Jean-François Cliche
Le Soleil
Jean-François Cliche

Deuxième vague de COVID-19: la faute aux écoles ?

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Pourquoi cette deuxième vague de COVID-19 ne s’est pas produite au milieu de l’été, quand nous étions tous en party, en vacances, au travail avec un relâchement évident des mesures de précaution ? Pendant toute cette période, à partir de mai, l’épidémie n’a pas progressé. Puis soudain, en septembre, c’est reparti. J’ai beau chercher une cause qui pourrait expliquer tout ça, je n’en trouve intuitivement qu’une seule : la réouverture des écoles, avec des mesures sanitaires pratiquement inexistantes si l’on analyse bien la situation réelle à l’interne. Existe-t-il des études à ce sujet ?», demande Denis Verret.

Oui, il y a des travaux qui ont été faits à ce sujet. Pas beaucoup parce que le virus est encore tout nouveau, mais il y en a. Sauf que le portrait d’ensemble qui s’en dégage n’est pas particulièrement clair.

Il ne fait pas le plus petit doute que les enfants peuvent transmettre la COVID-19. Ils peuvent l’attraper, ils peuvent développer des symptômes (dont la toux), des études ont montré qu’ils avaient une charge virale équivalente à celle des adultes, alors ils peuvent clairement filer le microbe à leur entourage. La question est: le font-ils autant que les adultes? Et est-ce au point où les écoles seraient des «moteurs» de l’épidémie?

Il y a des études qui ont conclu que oui. Dans un article paru cet automne dans la revue médicale The Lancet – Infectious Diseases, des chercheurs britanniques ont modélisé des données provenant de 131 pays afin de calculer le «taux de reproduction de base» de la COVID-19, le fameux «R0», c’est-à-dire le nombre moyen de personnes que chaque porteur du virus va infecter. Leur conclusion est que les réouverture d’école ont effectivement fait augmenter la contagion d’environ 24 %.

L’infectiologue de l’Université de Montréal Karl Weiss considère pour sa part que les écoles jouent un rôle déterminant dans l’actuelle seconde vague de COVID-19, du moins au Québec. «Le nombre de cas a commencé à augmenter 14 jours après la rentrée des écoles francophones, et à Montréal ce fut 14 jours après que la rentrée dans les écoles anglophones. Alors les écoles sont certainement un moteur de l’épidémie», a-t-il dit lors d’une entrevue avec la Montreal Gazette la semaine dernière.

Et il est vrai qu’en date du 3 novembre, un peu plus du quart (27 %) des éclosions actives au Québec se déroulaient dans des écoles primaires et secondaires, au 2e rang des milieux les plus touchés derrière les milieux de travail (50 %). Cela représentait près de 2500 «cas actifs» (incluant environ 500 enseignants et autres «membres du personnel») sur un peu plus de 9700 cas actifs dans l'ensemble du Québec. Il est donc bien possible que les écoles aient empiré la seconde vague de COVID-19.

Sauf que ça ne semble pas être le cas partout. Par exemple, un rapport de l’Université polytechnique de Catalogne «ne suggère aucun effet significatif de la réouverture des écoles». En fait, en examinant la progression du nombre de nouveaux cas en août et septembre, les auteurs ont constaté une tendance à la baisse dans l’ensemble de l’Espagne. En refaisant le même exercice, mais en divisant les nouveaux cas selon l’âge, ils n’ont pas trouvé d’accélération forte et claire de l’épidémie dans les groupes d’âge scolaire : dans certaines régions, la réouverture des écoles a été suivie d’une plus forte transmission chez les enfants et les ados, mais ce ne fut pas le cas partout — et même là où ça s’est produit, ce n’était pas toujours dans toutes les tranches d’âge concernées (0-9 ans et 10-19).

Cette ambiguïté est à l’image de ce qu’on a observé ailleurs. L’Agence de santé publique européenne s’est penchée sur la question et a conclu qu’«il y a des preuves contradictoires de l’impact des fermetures/réouvertures d’écoles sur la transmission de la COVID-19, mais certains travaux de traçage des contacts et des données observationnelles provenant de plusieurs pays européens suggèrent que la réouverture des écoles n’a pas été associée à des accélérations significatives de la transmission communautaire».

Parmi ces travaux de traçage, on compte par exemple une étude effectuée à Genève où une quarantaine de cas confirmés de COVID-19 chez des jeunes (0-16 ans) ont fait l’objet d’une enquête. Résultat : dans seulement 3 cas sur 39, c’étaient les enfants ou ados qui avaient ramené le virus à la maison. Dans tous les autres, c’était un adulte qui était le «coupable» et qui avait infecté l’enfant. Et c’est cohérent avec d’autres études du même genre menées ailleurs dans le monde, lisait-on en août dans la revue médicale Pediatrics.

Il est possible que les enfants soient moins contagieux que les adultes puisque ils développent moins de symptômes, comme la toux. Ce n’est pas bien démontré, mais c’est une hypothèse que certains chercheurs ont avancée pour expliquer pourquoi les écoles (dans bien des cas, du moins) ne semblent pas accélérer la contagion. Peut-être aussi que les enfants attrapent moins la COVID-19 parce que les récepteurs à la surface des cellules dont le virus se sert pour entrer (les fameux ACE-2) sont moins nombreux chez les plus jeunes. Certaines études ont d’ailleurs trouvé qu’il y a moins d’enfants que d’adultes qui ont des anticorps contre le nouveau coronavirus — encore que d’autres travaux ont trouvé le contraire.

Il faut aussi mentionner qu’aux yeux de certains autres experts, le rôle apparemment mineur que jouent les enfants et des écoles dans la contagion pourrait n’être qu’une sorte d’«illusion» créée par le fait que la majorité des études sur cette question ont été réalisées alors que les écoles étaient fermées par le confinement (ou pendant l’été, alors que les élèves sont en vacances).

Alors pour l’instant, il est très difficile de dire si les écoles sont, de manière générale, un facteur majeur de la propagation.

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