Jean-François Cliche

Les poules urbaines sont-elles des sources fréquentes de maladies ?

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «On sait que la plupart des virus qui infectent les humains viennent de contacts rapprochés avec des animaux d’élevage ou sauvages. Alors est-ce que la nouvelle mode d’élever ses propres poules (en ville comme en campagne) ne constitue pas un risque supplémentaire d’apparition de nouveaux virus ? Quelles sont les mesures à prendre pour éviter que les poules nous transmette des maladies ?», demande Mathieu Frégeau, de Québec.

En ces temps de pandémie, la question qui vient le plus spontanément à l’esprit est sans doute : est-ce que les poules peuvent être un vecteur de la COVID-19 ? Et la réponse est clairement non. Les virus nous infectent en s’accrochant à des récepteurs présents à la surface de certaines cellules, mais ce sont des êtres extrêmement spécialisés qui ne sont capables de s’agripper qu’à un seul type de récepteur très particulier — dans le cas de la COVID-19, c’est un récepteur nommé ACE-2. Or les poules n’ont pas de récepteur qui ressemble suffisamment au ACE-2 humain pour pouvoir attraper et transmettre cette maladie.

«Il y a quand même d’autres coronavirus qui affectent les oiseaux, précise Jean-Pierre Vaillancourt, professeur de médecine vétérinaire à l’Université de Montréal et spécialiste des «zoonoses», ces maladies qui sautent de l’animal à l’humain. Chez le poulet, ça crée une bronchite. Chez la dinde, c’est une infection entérique [ndlr : qui affecte les intestins]. Mais ces coronavirus n’ont rien à voir avec la COVID-19, qui est très différente.»

Il y a bien sûr d’autres virus respiratoires que les poules peuvent porter et qui, eux, peuvent s’attaquer à l’humain — les fameuses éclosions de «grippe aviaire», dont on entend parler de temps à autre, en sont un exemple. «Mais bien franchement, si j’avais à manipuler des poules urbaines, ce ne serait pas ma première préoccupation, dit M. Vaillancourt. C’est techniquement possible qu’elles soient infectées, mais les probabilités sont extrêmement minces. D’abord, la vaste majorité des influenzas aviaires ne sont pas zoonotiques [ndlr : elles n’infectent pas les humains]. Quand elles le sont, ça fait toujours de grosses histoires, mais c’est très, très rare et on n’a pas ces souches-là ici. (…) Et il y aurait plusieurs autres virus des poules urbaines qui pourraient potentiellement nous rendre malades, mais on est dans des probabilités tellement infimes que les gens en santé publique ne s’en préoccupent pas.»

Non, s’il y a des microbes auxquels il faut vraiment faire attention quand on élève des poules dans sa cour arrière, ce ne sont pas des virus, mais plutôt des bactéries, dont deux en particulier, avertit le chercheur : la salmonelle et les campylobacters. La première est connue du public parce qu’elle est une cause fréquente de gastro-entérite [diarrhée, fièvre, crampes abdominales, etc.). Il s’agit d’une bactérie qui vit (parfois) dans l’intestin des oiseaux, mais qui peut également se retrouver sur leurs pattes, leurs plumes et un peu partout dans leurs cages, surtout si on ne les nettoie pas régulièrement.

La salmonelle n’est pas très présente dans les poulaillers, mais suffisamment pour justifier que l’on prenne des mesures préventives, comme retirer les excréments chaque jour si possible, bien se laver les mains après avoir manipulé les volatiles, etc. (Voir ce guide du Ministère de l’agriculture pour plus de détails.) Une étude américaine n’a détecté la salmonelle que dans 2 % des poulaillers urbains de la région de Boston, et encore pas une souche très préoccupante pour l’humain, mais une étude australienne est arrivée au chiffre de 10,4 %.

Camphylobacters vus au microscope électronique

Les campylobacters, de leur côté, sont moins connus que les salmonelles, mais ils n’en sont pas moins des bactéries très communes, au point d’être l’une des causes les plus fréquentes d’infections alimentaires. En fait, c’est une bactérie si répandue qu’une étude parue en 2011 dans la revue savante Zoonoses and Public Health en a détecté dans 30 poulaillers urbains sur 35. Ces bactéries provoquent elles aussi des symptômes de gastro-entérite, et il ne faut pas sous-estimer la gravité de ces infections, avertit M. Vaillancourt — qui en sait quelque chose puisqu’il a lui-même dû être hospitalisé pour une campylobactériose lorsqu’il était dans la trentaine.

«Ces bactéries-là ne sont pas aussi infectieuses que la COVID-19, elles ne se transmettent pas aussi bien à l’humain, mais elles sont beaucoup plus résistantes et elles peuvent persister dans les poulaillers beaucoup plus longtemps», dit M. Vaillancourt.

Cela dit, nuance-t-il, les risques sanitaires liés aux poules urbaines ne sont pas, dans l’ensemble, particulièrement inquiétants. Les propriétaires de poules urbaines ne prennent malheureusement pas toujours les mesures d’hygiène nécessaires, et avec la popularité grandissante de cette pratique, de plus en plus d’éclosions liées aux poulaillers de cour arrière sont rapportés, mais cela ne représente qu’entre 1000 et 1500 cas de salmonellose par année aux États-Unis, selon des chiffres de la Santé publique américaine. Par comparaison, cette dernière estime à environ 1,35 million le nombre annuel d’infections à la salmonelle chez l’Oncle Sam.

«Personnellement, ma préoccupation première quand on parle de poules en ville, ce sont les poules elles-mêmes, dit M. Vaillancourt. Il y a tellement de gens qui, par exemple, trouvent les poussins bien cute à Noël mais qui rendu au 1er juillet vont les abandonner derrière eux en déménageant, comme ils le font avec les chiens et les chats. On a du chemin à faire, au Québec, sur notre façon traiter les animaux.»

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