Miroir, miroir, dis-moi qui est le plus vert

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Est-il vrai qu’un végétarien propriétaire d’un Hummer fait plus pour l’environnement qu’un utilisateur des transports collectifs carnivore?» demande Gilles Lépine.

Voici une belle question, bien courte et en apparence bien simple, dont on se dit à vue de nez qu’elle doit avoir une réponse qui doit elle aussi être simple et courte. Mais en vérité, dans ce genre de comptabilité il y a toujours de longues, longues listes de facteurs dont on doit tenir compte (nombre de kilomètres parcourus par année, nature et procédés de fabrication des aliments, etc.) et qui impliquent de faire de nombreux choix méthodologiques. Si bien que cette question «pourrait avoir des dizaines de réponses différentes selon les hypothèses considérées», dit Réjean Samson, directeur du Centre international de référence en analyse du cycle de vie (CIRAIG) de l’École polytechnique de Montréal.

Alors faisons quand même quelques petits calculs rapides à partir de moyenne nationales, mais gardons à l’esprit que d’un cas particulier à l’autre, les résultats peuvent varier énormément.

Du strict point de vue des gaz à effet de serre (GES), un Hummer brûle autour de 20 litres d’essence par 100 kilomètres parcourus (l/100 km). En supposant 20 000 km parcourus par année et 2,3 kg de CO2 émis par litre d’essence (d’après le site de Ressources naturelles Canada), cela nous donne 9,2 tonnes de GES par année pour notre conducteur de Hummer.

De quelle quantité de CO2 un usager type du transport en commun est-il «responsable» annuellement ? D’après le site du ministère américain des transports, le «plus polluant» des transports en commun est l’autobus, à 0,18 kg de CO2 par km. Alors mettons les choses au pire et supposons 20 000 km de bus par année pour notre passager — c’est vraiment beaucoup car une bonne partie des usagers du transport en commun vivent proche des centres plutôt qu’en banlieue, mais «mettons que», comme on dit. Cela nous fait un total de 3,6 tonnes de CO2 pour l’année, soit 5 de moins que le Hummer. Et c’est sans compter les gaz à effet de serre émis pendant la fabricant des véhicules, mais passons.

Est-ce que le régime végétarien du propriétaire de Hummer est suffisant pour compenser ? Les bienfaits environnementaux de cette diète varient pour la peine d’une étude à l’autre (encore ici, les choix méthodologiques sont multiples). En 2017, une étude parue dans les Environmental Research Letters parlait de 0,8 tonne de CO2 en moins par année pour quelqu’un qui abandonnerait la viande. Mais cela semble peu aux yeux de Dominique Maxime, lui aussi du CIRAIG, qui travaille plutôt avec le chiffre d’environ 1,5 tonne.

«Ce qui fait la différence, dans les régimes carnés, ça va surtout être les viandes rouges, donc les bovins. C’est parce que la fermentation entérique [dans l’intestin des ruminants, qui est particulier] produit du méthane, un GES 30 fois plus puissant que le CO2. Après, il y aussi toute la gestion des fumiers, qui concerne également le porc et qui est elle aussi une source de méthane», explique M. Maxime.

Dans tous les cas, cependant, c’est largement insuffisant pour compenser les émissions du Hummer. Ou du moins, ça l’est avec les hypothèses que l’on a faites — sur les distances parcourues, sur le fait que le propriétaire du Hummer vit en ville et/ou a accès à des transports en commun efficaces, etc. Mais d’un cas précis à l’autre, cela peut changer du tout au tout.

«En analyse de cycle de vie, on essaie de voir les choses en terme de fonctionnalité, explique M. Maxime. Du point de vue de l’alimentation, on mange tous pour les mêmes raisons, soit se maintenir en santé, peu importe les quantités qu’on ingère et si on est végétarien ou pas. Par contre, pour le choix entre le Hummer et le transport en commun, ce n’est pas forcément la même chose. La personne qui se paye Hummer peut le faire parce qu’elle a besoin, pour son travail, d’un véhicule puissant qui fait du tout terrain. Alors là, on ne peut pas comparer avec le transport en commun ou avec un véhicule ordinaire.»

La comparaison devrait alors se faire avec un véhicule qui sert la même «finalité», comme une grosse camionnette, et pas avec le transport en commun.

En outre, il faut souligner que nous n’avons parlé jusqu’ici que de GES, puisque c’est généralement ce type de pollution que l’on a en tête quand il est question de voitures. Or il y en a d’autres qui sont tout aussi importants, mais ils ne sont pas facilement comparables.

«L’agriculture, ça a d’autres impacts sur l’environnement, comme l’eutrophisation, à cause des quantités importantes de fertilisants utilisés qui vont ruisseler [ndlr : et une fois dans les lacs, vont favoriser la croissance de cyanobactérie et éventuellement «étouffer» les plans d’eau]», dit M. Maxime. Produire de la viande implique de produire des plantes fourragères, et comme la conversion de la matière végétale en matière animale n’est pas très efficace (selon le type d’animal et de fourrage, il faut de 2 à 7 kg de végétaux pour produire 1 kg de viande), manger de la viande implique de cultiver de plus grandes superficies, et donc de contribuer davantage à l’eutrophisation des cours d’eau.

La fabrication et l’usage des voitures n’ont pas ces inconvénients. Mais combien de tonnes de GES «vaut» une éclosion d’algues bleues ? Combien de de CO2 doit-on sauver pour compenser 1 hectare de forêt transformée en champs ? On compare des pommes et des oranges, ici.

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