autorité». Ses exemples appelaient à ne pas tirer de conclusions hâtives.

En toute logique avec lui-même et en toute justice avec autrui, Jean-François Roberge se devait de présenter des excuses officielles.

Jean-Marc Salvet

Tellement à faire avec les nations autochtones

CHRONIQUE / C’est un fait significatif : dans le projet de réforme parlementaire qu’il vient tout juste de présenter, le ministre Simon Jolin-Barrette propose que l’Assemblée nationale offre aux députés «une formation sur les réalités autochtones». Cela en dit long sur la situation actuelle. 

L’opposition des chefs héréditaires des Wet’suwet’en au projet de gazoduc Coastal GasLink cache des doléances historiques. Sur le fond, il y a tellement à faire!

Y compris au Québec. C’est ce que dit M. Jolin-Barrette, finalement.

La signature lundi de la «Grande alliance» entre le gouvernement Legault et la nation crie ne doit pas faire écran.

Ne citons que deux dossiers d’actualité pour rappeler que des différends de fond existent entre Québec et les nations autochtones.

Le gouvernement Legault a ajouté à son projet de loi élargissant le champ de compétence des pharmaciens des amendements censés permettre aux familles autochtones d’obtenir de l’État des informations sur les enfants qui leur ont été enlevés à la suite d’une admission dans un hôpital ou dans un établissement de santé du Québec. Il pensait ainsi donner suite à une recommandation du rapport de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées.

Or, le bureau du Protecteur du citoyen l’exhorte à retirer ces amendements et à élaborer un projet de loi distinct sur cette question. Il demande aussi que les articles de cette éventuelle proposition législative aillent plus loin que ceux ajoutés au projet de loi sur les pharmaciens.

L’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador réclame la même chose. Son chef, Ghislain Picard, est venu le dire la semaine dernière à l’Assemblée nationale.

Dans un autre dossier, l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador fustige la décision du gouvernement Legault de contester la constitutionnalité d’une loi adoptée en juin par la Chambre des communes sur les enfants, les jeunes et les familles des Premières Nations, des Inuits et des Métis.

La liste des différends comprend de nombreux autres éléments. La «Grande alliance» entre le gouvernement Legault et la nation crie ne doit pas faire illusion.

Au passage, et bien qu’il s’agisse d’une question secondaire, il faut répéter ici que la signature lundi de cette entente de «nation à nation» aurait dû se faire non pas à Montréal, mais à Québec. Selon l’esprit du statut de capitale nationale octroyé à Québec par l’État québécois en décembre 2016, ainsi que d’après une politique mise en place il y a plus de 20 ans, c’est dans la ville où se trouve le siège de l’État québécois que cette cérémonie aurait dû se dérouler.

Craintes

Il reste tellement à faire avec les nations autochtones… Les autorités canadiennes ont probablement joué leur dernière carte politique en annonçant jeudi que la GRC acceptait de quitter le territoire de la Première Nation Wet’suwet’en pour s’établir dans une municipalité avoisinante.

Pour l’heure, ceux qui persistent dans l’illégalité travaillent contre eux. Plus grave, ils travaillent contre les nations qu’ils prétendent vouloir défendre.

Dès le premier jour de l’irruption de protestataires sur les voies ferrées, on pouvait par ailleurs craindre que de tels moyens de protestation fassent tache d’huile. Si une telle crise a pris naissance en Colombie-Britannique, qui est dirigée par un gouvernement néo-démocrate bénéficiant de l’appui du Parti vert, des blocages de lieux névralgiques pourraient très certainement se reproduire un jour ailleurs pour bien d’autres raisons. Pensons à un projet minier ou à l’éventuelle construction du gazoduc de GNL au Québec.

Les activistes de Saint-Lambert, qui n’ont pas la moindre légitimité, l’ont confirmé. Ils sont tombés dans l’irresponsabilité la plus totale.

Il faudra désormais davantage parler en amont avec les nations autochtones, sans pour autant croire que cela apportera toujours des garanties de succès. Ne serait-ce que parce qu’elles sont divisées entre leurs représentants élus et leurs chefs héréditaires.

Ici comme ailleurs, dans ces dossiers comme dans bien d’autres, il restera toujours des positions irréconciliables.

C’est pour cela qu’existent les règles de droit et les tribunaux.

Jean-Marc Salvet

Une réforme plutôt emballante

CHRONIQUE / La proposition de réforme parlementaire présentée par le ministre Simon Jolin-Barrette est plutôt emballante — parlementairement parlant. Elle n’est pas cosmétique. Elle va au fond des choses. 

Il est compréhensible qu’à ce stade-ci, les partis d’opposition se méfient de la recherche d’«efficacité» voulue par le gouvernement. Mais le projet, s’il voyait le jour à peu près tel quel, serait de nature à dépoussiérer l’institution au bénéfice de tous.

À partir de maintenant, pour la suite des choses, le maître-mot devra être «collaboration». Le gouvernement devra écouter avec grande ouverture les suggestions provenant des partis d’opposition. Ce serait d’ailleurs la meilleure façon pour lui de mettre de côté les suspicions provoquées par les propos récents de François Legault voulant que les partis d’opposition fassent perdre du temps au Parlement...

Aucune réforme visant à servir les seuls intérêts du gouvernement en place ne serait acceptable. Ce n’est heureusement pas le penchant que l’on perçoit à la lecture du cahier de propositions de M. Jolin-Barrette.

Sur le fond, la nécessité d’une réforme n’est pas apparue avec l’arrivée au pouvoir du gouvernement de la Coalition avenir Québec. En mars 2018, le leader parlementaire libéral d’alors, Jean-Marc Fournier, avait indiqué que «l’Assemblée nationale mériterait une bonne réingénierie en termes de temps passé à la délibération». M. Fournier avait malheureusement limité son commentaire au fait qu’il fallait ajouter des «cadres temporels» à l’étude des projets de loi.

Le gouvernement ne préconise pas de limite de temps à cet égard. Il veut cependant accorder à l’institution les moyens de s’assurer que les questions des députés porteront sur les sujets débattus.

Petite révolution

De façon générale, s’il était appliqué, le projet de Simon Jolin-Barrette revaloriserait le travail des simples députés.

Petite révolution : les ministres ne participeraient plus à proprement parler à l’étude des projets de loi en commission parlementaire. Il appartiendrait plutôt aux députés membres du gouvernement, aux adjoints parlementaires des ministres, de répondre aux questions des partis d’opposition. C’est ainsi que les choses se déroulent déjà à Ottawa. Et la pratique ne lèse pas les oppositions.

Simon Jolin-Barrette propose aussi de revoir l’exercice dit de l’«étude des crédits» — qui ne permet jamais d’éplucher intelligemment les quelque 100 milliards $ de budget de l’État, une aberration. Le temps de parole des députés du gouvernement serait réduit lors de cet exercice et il ne serait plus possible pour les élus (là encore) de poser des questions sur autre chose que le sujet discuté. Enfin!

La création d’un poste de Directeur parlementaire du budget, qu’on retrouve parmi les autres recommandations, est requise depuis longtemps.

La péquiste Véronique Hivon retrouvera dans le cahier de propositions du ministre une idée qu’elle a déjà émise : qu’au cours de chaque législature, l’Assemblée nationale mette sur pied une commission spéciale portant sur une question sociale importante. En 2018, Mme Hivon avait confié au Soleil que des sujets comme le vieillissement, les relations avec les nations autochtones ou l’autisme pourraient être d’un grand intérêt pour une telle commission.

Simon Jolin-Barrette préconise aussi que le serment d’allégeance à la reine devienne facultatif, ainsi que d’étudier la possibilité de disposer les sièges des députés au Salon bleu en hémicycle. Cette dernière proposition sera probablement mise de côté.

Instauration d’une séance régulière de «reddition de comptes», création d’une «Chambre des affaires citoyennes», etc. Le document gouvernemental est solide.

Ce projet n’ira cependant malheureusement nulle part — insistons là-dessus — si les propositions de réforme parlementaire qui proviendront à un moment des partis d’opposition étaient toutes ou presque rejetées.

Chronique

Le courage et la défaite d’un chef

CHRONIQUE / Le chef Serge Otsi Simon, de Kanesatake, aura fait preuve de courage dans cette crise liée aux blocages illégaux de voies ferroviaires par des membres de communautés autochtones et par d’autres.

Il est toujours facile de dire ou d’exiger quelque chose lorsque les gens autour de soi sont d’accord avec ce que l’on affirme. C’est à la portée de tous. C’est tout à fait autre chose lorsque ce que l’on déclare soulève l’hostilité dans son propre entourage.

Avec courage et lucidité, le chef Simon a suggéré plus d’une fois la levée des barricades depuis le début de la crise. Avant lui, Konrad Sioui, le Grand chef de Wendake, avait aussi fait entendre une voix précieuse et nécessaire. Sensée même.

Le chef Simon s’est exposé plus directement. Il en a payé le prix auprès de plusieurs membres de la communauté mohawk de Kanesatake — et bien au-delà.

Les voix modérées sont capitales dans tous les domaines. Elles devraient toujours pouvoir se faire entendre dans nos sociétés. Il est dommage que ce ne soit pas le cas. C’est gravissime pour le futur.

Pas que dans ce dossier.

Mercredi, après avoir essuyé une tempête au sein de sa communauté, Serge Otsi Simon est revenu sur ses propos. C’est un fait politique majeur. Ainsi qu’un fait de société significatif.

Le recul du chef de Kanesatake n’efface pas le courage dont il a fait preuve pendant des jours. Sa défaite — c’en est une — en dit par contre malheureusement beaucoup sur la force et sur la place que prennent trop souvent ceux qui refusent de négocier sans que l’on se rende à leurs exigences.

Elle en dit beaucoup sur l’impossibilité pour les voix modérées de faire leur chemin.

Camouflet politique

Du courage… Selon plusieurs, c’est ce qui a manqué le plus au premier ministre Justin Trudeau depuis le début de cette crise nationale. On aura toutefois beau dénoncer son manque de leadership, personne ne devrait jamais déplorer que l’on ait voulu laisser le plus de temps possible à l’atteinte d’un règlement pacifique.

Mais à un moment, le roi devient nu. M. Trudeau est sans interlocuteur et la fenêtre de temps se referme. C’est un fait. Mais tant qu’elle existe...

Le chef bloquiste, Yves-François Blanchet, a raison de dire qu’une levée des barrages «par la contrainte ou par la violence» serait «le plus épouvantable des scénarios». Il craint une multiplication sans fin des barricades et l’ouverture d’un cycle d’interventions policières. Comment balayer du revers de la main ses craintes?

Mais le temps court inexorablement. La situation ne pourra durer encore des jours.

Le temps obligera rapidement une levée des barricades, de gré ou de force. C’est inévitable.

La journée de mercredi aura sans doute constitué l’amorce d’un tournant. Les provinces sont montées au front. François Legault s’est impliqué plus que jamais en demandant que M. Trudeau fixe un échéancier pour le démantèlement des barricades.

Le premier ministre du Québec a en quelque sorte pris sa part de responsabilité en ajoutant que les voies devaient être débloquées en même temps d’un océan à l’autre, et que les provinces devaient se coordonner.

La réunion téléphonique tenue par les leaders des provinces à la demande de Scott Moe, de la Saskatchewan, constitue un camouflet politique pour Ottawa — même si leur message facilitera la tâche à Justin Trudeau le cas échéant. Il pourra affirmer qu’il agit aussi en leur nom.

Derrière les postures politiques des uns et des autres, il ne faut pas se leurrer : les états-majors des grands corps de police ont déjà en main des plans d’intervention, au cas où.

Le petit temps

Les activistes cagoulés de divers horizons qui envahissent les voies ferrées par «solidarité», comme à Saint-Lambert, ce mercredi, voient-ils qu’ils rendent encore plus probable une possible intervention des forces de l’ordre? Probablement pas pour certains d’entre eux; sans doute parfaitement pour d’autres.

Globalement, cette journée de mercredi aura, oui, constitué un tournant. Mais tant qu’il reste du temps au temps, il faut l’exploiter. Pas pour les activistes de Saint-Lambert, mais pour les membres de certaines communautés autochtones.

Si Justin Trudeau ne convainc pas — ce qui est compréhensible —, tendons au moins l’oreille aux mises en garde d’Yves-François Blanchet. Mais le temps court maintenant de plus en plus vite, qu’on le veuille ou non.

Chronique

Vigilance requise pour la capitale

CHRONIQUE / La signature lundi de la «Grande alliance» entre le gouvernement Legault et la nation crie aurait dû se tenir non pas à Montréal, mais à Québec. Selon l’esprit du statut de capitale nationale octroyé à Québec par l’État québécois en décembre 2016, ainsi que d’après une politique mise en place il y a plus de 20 ans, c’est dans la ville où se trouve le siège de l’État québécois que cette cérémonie aurait dû se dérouler.

Il s’agit d’une signature entre deux nations. De plus, elle concerne une partie du territoire québécois.

Le premier ministre François Legault a salué «un moment historique entre la nation crie et la nation québécoise». Pour l’occasion, il était accompagné par trois de ses ministres.

C’est dire l’importance politique que son gouvernement accorde à ce plan de développement.

La signature officielle concerne un protocole d’entente visant «le développement économique à long terme, équilibré et respectueux des valeurs autochtones de la région d’Eeyou Istchee Baie-James», a-t-on expliqué.

Abel Bosum, grand chef du Grand conseil des Cris et président du gouvernement de la nation crie, a noté que cette entente donne «un véritable sens au partenariat de nation à nation».

Le plan de développement dont il est question doit s’échelonner sur 30 ans.

C’est en raison de sa portée, de ce qu’il représente, que cette signature aurait dû avoir lieu dans la capitale.

On est ici dans le symbole, certes, mais ils ne sont pas sans importance en politique.

Vigilance

Il était sans doute plus commode pour les participants de tenir cette cérémonie de signature à Montréal. Elle s’est d’ailleurs déroulée en présence de nombreux représentants de la communauté crie.

Mais la commodité a toujours été l’argument avancé par certains pour expliquer de tels accrocs.

C’est par exemple ce qu’avait plaidé le gouvernement de Philippe Couillard lorsqu’il avait dévoilé à Montréal, en 2016, la politique énergétique québécoise 2016-2030.

La Coalition avenir Québec était dans l’opposition à ce moment-là. Elle n’était pas restée silencieuse... Elle avait estimé que ce dévoilement montréalais allait à l’encontre de la pratique voulant que les grandes orientations et les grandes décisions politiques doivent être annoncées dans la capitale québécoise.

«Profondément choquée», elle avait même vu dans cette affaire un «mépris» pour la région de la capitale. Rien de moins.

Que plus personne aujourd’hui — y compris chez les péquistes — ne dénonce ou même ne souligne ce genre d’accrocs peut s’expliquer de deux façons. La première est l’installation d’une indolence par rapport à cette question — même si elle a alimenté bien des manchettes jadis. La seconde est que le glissement vers Montréal des attributs de l’État québécois, qui a réellement existé pendant de nombreuses années (jusqu’à il y a une vingtaine d’années), ne constitue plus une réalité — et que les cas que l’on peut relever de nos jours sont des exceptions. Cette deuxième hypothèse paraît la plus solide.

On peut toutefois en profiter pour lancer un petit appel à la vigilance. Le propre des glissements est d’apparaître petit à petit, sans que l’on s’en aperçoive vraiment. Parce que l’on n’y prend pas garde. Parce que c’est plus commode.

Chronique

Encore plus spectaculaire avec Guy Nantel

CHRONIQUE / Elle promettait de l’être depuis quelque temps, mais la course à la direction du Parti québécois sera encore plus spectaculaire avec l’entrée en scène de l’humoriste Guy Nantel.

Pas parce qu’il provient du monde du spectacle. Mais en raison de la personnalité de ce quatrième candidat à la succession de Jean-François Lisée — et de celle de chacun des autres protagonistes, Frédéric Bastien, Paul St-Pierre Plamondon et Sylvain Gaudreault. Et plus encore en raison des nombreux éléments qui les opposent et les opposeront sur le plan des idées et des projets.

L’interrogation la moins pertinente à propos de Guy Nantel? Est-ce qu’un humoriste peut se lancer en politique…? Personne n’est jamais une seule chose dans la vie. M. Nantel n’est pas qu’un humoriste. Il a des choses à dire.

Sa notoriété acquise grâce à l’humour pourrait le servir, cela étant.

Il est d’ailleurs déjà un tout petit peu politicien... Il joue déjà du fait de ne pas être un «politicien conventionnel» pour tenter de marquer des points.

Payant l’atypisme à notre époque? Sans doute. Mais M. Nantel est-il si atypique? Personne en politique ne dit jamais de lui-même qu’il est conventionnel ou qu’il aspire à l’être. Chacun cherche toujours à dire qu’il n’est pas comme les autres.

Néophyte en politique, et désireux d’y entrer par une grande porte, Guy Nantel sait naturellement s’adresser aux citoyens en général. Ce sera son gros atout.

À l’instar de l’avocat Paul St-Pierre Plamondon et, dans une bien moindre mesure, du député Sylvain Gaudreault, il dit être mû par un sentiment d’urgence sur la question de l’indépendance. Il affirme même que, premier ministre du Québec, il n’entreprendrait aucune réforme majeure avant la tenue d’un référendum sur la souveraineté. Sa volonté claire l’honore. Son sentiment d’urgence pourrait cependant bien se buter contre de plates réalités.

Encore faudrait-il bien sûr d’abord que le Parti québécois chasse la Coalition avenir Québec du pouvoir. 

Sylvain Gaudreault est le modéré de cette course. Ce serait faire injure à l’élu de Jonquière — et être bien injuste avec lui — de dire qu’il est de l’establishment. Il est au Parti québécois depuis longtemps, certes. Il a été chef intérimaire. Mais il n’a rien d’un apparatchik, bien au contraire.

Guy Nantel, Sylvain Gaudreault, Frédéric Bastien et Paul St-Pierre Plamondon... La course au Parti québécois sera spectaculaire. Tellement qu’elle risque de faire de l’ombre à l’autre course à la direction en cours au Québec, celle lancée au Parti libéral du Québec afin de trouver un successeur à Philippe Couillard. 

Le bon contre-exemple

Le spectaculaire n’est pas une valeur en soi, cela étant. Il «frappe la vue», il «provoque l’étonnement», il est «très net», il «est visible» — pour reprendre les définitions qu’en donne le Larousse. Il peut être porteur, mais ne garantit pas quoi que ce soit. Pas plus que l’absence de flamboyance, cela dit.

Côté gouvernemental, on a encore une fois pu constater cette semaine que le ministre de l’Environnement, Benoit Charette, ne fait pas dans le spectaculaire. Il avance néanmoins avec efficacité et sérieux.

Il se situe aux antipodes de son collègue de l’Éducation, Jean-François Roberge, qui n’a pas trouvé le moyen de se faire beaucoup d’alliés dans le monde de l’éducation. C’est presque un tour de force.

M. Roberge n’a pas pris en compte le fait que la forme et le fond sont indissociables.

Quel contraste avec le ministre Benoit Charette! Avant d’annoncer mardi la réforme à venir de la collecte sélective, M. Charette avait rencontré à peu près tous les acteurs du système. Il les a associés à sa démarche. Ils sont à ses côtés.

Il avait aussi beaucoup consulté sur l’élargissement de la consigne, ce qui lui a permis d’arriver avec un dossier solide.

Résultat : outre de réclamer que ces deux réformes soient mises en place plus tôt, même les partis d’opposition ont indiqué qu’il s’agissait de pas dans la bonne direction. Pas mal.

Même quand les objectifs poursuivis paraissent d’emblée consensuels, comme dans les cas de la consigne élargie et de la collecte sélective, une mauvaise méthode de travail en amont peut braquer bien des partenaires.

Le ministre Charette n’est pas spectaculaire, mais il bosse avec méthode.

Il ne fera pas l’unanimité avec son plan de réduction des gaz à effet de serre. Mais ce n’est pas sa méthode qui sera beaucoup mise en cause, comme c’est le cas pour Jean-François Roberge.

Chronique

Tannés des bâillons? Essayez la proportionnelle

CHRONIQUE / Le ministre Jean-François Roberge vient-il de fournir quelques munitions aux partisans d’un scrutin proportionnel? Chose certaine, un tel mode d’élection pourrait constituer une forme de rempart pour éviter des passages en force comme celui survenu avec l’adoption du projet de gouvernance scolaire.

Certes, les partisans d’un scrutin proportionnel ne seront sans doute pas plus nombreux aujourd’hui qu’ils l’étaient le mois dernier. Malgré le tollé provenant de nombreux milieux de la société, cette dernière adoption aux forceps n’entamera probablement pas la forte popularité dont jouit le gouvernement Legault — laquelle doit beaucoup à sa posture «nationaliste», un drapeau qu’il hisse chaque fois qu’il le peut.

Mais, au moins, que toutes les personnes qui en ont assez de ces méthodes d’adoption pratiquées par tous les gouvernements réalisent, elles, qu’un scrutin proportionnel en réduirait le nombre. Ne serait-ce et surtout parce que l’élection d’un gouvernement majoritaire serait moins fréquente.

L’addition des voix

Si un scrutin proportionnel semblable à celui présenté l’automne dernier par la ministre Sonia LeBel avait été en place, le gouvernement caquiste n’aurait pas pu faire adopter le projet de loi mammouth du ministre Roberge. Pas tel quel.

Car le gouvernement aurait été minoritaire et n’aurait donc pas décrété qu’il fallait passer au vote final. Il ne l’aurait pas fait parce qu’il aurait su qu’il n’aurait pas trouvé de majorité parlementaire au Salon bleu.

Mais alors, un gouvernement serait-il perpétuellement incapable d’agir? Pas du tout.

Devrait-il toujours s’entendre avec un ou deux partis d’opposition? S’il est minoritaire, oui, puisqu’il faut systématiquement, bien évidemment, obtenir une majorité des votes des députés pour adopter un projet de loi.

Prenons l’exemple de l’interdiction d’afficher un symbole de foi pour certaines catégories de représentants de l’État. Même dans la configuration de gouvernement minoritaire qu’aurait produit le projet de scrutin de la ministre Lebel (s’il avait été en vigueur), cet encadrement aurait tout de même été adopté grâce à l’addition des voix des députés péquistes.

Comme l’actuel gouvernement majoritaire l’a fait l’an dernier dans ce dossier, une hypothétique équipe gouvernementale minoritaire aurait même pu décréter un bâillon, puisqu’elle aurait su que la somme de ses votes et de ceux des péquistes aurait permis son adoption.

Un scrutin proportionnel n’éliminerait pas les bâillons législatifs. Mais il rendrait cette procédure plus difficile à décréter. Il la rendrait plus rare. Elle nécessiterait l’approbation de certains élus de l’opposition. Voilà pourquoi on peut affirmer qu’un tel mode de scrutin en réduirait le nombre.

Avancer

Trop de proportionnalité entraîne des effets pervers. Tout est et tout sera affaire de dosage. Le projet de loi de la ministre Sonia LeBel peut encore d’ailleurs être amélioré d’ici son adoption.

Corriger les distorsions de notre système électoral afin que les choix exprimés par les électeurs soient représentés plus fidèlement à l’Assemblée nationale est un objectif suffisamment valable en soi pour continuer d’avancer. 

Fatigués des bâillons législatifs à répétition? Si c’est votre cas, l’abus de cette procédure d’autorité constitue assurément un argument supplémentaire en faveur de la proportionnelle.

Chronique

La valeur de la piastre québécoise

CHRONIQUE / La piastre québécoise? La direction du Comité national des jeunes du Parti québécois en a fait sourire et sourciller plus d’un avec sa proposition de créer un dollar québécois appelé «piastre» dans un Québec indépendant. Mais qu’on soit pour ou contre le projet souverainiste, le fait est que le débat autour de la création d’une monnaie québécoise a malheureusement été éludé depuis trop longtemps au Parti québécois.

La Presse canadienne rapportait en fin de semaine que l’exécutif du groupe des jeunes péquistes soumettra ce projet de devise québécoise à ses membres lors de son prochain congrès les 7 et 8 mars à Montréal. On peut dire qu’ils sont rêveurs, ces jeunes péquistes; qu’ils ne tiennent aucunement compte de l’actuelle situation politique et patati patata. Tout ça est vrai.

Mais ne vaut-il pas mieux cent fois avancer à visière levée plutôt que de flouter les contours de ce que l’on propose? Franchement, bravo à ces jeunes péquistes pour cette volonté de clarté!

C’est, pour l’heure, la principale valeur de leur suggestion. Mais c’est déjà beaucoup.

Le Parti québécois ne tranchera pas cette question demain. Il n’en est pas là et n’est pas prêt à cela.

Ce parti a agacé et lassé bien des fédéralistes et des souverainistes en brandissant pendant tant d’années l’idée de la souveraineté un peu comme un hochet sans presque jamais la définir. Un mot ne fait pas foi de tout pourtant.

Pour l’heure, on ne sait pas si la monnaie à laquelle songent ces jeunes péquistes est essentiellement symbolique. Serait-elle adossée au dollar canadien? Oui? Non?

Définir les contours

Dans l’avenir, le Parti québécois se contentera-t-il de faire «le procès du régime canadien» ou définira-t-il plus précisément son projet phare? Ce serait bien qu’il s’attelle un peu plus à cette dernière tâche.

Le plus difficile pour lui n’a jamais été de réaffirmer sa foi en la souveraineté, non plus que d’énoncer les «bienfaits» qui — répète-t-il — découleraient d’un Oui majoritaire lors d’un troisième référendum sur l’indépendance. Non plus que de pourfendre Ottawa. Tout ça, il sait le faire.

Depuis au moins une génération, le plus dur pour lui a toujours été de dire aux Québécois si son projet comportait ou non l’adoption d’une monnaie québécoise. Ou si, dans son esprit, l’armée devait être commune ou pas (avec ce qui resterait du Canada). Ou s’il fallait créer ou pas des institutions politiques communes avec un Canada amputé du Québec (et encore moins de dire lesquelles, bien sûr).

Pas étonnant que de nombreux péquistes aient sursauté en 2014 lorsque Pauline Marois avait dit qu’un Québec indépendant conserverait le dollar canadien et qu’aucune frontière ne le séparerait du reste du Canada. Pourquoi cet étonnement? Parce que ces questions étaient et demeurent éludées depuis plus de 25 ans au Parti québécois.

Et pourquoi cette situation? Notamment parce que les péquistes n’ont jamais vraiment partagé entre eux la même vision des choses. Et que s’avancer sur ce terrain a souvent été vu comme une prise de risque inutile. Plus le parti fournirait de détails, plus il donnerait de prises à ses adversaires…

Mais de plus en plus de gens au Parti québécois se disent qu’ils n’ont rien à perdre et veulent que ces débats soient menés. Ils sont sans doute minoritaires, mais ils veulent répondre, en gros, à la question suivante : Quel type de souveraineté?

Cette volonté de clarté est un chemin difficile, mais les honore.

Il faudra toutefois voir si la volonté de certains péquistes de mieux définir les contours de la souveraineté supplante la conviction de nombreux autres pour qui la meilleure carte à jouer est celle du procès permanent, lequel prendrait de la force, se disent-ils, après une série de fins de non-recevoir d’Ottawa et des tribunaux. Pensons entre autres à la loi sur les signes religieux.

Animer

Historiquement, les jeunes libéraux ont beaucoup plus souvent «brassé la cage» du Parti libéral du Québec que l’ont fait les jeunes péquistes avec leur formation.

Cette époque pourrait être révolue à en juger par les autres propositions que la direction des jeunes péquistes soumettra à ses membres. La Presse canadienne a aussi rapporté que celle-ci leur recommandera de proposer la modification de la Loi sur les normes du travail pour abaisser de 40 à 30 heures la semaine de travail et pour instaurer la semaine de quatre jours en été. C’est très audacieux, pour dire le moins.

Le Parti québécois réanimera-t-il des débats? C’est le défi que lui lance l’exécutif du groupe des jeunes péquistes.

Chronique

L’art de fragiliser une réforme

CHRONIQUE / François Legault a estimé jeudi qu’une réforme parlementaire est nécessaire à l’Assemblée nationale pour éviter la multiplication des bâillons législatifs comme celui à venir sur le projet de gouvernance scolaire. Or, établir un lien entre ces deux éléments constitue la meilleure façon de braquer les partis d’opposition. Ce n’est pas ainsi qu’ils verront d’un œil favorable la proposition de réforme des travaux parlementaires qui leur sera présentée un de ces quatre.

Et ce, même si cette réforme ne devait être effective que pour la prochaine législature — comme il serait logique que ce soit le cas. Et même si M. Legault a pris la précaution de dire que cette réforme ne viserait pas à rogner leurs pouvoirs. Cette précision ne semblait d’ailleurs être qu’une façon d’enjoliver les choses.

La preuve? Le chef du gouvernement a ajouté que la réforme sur laquelle planche le ministre Simon Jolin-Barrette «va empêcher d’avoir des ministres qui sont pendant 60-70 heures à répondre toujours à répétition aux mêmes questions».

Comment peut-on penser mettre les partis d’opposition dans de bonnes dispositions en remettant ainsi en cause, de façon presque caricaturale, le temps de discussion en commission parlementaire?

C’est cela, l’art de fragiliser une future réforme avant même qu’elle soit présentée…

C’est dommage, car il y a tant de choses à faire pour améliorer le fonctionnement de l’Assemblée nationale.

En temps et lieu, Simon Jolin-Barrette ne manquera pas de faire valoir aux partis d’opposition qu’ils profiteraient de plusieurs mesures de sa réforme lorsqu’ils seraient eux-mêmes au pouvoir…

Mais pour racheter le tout, pour se faire réellement entendre d’eux, il devra proposer une réforme qui permettra qu’un certain nombre de projets de loi émanant des rangs de l’opposition puissent cheminer jusqu’à l’étape du vote.

Pour avoir l’écoute de la population en général sur cette future réforme, M. Jolin-Barrette prévoira peut-être qu’à partir d’un certain seuil, les parrains d’une pétition présentée à l’Assemblée nationale soient eux-mêmes et systématiquement entendus en commission parlementaire.

Le problème, c’est l’abus

Ces prochaines heures, le gouvernement passera pour la quatrième fois en moins d’un an par un bâillon législatif. C’est beaucoup.

Tous les gouvernements ont eu recours à cette procédure accélérée d’adoption. Elle existe dans la panoplie des moyens parlementaires. Elle coupe court aux débats, mais elle mène là où l’Assemblée nationale aurait de toute façon fini par aboutir, puisque l’actuel gouvernement y est majoritaire. Voilà pourquoi, il faut le dire, elle n’est pas nécessairement scandaleuse en soi.

Ce qui est problématique, c’est l’abus du recours à cette procédure. Elle ne peut pas être une façon de gouverner. Or, elle le devient.

Pour le gouvernement, c’est un fait, le temps presse. Mais il faut dire qu’il a lui-même tardé à présenter son projet de loi. Premier problème.

Son projet abolit les élections scolaires et transforme les commissions scolaires en centres de services aux écoles, certes. Mais il fait beaucoup d’autres choses! Il compte plus de 300 articles et modifie quelque 80 lois.

Un projet de loi mammouth représente toujours une difficulté en soi. C’est le deuxième problème. Et lui aussi est imputable au gouvernement. Ce projet de loi aurait dû être scindé.

Du temps a-t-il été perdu par la seule faute des trois députées de l’opposition qui font face au ministre Jean-François Roberge? Il faut un certain toupet pour affirmer cela. Il se trouve que les députées Marwah Rizqy, 

Véronique Hivon et Christine Labrie font partie des parlementaires les plus solides de l’Assemblée nationale. Elles travaillent sur le fond des choses.

Mantra

Pour justifier le passage par bâillon du projet de loi sur la gouvernance scolaire, François Legault a fait référence à l’appui des citoyens. Nul doute que l’abolition des élections scolaires jouit d’un large soutien. M. Legault a mis l’accent sur cet aspect des choses.

Et il a répété que son gouvernement est à l’«écoute» de la population et non pas des «groupes de pression». C’est un mantra.

Le premier ministre est logique avec lui-même. En novembre 2018, dans son discours inaugural, il avait affirmé qu’il ne gouvernerait pas «pour les groupes de pression patronal, syndical ou autre». Dit ainsi, c’est toujours très bien.

Mais personne ne devrait oublier que ces groupes ne sont pas que des «lobbys». Ils sont aussi des corps intermédiaires souvent utiles dans une société comme la nôtre.

Chronique

Le choc des visions au Canada

CHRONIQUE / Le gouvernement de Justin Trudeau n’a rien à voir avec la décision prise par les administrateurs du Programme de contestation judiciaire de financer à hauteur de 125 000 $ la commission scolaire English-Montréal pour l’aider à contester la loi québécoise sur la laïcité. Pas directement en tout cas.

Au lancement de la dernière campagne électorale fédérale, Justin Trudeau avait laissé entendre qu’il pourrait intervenir dans une contestation de la loi sur la laïcité du gouvernement Legault. Il avait indiqué qu’il ne voulait pas intervenir directement «pour l’instant», parce que cela serait «contre-productif». Surtout dans le contexte de la campagne... Quelques heures après cette déclaration, le premier ministre québécois, François Legault, avait estimé que M. Trudeau était allé beaucoup trop loin en disant cela. C’était Justin Trudeau contre François Legault et vice versa.

N’empêche. À moins de juger que les administrateurs du Programme de contestation judiciaire répondent à des ordres secrets, personne ne peut prétendre que le gouvernement Trudeau est intervenu dans leur décision de soutenir la commission scolaire English-Montréal. Le programme est administré en toute indépendance par l’Université d’Ottawa.

La demande de la commission scolaire répond aux critères du programme, tout simplement. Tout simplement et sans vraiment de surprise, puisqu’il existe justement pour soutenir les minorités.

Ce que l’on peut dire, toutefois, c’est que ces critères collent à la vision du gouvernement de Justin Trudeau. C’est lui qui, dans son précédent mandat, a fait renaître ce programme dans le but de faire vivre un «Canada diversifié, juste et inclusif». «Renaître», car les conservateurs l’ont mis à la poubelle chaque fois qu’ils sont revenus au pouvoir.

Les conservateurs fédéraux en ont contre la propension des libéraux à s’en remettre aux tribunaux. Le différend entre libéraux et conservateurs porte ici sur leur vision de la place des juges dans la société. C’est un premier niveau du choc des visions.

Ce programme a déjà permis aux minorités francophones hors Québec de remporter des victoires. Il n’est pas mauvais par nature. Il correspond, cela étant, parfaitement à l’ADN politique de la famille Trudeau.

Réconciliables?

Derrière cette nouvelle affaire concernant la loi québécoise sur le port de signes religieux s’affrontent aussi deux manières de voir la société et le vivre-ensemble; deux visions du Canada également; deux façons de dessiner la voilure de la société distincte qu’est le Québec.

À travers ce programme, le gouvernement Trudeau défend une vision honorable à maints égards. Elle heurte cependant de plein fouet celle d’une grande majorité de Québécois francophones, laquelle est légitime et est portée par le gouvernement Legault. Elle fait par ailleurs bon marché du concept de «deux nations».

C’est le deuxième niveau du choc des visions. C’est celui en raison duquel Justin Trudeau marche dans un champ de mines.

Ces deux visions du vivre-ensemble sont-elles réconciliables? C’est, au fond, le pari qu’a pris le gouvernement de François Legault devant les électeurs québécois. Il a fait le pari d’accroître l’autonomie du Québec tout en voulant demeurer dans l’ensemble canadien. Pour l’heure, cela ne va pas nécessairement de soi. 

Dans quelques années, il faudra peut-être que les citoyens exaspérés par cette situation en tirent des conclusions politiques. Ou alors qu’ils l’acceptent. Ou qu’ils votent pour les conservateurs à Ottawa.

Chronique

Faute, hypocrisie et espoir en français. Yes, sir...

CHRONIQUE / La décision du Cégep de la Gaspésie et des Îles de développer un campus à Montréal afin de former en anglais des étudiants étrangers est une faute.

À l’origine, lorsque ce cégep s’est vu octroyer la possibilité d’offrir des cours non seulement en français, mais en anglais, c’était pour desservir la communauté anglophone de l’est du Québec.

En ouvrant un campus à Mont­réal pour offrir des formations exclusivement en anglais, sa direction a détourné sa mission de base, laquelle consiste à «assurer l’accessibilité aux études supérieures sur son territoire». Sur son territoire...

Ce cégep contribue à l’anglicisation de la métropole. À dose infinitésimale, certes. Mais tout de même.

Pour montrer patte blanche, sa direction a promis d’inclure à l’avenir des cours de français dans les formations qu’elle propose à son annexe montréalaise, ouverte en 2015. Pour faire bonne figure, le ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, Jean-François Roberge, a dit que c’est ce qu’il voulait aussi.

Le ministre a par ailleurs demandé que le site Internet vendant la filière montréalaise du cégep gaspésien soit au moins bilingue. Et qu’il informe les futurs étudiants qu’ils débarqueront dans un État francophone.

Bien. Mais ces ajouts ne changeront rien au fond des choses. Ils éludent les questions fondamentales.

Hypocrisie

Pointer la faute du cégep sans constater que cette situation est un symptôme constitue une hypocrisie. Car elle illustre les difficultés financières de nombre de petits cégeps en région. Les effectifs de plusieurs décroissent. 

Une vraie réflexion sur leur financement s’impose. La formule actuelle répond mal aux besoins des cégeps hors des plus grands centres urbains. Il en va de l’«occupation du territoire», de la vitalité de bien des régions du Québec.

Une autre réflexion est nécessaire. Celle-là devra porter sur l’éparpillement auquel le développement d’antennes de toutes sortes a donné lieu. La réflexion menée il y a quelques années sur la propension des universités et des cégeps à se déployer hors zone d’attache est loin d’avoir tout réglé.

Si cela avait été le cas, le cégep dont on parle aujourd’hui ne se trouverait pas hors mission.

Tout ce qu’il peut plaider à sa décharge est que son activité montréalaise lui permet de soutenir l’enseignement de base dans l’est du Québec. 

Voilà qui nous ramène donc au financement.

Autre hypocrisie au passage : on ne discuterait pas de ce sujet si les étudiants dont il est question s’étaient inscrits au cégep anglophone de Dawson — pour ne prendre que cet exemple.

Est-ce qu’à moyen terme, ce dossier relancera l’idée d’étendre au réseau collégial les dispositions de la loi 101, qui s’appliquent au primaire et au secondaire? Le chef intérimaire péquiste, Pascal Bérubé, a noté que ce projet n’est plus une position de son parti. Il faut dire que cette idée l’a très régulièrement déchiré.

Il n’est d’ailleurs pas certain qu’elle aurait un effet sur un modèle comme celui développé par le Cégep de la Gaspésie et des Îles, puisque les quelque 2200 étudiants qu’il accueille à Montréal, surtout de l’Inde et de la Chine, paient eux-mêmes pour tout. L’État québécois ne débourse pas un sou pour eux.

Espoir

Le mot espoir figurant dans le titre de ce texte n’est pas directement lié à ce dossier, mais il concerne la langue française en général. Des données d’abord révélées par Radio-Canada démontrent le succès des mesures mises en place par le gouvernement Legault pour favoriser la francisation des personnes immigrantes. L’automne dernier, 16 971 personnes immigrantes ont participé à un cours de français, comparativement à 13 728 l’année précédente. C’est une augmentation de 24 %.

Cette hausse découle de l’élargissement de l’accès à ces cours et de la bonification du soutien financier dont peuvent bénéficier les participants, des mesures décidées par le ministre Simon Jolin-Barrette l’an dernier.

On le sait, la course à la direction du Parti québécois fera naître un nouveau débat sur les objectifs d’immigration au Québec. Un des deux candidats encore pressentis, Frédéric Bastien, dont la candidature donnerait de l’épaisseur à maints égards à cette compétition, se propose de les réduire. D’autres le suivront peut-être dans cette voie.

Avant de s’engager dans des promesses à ce sujet, il serait cependant sage de voir le résultat de ce que le gouvernement de François Legault a mis, met et mettra en place — lui qui a entrepris de relever jusqu’à environ 50 000 en 2022 le nombre d’immigrants qu’accueille le Québec après l’avoir réduit à 40 000 l’an dernier.

Jean-Marc Salvet

Le gouvernement Legault avance

CHRONIQUE / Même si elles ont été imposées par des nécessités, il n’empêche que c’est une semaine de bonnes décisions pour le gouvernement Legault; une semaine d’avancées dans de meilleures directions que celles qui existaient en tout cas.

Sur l’élargissement du système de consigne, il fallait trancher à un moment ou l’autre. Ce dossier traîne depuis des années. Il a été étudié sous les gouvernements de Jean Charest, de Pauline Marois et de Philippe Couillard. Sans jamais de conclusion.

Élargissement du système de consigne? Amélioration des différents maillons de la collecte sélective — de tout ce qui tourne autour du bac de récupération? Au fil des ans, les tergiversations et le flottement ont nui à la récupération en général parce que rien n’a été pris à bras-le-corps.

Ces tergiversations et ce flottement ont contribué à la «crise du recyclage» au Québec. Les centres de tri débordent et les sites d’enfouissement aussi.

Il fallait soit élargir le système de consigne, soit améliorer la collecte sélective afin que le tri s’effectue mieux à la base.

Le fait qu’une direction soit enfin donnée envoie un message à tous. C’est d’abord pour cela que la décision d’élargir la consigne «à tous les contenants de boisson prête à boire de 100 ml à 2 litres», y compris aux bouteilles de vin, est positive.

À terme, des pénalités seront imposées aux entreprises mettant en marché des contenants de boisson si elles n’atteignent pas les objectifs de récupération fixés. Mais les autorités publiques devront faire en sorte que le système fonctionne. Les modalités devront être efficientes.

Question subsidiaire : les montants actuellement envisagés pour la consigne seront-ils vraiment suffisants pour convaincre tout un chacun de retourner les contenants? Ils devront sans doute être revus à la hausse.

À terme, il faudra finir par interdire tous ces contenants et emballages qui ne sont pas recyclables. Et chacun devra consommer plus intelligemment. De tous les R qui existent —  pour réutilisation, récupération, recyclage, etc. —, il faudrait davantage penser à celui par lequel commence le mot «réduction».

Ce dossier nous rappelle que l’année 2020 sera celle du ministre de l’Environnement, Benoit Charette, sur la scène politique québécoise. Il passera de l’arrière à l’avant-scène politique. Il vient de présenter son plan de consigne élargie. Il dévoilera dans quelque temps celui portant sur la réduction des gaz à effet de serre. Il y travaille depuis un an. Ce plan devra nécessairement être costaud pour réellement parvenir à une diminution de 37,5% des émissions par rapport à 1990.

Autre avancée

Le nouveau tracé du troisième lien est un lapin sorti d’un chapeau, affirme le libéral Gaétan Barrette. Il est vrai que l’option «centre-ville à centre-ville» constitue un revirement par rapport à celle qui était privilégiée jusqu’ici.

Même si c’est par la force des choses, le ministre François Bonnardel fait preuve d’humilité en reconnaissant que le tracé finalement abandonné n’était pas la meilleure option, comme il le prétendait. Il était même totalement absurde qu’il soit situé aussi à l’est des coeurs urbains de Québec et de Lévis. 

Le nouveau tracé intègre ce futur troisième lien au réseau de transport structurant de la capitale. C’est un gros plus. C’est l’autre avancée de la semaine. Dans ce plan, ce n’est pas le réseau structurant qu’il faut tenter de rapprocher du tunnel; c’est ce dernier qui se branche à la logique du futur système de transport collectif.

Puisque le gouvernement Legault n’abandonnera pas son engagement électoral de bâtir ce troisième lien, il a politiquement intérêt à susciter le plus d’adhésion possible autour de lui. Ainsi qu’à l’appuyer sur du transport en commun pour être cohérent avec ses nouvelles ambitions environnementales. Voilà pour la base.

Ce tracé doit cependant être vu comme une ébauche. Le ministre Bonnardel est d’accord. Il dit avoir pris note de toutes les interrogations ayant trait à l’extrémité du tunnel dans le quartier Saint-Roch. À l’Assemblée nationale, la solidaire Catherine Dorion et le libéral Gaétan Barrette s’inquiètent fortement de cette extrémité. Avec raison.

Ils ne sont évidemment pas les seuls.

L’extrémité du tunnel à Québec devrait être repoussée plus au nord. Dans tous les cas, le réseau routier tout autour de ce futur point devrait être aménagé de manière à ce que les automobilistes de la Rive-Sud devant se rendre au centre-ville de Québec ou sur la Colline parlementaire ne voient pas d’intérêt à revenir sur leurs pas — à l’emprunter en voiture, donc. L’ensemble devrait être conçu de manière à ce qu’ils privilégient le moyen de transport en commun qui circulera dans ce tunnel.

Cela étant, il est difficile d’imaginer que le gouvernement laisserait croître des inquiétudes chez des automobilistes venant déjà de plus au nord et qui pourraient voir leurs propres difficultés augmenter avec plus de véhicules dans ce secteur.

Les libéraux et d’autres s’interrogent aussi avec raison sur ce qu’il adviendra de plusieurs terres agricoles du côté de Lévis.

Au-delà de ces questions déjà incontournables, celle des coûts demeurera fondamentale. Pour l’heure, on est dans un noir absolu là-dessus.

Pour l’heure aussi, on est cependant dans un projet amélioré par rapport à ce qui était proposé. Une grande et sérieuse discussion collective peut enfin s’engager. C’est pour cela que c’est un bon revirement.

Malgré tout ça, pour ce qui est de la réalisation d’un tel projet, il y a encore loin de la coupe aux lèvres.

La 3e avancée

La troisième avancée de la semaine s’est produite lundi lorsque la ministre de la Santé, Danielle McCann, a reconnu que son gouvernement a commis une erreur en annonçant l’ouverture prochaine de l’aide médicale à mourir à certaines personnes souffrant d’une maladie mentale sévère. Elle a finalement demandé la suspension de l’application de ce volet — qui devenait possible avec le retrait du critère de «fin de vie» de la loi québécoise.

Mme McCann ne pouvait pas s’entêter, tant l’incompréhension était grande dans la population. Et surtout parce que cette éventuelle ouverture doit au préalable faire l’objet d’un large et vaste débat.

Il devra entre autres impliquer toute l’Assemblée nationale. C’est impératif.

Chronique

Quel Parti québécois sortira de la course?

CHRONIQUE / Les deux prétendants à la direction du Parti libéral du Québec paraissent beaucoup moins éloignés entre eux sur le plan des idées que les candidats à la chefferie du Parti québécois. Les trois postulants péquistes s’étant déclarés jusqu’ici, Sylvain Gaudreault, Paul St-Pierre Plamondon et Frédéric Bastien, sont porteurs de positions presque aux antipodes sur des sujets clés pour leur formation.

Prenons la question de l’indépendance. D’un côté, on a le député Sylvain Gaudreault pour qui il faut reconstruire le Parti québécois avant de promettre quoi que ce soit sur ce front.

De l’autre, l’avocat Paul St-Pierre Plamondon, qui veut que son parti s’engage à tenir un référendum dès un premier mandat d’un nouveau gouvernement péquiste.

Pour sa part, la troisième personne à avoir annoncé sa candidature jusqu’ici, l’historien et enseignant Frédéric Bastien, veut forcer l’ouverture de négociations constitutionnelles avec le reste du Canada. La tenue d’un référendum sur l’indépendance n’est pas la priorité à ses yeux.

Chacun des trois hommes est porteur de marqueurs politiques à la fois différents et forts.

Projets et idées

Un marqueur politique ne constitue pas une fin en soi. Et des marqueurs politiques ne sont pas positifs par nature. Mais rappelons qu’une compétition politique dépourvue de marqueurs du genre se joue sur la personnalité des compétiteurs, sur leurs valeurs générales et sur leurs attitudes. Autrement dit, sur les «ressentis» qu’ils suscitent, plutôt que sur leurs projets ou leurs idées.

Les marqueurs politiques ne sont pas une fin en soi, mais ils ont le mérite de pouvoir faire naître des débats de fond. En entrevue au Journal de Québec, Frédéric Bastien a par exemple déjà dit souhaiter que les objectifs d’immigration soient baissés à environ 30 000 personnes par année, voire moins.

Or, l’actuel gouvernement les a réduits à 40 000 en 2019 pour répondre à une promesse électorale. Il a toutefois déjà entrepris de les relever graduellement jusqu’à environ 50 000 en raison, entre autres, de réalités économiques.

On peut toujours contester les tenants et aboutissants de ces «réalités», mais ça prend de solides arguments. D’autant que le gouvernement de François Legault a mis, met et mettra en place de meilleurs outils de francisation pour les immigrants ne parlant pas français.

Contrairement à la position qui est toujours défendue par le Parti québécois, le candidat Frédéric Bastien s’oppose par ailleurs à un scrutin proportionnel au motif qu’il affaiblirait le pouvoir du seul gouvernement contrôlé par une majorité francophone sur le continent, comme il l’a écrit dans Le Devoir la semaine dernière.

Or, tout gouvernement fonde son pouvoir sur les appuis qu’il reçoit des parlementaires de l’Assemblée nationale. Et un gouvernement minoritaire peut aussi rassembler une majorité de députés, trouver des appuis chez des élus d’une ou d’autres formations représentées dans un parlement comme celui du Québec — et donc faire avancer ses projets.

Même si l’un des effets d’un scrutin proportionnel est l’élection plus fréquente de gouvernements minoritaires, une proportionnelle n’empêcherait pas par nature l’adoption de mesures «nationalistes», comme semble le craindre le candidat Bastien.

Autre chose

Si la question de l’«éthique» vient d’opposer les libéraux Dominique Anglade et Alexandre Cusson, il ne s’agissait pas dans ce cas de division sur le fond. Il s’agissait pour le camp Cusson d’une distinction sur la façon de se présenter aux militants libéraux et, par delà, aux Québécois en général.

On est dans bien autre chose au Parti québécois. À l’évidence, ce parti ne sera pas vraiment le même selon le candidat que choisiront ses militants et ses sympathisants qui participeront à l’élection interne.

Chronique

Une enquête externe sur le meurtre de Marylène Lévesque est nécessaire

CHRONIQUE / Le socle sur lequel repose tout le système des libérations conditionnelles est celui de la confiance de la population. Voilà pourquoi l’enquête entourant le meurtre sordide de Marylène Lévesque ne doit pas être menée par le Service correctionnel du Canada et la Commission des libérations conditionnelles. Cette enquête doit être menée à l’externe. Elle doit être totalement indépendante.

Dans cette histoire, il ne peut y avoir la moindre apparence de conflit d’intérêts. Le système n’a pas à se juger lui-même. Il en va, oui, de la confiance des citoyens.

Dave Blackburn, directeur du Département de travail social de l’Université du Québec en Outaouais, pose de bonnes questions depuis 24 heures. Et seul un regard externe permettra d’y répondre réellement.

Ancien commissaire à la Commission des libérations conditionnelles, il dit n’avoir jamais vu un délinquant incarcéré pour le meurtre de sa conjointe obtenir une semi-liberté et bénéficier «d’une stratégie développée par son équipe de gestion de cas du Service correctionnel du Canada afin qu’il puisse rencontrer des femmes» uniquement «pour répondre à ses besoins sexuels».

Le fait que M. Blackburn ait été candidat conservateur lors des dernières élections générales ne doit pas rendre son témoignage suspect aux yeux du gouvernement. Ce serait trop facile, trop commode. Ce serait même irresponsable en l’occurrence.

À en juger par ses écrits, ce professeur n’est pas de ceux pour qui les libérations conditionnelles ne devraient pas exister. Il veut au contraire que le système puisse fonctionner, puisse exister.

«J’ai été en mesure de constater que le système canadien des libérations conditionnelles n’est pas parfait, mais, de manière générale, les résultats démontrent une très grande qualité des décisions rendues. Qui plus est, il ne faut jamais oublier que les décisions de tous les dossiers sont prises par des humains qui évaluent la notion de risque en fonction des informations disponibles. Le risque nul n’existe pas dans ce type de décision», prend-il la peine d’écrire.

Dave Blackburn explique toutefois qu’en 2016 et en 2017, Ottawa a pris la décision de modifier le processus de nomination des commissaires de la Commission des libérations conditionnelles, ainsi que celui concernant le renouvellement de ceux déjà en poste. Il estime que ces changements ont eu des impacts majeurs sur le fonctionnement de l’organisme. Il parle notamment d’une perte d’expertise, de connaissances et d’expérience.

À partir de 2017, «sur un total de 16 nominations, uniquement deux commissaires d’expérience ont été renouvelés. C’est donc dire que 14 nouvelles personnes ont chaussé les souliers» de cette fonction; autrement dit, que la plupart d’entre elles n’avaient aucune expérience dans l’évaluation du risque et du processus de libération conditionnelle.

À bon droit

Comparaison n’est pas raison, mais ce n’est tout de même pas la Direction de la protection de la jeunesse qui enquête sur les défaillances et dysfonctionnements ayant conduit au décès de la jeune enfant de Granby l’an dernier. Cette tâche a été confiée à une commission d’enquête indépendante.

Si une enquête indépendante est absolument nécessaire pour élucider les défaillances et les dysfonctionnements du système dans le sordide meurtre de Marylène Lévesque, ce n’est néanmoins pas dans le but de pointer du doigt des responsabilités politiques directes. Personne au sein du gouvernement de Justin Trudeau n’a évidemment souhaité un épouvantable dérapage comme il s’en est produit un à Québec.

L’objectif recherché est plus fondamental, si on peut le dire ainsi. Il consiste à prévenir le plus possible, le mieux possible, la répétition d’un tel drame. À déterminer comment le système pourrait mieux faire; à voir comment faire en sorte que les responsables politiques et administratifs prennent conscience, le cas échéant, de ce qu’ils doivent faire et ne pas faire.

Ce drame est-il lié à la transition d’un processus de nomination des commissaires à un autre? Est-ce autre chose?

L’éclairage de M. Blackburn permet de réclamer, à bon droit, une enquête totalement indépendante.

Chronique

Objets politiques non identifiés dans le ciel

CHRONIQUE / Malgré le lancement officiel de sa campagne, dimanche, Alexandre Cusson demeure encore un objet politique non identifié, même s’il y a maintenant plus de deux mois qu’il a fait savoir qu’il se lançait dans la course à la direction du Parti libéral du Québec (PLQ). Il devra rapidement élaborer un programme s’il entend gagner grâce à des idées et à des projets.

Le tandem qu’il forme avec Marwah Rizqy a fâché de nombreux élus du groupe parlementaire libéral. Pas étonnant.

Dimanche, cette dernière a soutenu que le «clan» de Dominique Anglade vivait dans le déni sur la question de l’«éthique». Ouille! C’est un peu un coup bas.

Si l’on ne devait se fier qu’à son lancement officiel, on pourrait dire que le message que l’aspirant-chef Alexandre Cusson aimerait voir percoler dans l’opinion publique est qu’il existe une vieille garde libérale — dans laquelle il semble ranger l’ex-caquiste Dominique Anglade — et une nouvelle : celle qu’il symboliserait avec Marwah Rizqy.

À moins que la personne qui voudrait vraiment voir cette idée percoler chez les militants et les sympathisants libéraux, ainsi que dans la population en général, soit d’abord la députée Rizqy elle-même.

Marketing politique

Promettre la nomination d’un éventuel directeur de l’éthique et de la conformité au PLQ, comme le suggère le tandem Cusson-Rizqy, peut être commode pour tenter d’installer cette idée selon laquelle il existera un avant et un après sous sa gouverne. Ce projet relève pourtant et avant tout du marketing politique. C’est une posture politicienne.

Dominique Anglade n’était pas chez les libéraux du temps de Jean Charest. Et le gouvernement de Pauline Marois a complètement revu les règles de financement en 2012. Ça fait un moment quand même.

Alexandre Cusson était dans une stratégie semblable en fin de semaine en parlant de «nationaliser» l’eau. Car, au fond, derrière ce verbe symbolique, il s’agit plus précisément d’accroître les redevances que les grandes entreprises sont tenues de verser à l’État québécois.

Que Marwah Rizqy ait inspiré ces deux propositions du candidat Cusson n’est pas un problème en soi.

Le gouvernement de François Legault devrait d’ailleurs, soit dit en passant, et pour le bien commun, engager le Québec dans un plan de hausses graduelles des redevances sur l’eau. Une idée comme celle-là ne peut appartenir en propre à aucun parti.

Le problème est que le candidat Cusson ne s’est pas encore défini.

Question en passant : Marwah Rizqy restera-t-elle chez les libéraux si Dominique Anglade remporte la course à la direction? 

La chance…

La chance d’Alexandre Cusson est que son adversaire, Mme Anglade, demeure elle aussi, à ce stade-ci, un objet politique non identifié. Elle ne paraît porteuse d’aucune idée phare; d’aucun projet pouvant constituer un marqueur politique fort.

Un marqueur politique n’est pas une fin en soi, certes. Et des marqueurs politiques ne sont pas positifs par définition. Ils peuvent même être totalement fous. C’est vrai.

On sait par ailleurs que Mme Anglade présentera bientôt les détails de son «pacte économique pour le climat» et de sa «charte des régions».

Mais rappelons tout de même, au cas où, qu’une compétition politique dépourvue de marqueurs politiques se joue uniquement sur la personnalité des compétiteurs, ainsi que sur les «ressentis» qu’ils inspirent ou pas.

C’est toujours dommage lorsque c’est ainsi.

Jean-Marc Salvet

Santé mentale: on n’avait pas déjà tout «écouté»...

CHRONIQUE/ On ne peut pas toujours dire qu’on «écoute la population» pour justifier telle ou telle décision, comme le font désormais trop souvent les gouvernements. Ce sont des mots passe-partout. Ils ne forment pas un argument en soi. Ils ne font pas foi de tout. D’abord, parce qu’une société n’est jamais unanime sur quoi que ce soit. Ensuite, parce que de tels termes peuvent mener à bien des raccourcis.

Il est vrai que l’on peut dire, d’un certain point de vue, que le gouvernement Legault bénéficie de l’appui d’une forte majorité de Québécois concernant sa décision de rendre inopérant le critère de «fin de vie» lié à l’administration de l’aide médicale à mourir. Il se conforme ainsi au jugement découlant de la cause Gladu-Truchon.

Depuis assez longtemps, les enquêtes d’opinion montrent un fort soutien à l’élargissement des critères d’admissibilité.

Mais l’un des effets collatéraux de la décision annoncée mardi par la ministre de la Santé, Danielle McCann, et sa collègue de la Justice, Sonia LeBel, est d’ouvrir l’aide médicale à mourir à des personnes atteintes de problèmes de santé mentale. Cet effet bénéficie-t-il du même appui?

Nous sommes nombreux à en douter. C’est pourtant lors de cette même annonce que Mme McCann a dit que son gouvernement, en avançant comme il le faisait, était «à l’écoute de la population». Quoi? Sans le moindre débat sur la santé mentale?

Pourtant, la plupart des Québécois n’ont même pas eu l’occasion de s’interroger là-dessus!

Gare aux sondages! Ils ne disent pas tout. Ils n’éclairent pas sur tout.

De nombreux députés de l’Assemblée nationale ont d’ailleurs sans doute entendu parler de cela pour la toute première fois mardi. Ce n’est pas leur faire injure que de le noter. C’est rappeler qu’ils ne sont pas différents de nous tous.

Avec justesse, avec raison, la péquiste Véronique Hivon a d’entrée de jeu proposé l’organisation d’un débat public sur cette ouverture aux personnes atteintes d’une maladie mentale lourde.

Et il allait en effet de soi que les parlementaires doivent y être associés.

Le libéral Gaétan Barrette pense la même chose. Il en connaît lui aussi un bout sur le sujet.

Le Collège des médecins est certes techniquement compétent pour ajuster son guide de pratique pour les personnes atteintes d’une maladie mentale. Mais le regard des parlementaires ne peut pas être écarté. Il ne pouvait pas l’être. Il ne peut y avoir de sous-traitance de responsabilité sociale et politique en la matière.

La ministre Danielle McCann a finalement fait la seule chose qu’elle devait faire. Ce jeudi, elle a annoncé qu’une journée de consultation publique se déroulera sur cet effet collatéral, ainsi que — peut-on présumer — sur les manières de l’appliquer. Elle a l’intention d’y inviter les partis politiques représentés à l’Assemblée nationale. La consultation se tiendra à la fin février ou au début de mars. Au final, elle comportera sans doute plus d’une journée.

Mme McCann n’avait politiquement pas le choix d’aller dans cette direction.

La meilleure option demeure toutefois, et de loin, la tenue d’une commission parlementaire en bonne et due forme sur le sujet, comme le suggère Véronique Hivon.

Le gouvernement Legault devrait rapidement étudier son autre suggestion, soit celle de demander aux tribunaux un sursis d’application en ce qui a trait au lien spécifique entre la santé mentale et l’aide médicale à mourir.

Au moins par motion

Précision : cette question sur la santé mentale n’est pas directement liée au forum qui se tiendra lundi sur l’éventuel élargissement de la loi québécoise aux personnes atteintes d’une maladie dégénérative du cerveau, comme l’Alzheimer — que l’on regroupe sous le vocable de «personnes en situation d’inaptitude». Au bout de ce processus, les parlementaires devront nécessairement se prononcer par vote, puisque le tout passerait un jour par voie législative.

Même si ce n’est pas prévu, il me semble que les députés devraient également dire, en ce qui a trait à la santé mentale, ce qu’ils en pensent lors d’un vote.

Que les parlementaires soient associés au processus est nécessaire. Ils sont nos représentants. Et c’est précisément et justement en cette qualité qu’ils devraient également se prononcer par vote. Entre autres sur les balises qui seront proposées.

Ils pourraient le faire dans le cadre d’une motion parlementaire. Une telle motion n’est certes pas contraignante, mais elle donnerait aux citoyens la possibilité de se prononcer à travers eux.

Un tel processus ferait en sorte que les balises proposées et retenues seraient les meilleures pour conserver le consensus social.

Cette voie de résolution parlementaire devrait être empruntée si le gouvernement ne demande pas aux tribunaux un sursis d’application en ce qui a trait à la santé mentale et s’il reste campé sur sa décision de ne pas opter pour une loi spécifique pour cet aspect des choses. Car dès lors qu’il passerait par une loi, un vote y serait nécessairement attaché.

Il est sans doute vrai que très peu de personnes atteintes de problèmes de santé mentale pourraient se qualifier à l’aide à mourir. Car tous les autres critères de la loi québécoise sont maintenus. Pour y avoir droit, il faut et il faudra notamment être atteint d’une maladie grave et incurable, ainsi qu’éprouver des souffrances insupportables et inapaisables. N’empêche que les élus n’ont pas à abdiquer leurs responsabilités et devraient pouvoir se prononcer.

Ils devront aussi penser à l’«aide à vivre» pour ces personnes.

Il existe de très nombreux étages dans tout ce dossier. Le jugement dans la cause Gladu-Truchon a aussi déclaré inconstitutionnelle l’exigence «de mort raisonnablement prévisible» figurant dans la législation fédérale. Le gouvernement Trudeau a annoncé que celle-ci serait modifiée, mais il ne s’est pas encore prononcé sur le «comment». À suivre et à surveiller.

Chronique

Vents de face en vue pour le scrutin proportionnel

CHRONIQUE / J’ai toujours vu d’un œil plutôt favorable l’introduction d’un mode de scrutin proportionnel. C’est encore le cas. N’empêche que je crois que ses partisans les plus convaincus devront faire face à plusieurs vents contraires au fur et à mesure que l’on discutera d’éléments précis.

On le verra à partir de ce mercredi alors que seront lancées à l’Assemblée nationale des audiences publiques sur le projet de loi présenté par la ministre Sonia LeBel.

Les généralités que les uns et les autres peuvent régulièrement décocher en guise d’arguments atteindront vite leurs limites dans un tel cadre. Plus on avance, plus on entre dans la mécanique…

En 2015, alors dans l’opposition, le chef caquiste François Legault avait déclaré que «le Québec souffre d’un déficit démocratique».

De fait, des distorsions inhérentes au système actuel ont souvent pris l’allure de déraillements. Sur la scène québécoise, en 1998, le Parti québécois a pris le pouvoir alors qu’il avait obtenu moins de voix que les libéraux. Malgré près de 28 000 votes en moins, le parti dirigé par Lucien Bouchard avait obtenu pas moins de 28 sièges de plus que les libéraux à l’Assemblée nationale.

Corriger les distorsions de notre système électoral afin que les choix exprimés par les électeurs soient représentés le plus fidèlement possible à l’Assemblée nationale est un objectif valable en soi pour aller de l’avant.

Dans l’autre camp, on rappelle que le mode de scrutin uninominal à un tour a le mérite d’être simple à comprendre. Il favorise une certaine stabilité politique et produit généralement des gouvernements forts — capables de mener à bien leurs projets, autrement dit.

De fait, un mode de scrutin proportionnel entraînerait l’élection de plus de gouvernements minoritaires, voire de coalition.

Voilà qui est précisément un avantage, selon ses partisans les plus ardents.

Je ne vais pas jusque-là. Mais le simple fait de vouloir représenter plus fidèlement au parlement les pourcentages de votes recueillis par les différents partis est en soi un objectif me paraissant suffisant pour avancer.

J’ajoute cependant — puisqu’on est encore dans les généralités — que trop de proportionnalité entraîne de sérieux effets pervers.

Tout est affaire de dosage.

Compliqué de passer à un mode de scrutin proportionnel? Et comment! En février 2017, sur la scène fédérale, le gouvernement de Justin Trudeau a reculé là-dessus. Il a fait valoir qu’il n’avait pas pu dégager «le vaste consensus nécessaire pour effectuer un changement de cette ampleur».

Éléments plus précis

Plongeons dans des éléments plus précis. Il est acceptable que le gouvernement de François Legault veuille soumettre à un référendum son projet de scrutin proportionnel — même si ce n’est pas du tout ce qu’il avait promis en campagne électorale, il faut le rappeler. Acceptable, car c’est toujours au nom d’un idéal démocratique que l’on promeut un mode de scrutin proportionnel. Il est donc normal de pousser la logique jusqu’au bout en demandant aux citoyens s’ils sont pour ou contre.

Certains voudraient au moins que la date de cette consultation ne coïncide pas avec celle des prochaines élections générales, en octobre 2022. Ils ont en tête le refus des électeurs de certaines provinces d’adopter un nouveau mode de scrutin.

Cette date est toutefois la meilleure pour s’assurer d’un taux de participation significatif lors de cette consultation.

De plus, la campagne référendaire débuterait des mois avant le lancement officiel de celle menant aux élections générales, ce qui réduirait les effets de télescopage.

Le projet de loi pourrait toutefois être amendé sur d’autres aspects. Si l’on propose un modèle de scrutin proportionnel, il faudrait y aller plus franchement. Et il est possible d’amender le projet sans l’ouvrir au point de faire trop facilement de place à des partis fous.

Le seuil de 10 % à décrocher à l’échelle du Québec pour avoir accès à l’un des 45 sièges de région est trop élevé. Il pourrait se situer à 5 % ou 6 %, voire à 7 %.

De plus, répartir ces 45 sièges de liste dans 17 régions ne fera pas jouer beaucoup de proportionnalité. Pour être logique avec l’objectif recherché, la proposition gouvernementale devrait se baser sur moins de régions — sans descendre jusqu’aux neuf qu’évoquait en 2007 le Directeur général des élections d’alors, Marcel Blanchet. Un découpage en 14 régions plutôt qu’en 17 favoriserait déjà une meilleure représentativité des partis.

Parallèlement, il serait intéressant de s’interroger sur le fonctionnement futur du Parlement du Québec afin de réduire les possibilités de faire tomber un gouvernement minoritaire.

Le grand équilibre général passe aussi par cette éventuelle révision.

Chronique

Le roi Charest était nu

CHRONIQUE / Le plus étonnant n’est pas que Jean Charest ait renoncé à briguer la direction du Parti conservateur du Canada. C’est qu’il se soit lancé dans une telle réflexion et qu’elle ait duré un mois. Et le plus surprenant de tout est que les conclusions auxquelles il en est arrivé ne lui aient pas sauté aux yeux plus tôt; qu’il ait mis tant de temps à admettre quelques faits.

On avait déjà fait état ici, deux fois plutôt qu’une, d’un fort scepticisme quant à sa capacité de se lancer dans cette aventure. Il faut croire que les obstacles étaient plus faciles à percevoir de l’extérieur que dans l’esprit d’un batailleur comme Jean Charest — et dans la tête de ceux qui, chez des organisateurs patentés, avaient envie qu’il y aille et l’encourageaient.

Ces derniers jours, les membres de la famille immédiate de l’ex-premier ministre du Québec ont dû contribuer à lui faire voir la réalité un peu plus en face. Tant mieux pour lui.

Jean Charest n’était pas tellement désiré chez les conservateurs. Je le répète une troisième fois, mais quel contraste c’était pour lui avec ce moment de l’année 1998 où il jonglait avec l’idée d’abandonner la direction du Parti progressiste-conservateur pour prendre celle du Parti libéral du Québec. Il était ardemment désiré par les fédéralistes québécois. La seule perspective de sa candidature suscitait déjà l’effervescence chez les libéraux du Québec.

Ce n’était pas du tout le cas cette fois chez les conservateurs. Stephen Harper avait même l’intention de se dresser sur sa route. Et le monsieur a de l’influence chez les conservateurs d’aujourd’hui.

Jean Charest a beau connaître le Canada plus que d’autres, il connaissait le Parti conservateur du Canada beaucoup moins que d’autres. Ce parti n’est plus celui qu’il a connu il y a une génération. Une bonne partie de cette formation a migré vers une droite morale. 

Cela, c’est sans compter le fait que l’ex-premier ministre du Québec est vu par de très nombreux conservateurs comme un «libéral». Il est un défenseur de la Bourse du carbone et du contrôle des armes à feu. Il a souligné ce dernier aspect dans l’entrevue qu’il a accordée à Patrice Roy, de Radio-Canada, pour annoncer qu’il ne serait pas de la course conservatrice.

Éthique...

Dès le début de sa réflexion, il était déjà très clair qu’il serait entravé par un sérieux boulet, celui de l’enquête Mâchurer.

Or, la diffusion la semaine dernière des motifs pour lesquels l’UPAC s’intéresse à son ami Marc Bibeau, un ancien collecteur de fonds, ne pouvait en rien l’aider à devenir le prochain chef du Parti conservateur du Canada. Elle a dû peser lourdement dans sa réflexion.

Ces motifs n’établissent pas de culpabilité, mais leur diffusion a sans doute été un élément déterminant dans sa décision.

Le financement du Parti libéral du Québec qu’il a dirigé ne pouvait pas ne pas le rattraper.

Le roi Charest était nu.

Sur le plan des idées, Jean Charest aurait pu apporter quelque chose à cette course. C’est indéniable. Mais s’il s’était lancé, on aurait aussi beaucoup entendu parler d’éthique dans la course conservatrice.

Dans les circonstances, sa décision était la seule possible. Pour lui et pour nous tous.

Parlant d’idées, cette course a perdu quelque chose avec la décision prise il y a quelques jours par le député Gérard Deltell de ne pas briguer la succession d’Andrew Scheer. M. Deltell n’aurait sans doute pas gagné la compétition, mais il aurait apporté des visions intéressantes chez les conservateurs — des visions et des idées dont ils ont besoin pour gagner le cœur et l’esprit de plus de Québécois.

Chronique

Une course de la honte pour le Québec

CHRONIQUE / Le ministre Simon Jolin-Barrette ne pouvait pas cautionner la honteuse course organisée dans les locaux montréalais du ministère de l’Immigration pour déposer des demandes de parrainage de réfugiés.

L’organisation de cette course a été cruelle et inhumaine. Elle n’a pas été à la hauteur de ce qu’une société comme la nôtre peut offrir; doit offrir.

Des personnes voulant parrainer des réfugiés ont dormi en fin de semaine sur des chaises dans des locaux du Ministère dans l’espoir de ne pas être trop loin dans la file au moment de l’ouverture des bureaux, lundi matin.

Trop loin dans la file d’attente signifiait être dans l’impossibilité de pouvoir présenter une demande de parrainage aux fonctionnaires.

Des citoyens ont rapporté des scènes d’intimidation, certains cherchant à couper la file et à soudoyer des gens arrivés avant eux.

Afin que toutes les personnes désireuses de parrainer un réfugié puissent être sur un pied d’égalité, où qu’elles se trouvent au Québec, le dépôt du dossier devait être effectué par des messagers-coursiers — lesquels, dans les circonstances, ont dû être recrutés à des prix prohibitifs par de simples citoyens candidats au parrainage. Cette condition a ajouté au chaos.

«Des améliorations doivent être apportées pour les prochaines périodes de dépôt. Le processus de dépôt de candidatures présentées par l’entremise de messagers soulève de nombreux questionnements quant à son efficacité. Il doit être revu», a bien entendu reconnu le ministre Simon Jolin-Barrette.

Programme public

On comprend les partis d’opposition d’avoir montré du doigt Simon Jolin-Barrette. On est en «politique» après tout. Et le ministre est l’ultime responsable dans l’ordre naturel des choses.

Mais pour que personne ne se lave les mains de ses propres responsabilités, il faut aussi de temps en temps rappeler que la haute hiérarchie des ministères — en l’occurrence, ici, celle de celui de l’Immigration — doit mettre en place des méthodes humaines d’organisation. Ou en proposer si elle le juge nécessaire.

L’a-t-elle fait dans ce cas-ci? Après tout, c’est cette hiérarchie qui est censée posséder la mémoire des choses.

La prise de décision politique ne lui appartient pas, mais la livraison optimale d’un programme public, oui.

Elle a ses torts dans cette affaire.

Le système de présentation des dossiers avait été le même en septembre 2018 — avant l’élection du gouvernement Legault. Il n’avait pas donné lieu à autant de problèmes que cette fois. Mais sa logique était déjà tout aussi viciée.

Si l’on veut bien partager correctement toutes les responsabilités, faut-il ajouter qu’en tenant comme il le fait le goulot d’accès au Québec pour les réfugiés, l’actuel gouvernement accroît la pression sur le système de parrainage? 

Il est vrai que l’exercice qui vient de se tenir «comporte les mêmes quotas que le précédent», comme l’a noté le ministre. C’est vrai pour ce programme précis de parrainage, qui dispose de peu de places.

Mais de façon générale, un fait demeure : le Québec accueillera moins de réfugiés en 2020 qu’il y a deux ans, soit un maximum de 7500 contre 8832. Et, selon les plans du Ministère, il n’en accueillera pas plus de 7500 par année jusqu’en 2022 au moins.

Ce chiffre demeurera le même, alors que le nombre total de personnes immigrantes au Québec passera d’environ 42 000 en 2019 (les données précises sont à venir) à quelque 52 000.

Ici, on est bel et bien en présence d’un choix politique.

Jean-Marc Salvet

Harry et Meghan, la suite épineuse

CHRONIQUE / En début de semaine, j’écrivais qu’Ottawa ne devait pas payer pour les dépenses de sécurité du prince Harry et de son épouse Meghan s’ils s’établissent même à temps partiel au Canada. Ces derniers jours, on a beaucoup entendu dire que leur présence sur le territoire canadien pourrait relancer un vrai questionnement sur la monarchie au Canada. C’est l’occasion de rappeler que ce débat n’a jamais cessé d’exister à l’Assemblée nationale.

C’est beaucoup à travers le poste de lieutenant-gouverneur qu’il s’est exprimé.

L’ancienne Société immobilière du Québec a vendu en 1998 la demeure qui était occupée depuis 1967 par le lieutenant-gouverneur dans la capitale québécoise. Le gouvernement de Lucien Bouchard avait décidé, en novembre 1996, de mettre fin à sa vocation de lieu d’accueil des représentants de la couronne britannique au Québec. Plus de résidence officielle pour eux! Terminé.

Avec ses tricheries, Lise Thibault a par la suite réussi l’exploit de discréditer davantage une fonction qui l’était déjà pas mal. Madame avait fini par se croire tout permis, à vivre dans un monde irréel; à se prendre pour une reine intouchable.

En 2010 — ô surprise? —, Jean Charest, alors premier ministre, avait estimé que le lieutenant-gouverneur devait rendre des comptes à l’Assemblée nationale. La députée péquiste Agnès Maltais avait révélé la veille que le représentant de la monarchie britannique au Québec, Pierre Duchesne, refusait de se présenter devant la commission parlementaire qui l’avait convoqué pour scruter les dépenses de son bureau.

Pierre Duchesne avait tout de même fini par faire à sa tête. C’est son représentant qui s’était finalement rendu en commission parlementaire. L’institution s’était néanmoins fait sonner les cloches comme rarement.

Par la suite, le Parti québécois a demandé que le gouvernement du Québec ne lui fournisse plus aucun budget. En juin 2010, le député Pascal Bérubé a déposé une pétition à l’Assemblée nationale réclamant l’abolition du poste. Une fois au pouvoir, en 2012, le parti québécois dirigé par Pauline Marois a réclamé la même chose — un peu cependant comme un exercice obligé, il faut le dire. Et sans résultat, bien sûr.

En novembre 2014, pour donner le change, le bureau du premier ministre Philippe Couillard a fait savoir à qui de droit que sa présence n’était pas souhaitée au Salon bleu lors de l’allocution du président français François Hollande. Un moment de honte pour le lieutenant-gouverneur.

En 2015, la Coalition avenir Québec a préconisé l’abolition de cette fonction.

L’an dernier, le député solidaire Sol Zanetti a présenté un projet de loi proposant d’éliminer le «serment à la reine» pour les parlementaires entrant en fonction — et pour que seul le «serment des députés envers le peuple du Québec» soit requis.

Toute cette question existe en fond d’écran depuis assez longtemps. On pourrait même dire depuis toujours.

Il est et serait dans l’ordre normal des choses que les reliquats de la monarchie britannique au Canada disparaissent un jour.

Ce questionnement autour de la monarchie existe beaucoup moins au Canada anglais, mais il s’y exprime parfois.

Certains re-répondront que la souveraineté du Québec est la solution. Soit, mais encore? Mais sinon? 

Une fois qu’on a dit tout cela, il faut admettre que même si les gouvernements peuvent faire bien des choses en même temps, il existe bien d’autres priorités pour eux que tout ce questionnement — d’autant que tout changement nécessiterait de modifier la constitution.

On avancerait dans la bonne direction si l’on ouvrait au moins de temps en temps un débat corollaire, celui portant sur le régime politique qui suivrait l’abolition de la monarchie. On ouvrirait alors au moins des discussions intéressantes, voire constructives.