Science

La Terre n'arrêtera pas de tourner, mais...

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Comme on voit toujours la même face de la lune, certains disent que c’est parce qu’elle ne tourne pas sur elle-même. Si c’est vrai, il s’agirait d’une rare exception parce qu’à ma connaissance tous les astres tournent sur eux mêmes, non ? Et j’ai aussi lu quelque part que la vitesse de rotation de la Terre ralentissait petit à petit, si bien que dans quelques millions d’années, elle s’arrêterait complètement et que sa face constamment exposée au Soleil serait brulée tandis que l’autre serait gelée. Qu’en est-il ?», demande Ghislain Gauthier.

Si la Lune ne tournait pas sur elle-même, il s’agirait en effet d’une exception fabuleusement rare. Les astres — qu’il s’agisse de planètes, de lunes ou d’étoiles — se forment lorsque des nuages de gaz et/ou de poussières flottant dans l’espace finissent par s’effondrer sous l’effet de leur propre gravité. Ces nuages vont alors tourner sur eux-mêmes, puis former un disque qui tourne sur lui-même, puis le disque va petit à petit se transformer en sphère. Et le «produit final», la planète, conserve cette rotation.

J’imagine que l’Univers est trop vaste pour qu’on puisse dire qu’il n’existe absolument aucun astre sans rotation. Mais à partir de ce qu’on sait des étoiles, planètes, lunes et astéroïdes que l’on a observés jusqu’à maintenant, la règle est que tous les objets ont une rotation. Et notre Lune n’y fait pas exception.

On peut avoir l’impression contraire parce qu’on en voit toujours la même face, mais c’est simplement parce que sa rotation est synchronisée avec sa «révolution», comme disent les physiciens : elle prend le même temps pour faire un tour sur elle-même (environ 28 jours) qu’elle n’en met pour faire le tour de la Terre (28 jours aussi). Ce n’est pas un hasard s’il en est ainsi — et l’explication nous permettra au passage de comprendre pourquoi il est vrai que la rotation terrestre ralentit peu à peu.

La Terre et la Lune sont d’énormes masses assez rapprochées (à l’échelle cosmique, s’entend) et qui exercent une forte gravité l’une sur l’autre. Cette gravité, bien sûr, explique pourquoi la Lune continue de tourner autour de notre planète, mais elle fait un petit quelque chose de plus : des effets de marée. Sur Terre, on les voit avec le niveau de la mer, mais la gravité lunaire ne fait pas qu’attirer des masses d’eau. La croûte terrestre se soulève également d’environ 30 centimètres au passage de la Lune, ce qui crée une sorte de «bourrelet» de matière qui se déplace au rythme de la rotation de la Terre et de la révolution lunaire.

Maintenant, il y a deux choses à souligner à propos de ce «bourrelet». La première, c’est qu’il représente un surplus de masse, qui exerce donc un surplus de force gravitationnelle. Comparé à la totalité de la gravité terrestre, ce n’est pas grand-chose, mais cela reste une force qui agit. La seconde, c’est que ce bourrelet est toujours légèrement décalé, légèrement en avance par rapport à la Lune parce que la Terre tourne sur elle-même en 24 heures, alors que la Lune met 28 jours à compléter un tour de la Terre.

Et ce dernier point est capital : comme l’orbite lunaire va dans le même sens que la rotation terrestre, cela signifie que le petit surplus de force gravitationnelle du bourrelet fait accélérer la Lune.

Compte tenu des distances et des masses impliquées, l’accélération est infinitésimale. Pour vous donner une idée, sachez que plus un satellite file rapidement sur sa course orbitale, plus il s’éloigne de sa planète — et l’accélération dont on parle ici fait s’éloigner la Lune au rythme de… 3 cm par année. C’est comparable à la vitesse à laquelle poussent les ongles, alors la distance Terre-Lune est d’environ 380 000 km. Presque rien, quoi.

L’accélération de la Lune n’est cependant qu’un des deux côtés d’une même médaille. Car ultimement, d’où vient l’énergie qu’il faut pour la faire orbiter plus vite ? De la rotation terrestre, sur laquelle notre satellite naturel agit comme une sorte d’ancre. À mesure que la Lune accélère, la Terre tourne de moins en moins vite sur elle-même. Encore une fois, c’est infinitésimal, mais c’est suffisant pour faire une différence notable sur de longues périodes.

Des géologues ont d’ailleurs été capables d’en prendre des mesures très concrètes. On connaît en effet des roches qui se sont formées par l’accumulation de sédiments dans des circonstances telles que l’on peut encore discerner, même des millions d’années plus tard, l’effet de chaque marée individuelle. En analysant les caractéristiques des couches de sédiments que chaque cycle de marée a laissé derrière lui dans des roches de l’Australie, un chercheur a pu estimer que chaque journée durait environ 22 heures il y a 620 millions d’années — et même autour de 18 heures il y a 2,45 milliards d’années.

La Terre a eu le même genre d’effet de marée sur la Lune, et en a ralenti la rotation jusqu’à la synchroniser avec sa révoltuion. La différence est que comme la Terre est beaucoup plus massive, elle exerce des forces plus grandes sur la Lune, et son inertie (sa résistance aux forces exercées par la Lune) est plus importante. C’est pourquoi la Terre n’a pas encore synchronisé sa rotation avec l’orbite lunaire. Cela finira éventuellement par arriver, mais il faudra être patient : on estime que cela prendra encore… 50 milliards d’années.

Pour en savoir plus :

- George E. Williams, «Geological Constrait on the Precambrian History of Earth’s Rotation and the Moon’s Orbit», Reviews of Geophysics, 2000, https://bit.ly/2BW1q8P

- Fraser Cain, «When Will Earth Lock to the Moon ?», Universe Today, 2016, https://bit.ly/2AZupaf

* * * * *

Vous vous posez des questions sur le monde qui vous entoure ? Qu’elles concernent la physique, la biologie ou toute autre discipline, notre journaliste se fera un plaisir d’y répondre. À nos yeux, il n’existe aucune «question idiote», aucune question «trop petite» pour être intéressante ! Alors écrivez-nous à : jfcliche@lesoleil.com.

Environnement

Gazoduc: pas de bénéfice environnemental?

L'AFFIRMATION: «Si [le gaz canadien] vient remplacer en Europe, par exemple, des machines ou des usines qui fonctionnent avec du charbon ou du mazout, là, il peut y avoir un gain net en matière de GES [gaz à effet de serre, ndlr] qui peut être intéressant», a déclaré récemment le député péquiste Sylvain Gaudreault à l’agence QMI (Quebecor), en réaction à l’annonce d’un projet de gazoduc qui traverserait l’Abitibi pour amener du gaz naturel des Prairies jusqu’à une future usine de liquéfaction, au Saguenay. Dès le lendemain, cependant, Le Devoir citait «des experts» disant que les bénéfices environnementaux «seront pratiquement nuls». Alors voyons voir…

LES FAITS

Le gaz naturel est principalement constitué de méthane (CH4). Comme il y a moins d’atomes de carbone dans le méthane que dans d’autres combustibles fossiles, en particulier le charbon, le gaz naturel émet environ deux fois moins de CO2, principal responsable du réchauffement climatique, lorsqu’on le brûle. D’après des chiffres du GIEC, pour chaque kilowatt-heure d’électricité produite, une centrale au gaz émet l’équivalent de 370 grammes de CO2, contre 760 g/kWh pour une centrale au charbon. À cause de cela, le gaz naturel est souvent décrit comme un «pas dans la bonne direction» : il faudra éventuellement s’en passer parce qu’il pollue mais, en attendant, il permet de réaliser des gains environnementaux s’il remplace le charbon.

Science

Auto électrique : va-t-on manquer de watts-heure ?

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «On parle beaucoup, ces temps-ci, de remplacer les voitures à essence par des voitures à l'électricité. Et c’est tant mieux : notre planète a bien besoin que la pollution diminue. Mais je n'ai jamais vu d'étude qui évaluerait la quantité d'électricité qui serait nécessaire si tous les véhicules routiers fonctionnaient à l'électricité. Au Québec, on se targue d'avoir beaucoup d'électricité mais déjà, lors de grands froids, nous sommes en déficit ! En outre, je me pose de sérieuses questions sur la capacité des provinces et États voisins, qui n’ont pas nos réserves d’électricité propre, de répondre à cette demande. Auront-elles besoin de construire des centrales nucléaire, au gaz ou au charbon ?», demande Gilles Lamontagne, de Leclercville.

D’après la version 2018 de L’état de l’énergie au Québec, un rapport publié annuellement par la Chaire de gestion du secteur de l’énergie des HEC, les voitures et les camions légers parcourent en moyenne 13 500 km par année dans la Belle Province. Histoire de faire un calcul conservateur (au sens de «pessimiste»), mettons les choses au pire et arrondissons à 15 000 km/an.

Ce même rapport indique qu’il y avait 5,2 millions de véhicules personnels en 2014. Toujours dans le même esprit conservateur, supposons que nous sommes rendus à 6 millions de véhicules personnels aujourd’hui. Cela nous fait collectivement un grand total de 15 000 km/an*véhicule x 6 000 000 véhicules = 90 milliards de km parcourus au volant de nos bagnoles chaque année.

Maintenant, combien d’énergie consomme un véhicule électrique pour une distance donnée ? Pour les modèles 2018, on trouve sur le site de Ressources naturelles Canada des chiffres allant de 15,5 kilowatt-heure (kWh, donc l’énergie dépensée par 155 ampoules de 100 W qui seraient allumées pendant 1 heure complète) par 100 kilomètres à 20 kWh/100 km pour les véhicules tout-électriques les plus populaires, comme la Chevrolet Bolt, la Hyundai Ioniq EV et la Nissan Leaf. Mais encore une fois, soyons pessimistes (après tout, il est plus énergivore de rouler en hiver dans la neige) et prenons le cas le plus gourmand, soit l’utilitaire-sport de Tesla, le Model X P100D, qui «brûle» 25 kWh/100 km.

Si tout le parc automobile du Québec était converti en tout électrique et qu’il consommait autant que le SUV de Tesla, cela nous ferait une consommation totale de 90 milliards de km/an x 25 kWh/100 km = 22 500 000 000 kWh. Rendu là, autant éliminer quelques zéros inutiles et exprimer cette quantité d’énergie en «térawatts-heure» : 22,5 TWh.

Est-ce beaucoup ? Est-ce que les fameux «surplus» d’Hydro-Québec, que l’on dit énormes, pourraient couvrir cette nouvelle demande ? Eh bien non : dans son Plan d’approvisionnement 2017-2026, la société d’État évalue ses surplus annuels à… 10 TWh. C’est clairement insuffisant pour couvrir ces futurs besoins. Et pour tout dire, ces 22,5 TWh représenteraient une part substantielle de la production totale d’Hydro-Québec, qui fut de 177 TWh l’an dernier. Ce qui indique qu’il y aurait du travail à faire pour alimenter autant de voitures électriques.

Mais cela ne constituerait pas un obstacle infranchissable non plus, dit le physicien de l’Université de Montréal Normand Mousseau, qui a codirigé la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec. Cela «ne représente que le huitième de la consommation totale d’électricité au Québec. Il suffirait d’un peu d’efficacité énergétique dans l’utilisation de l’électricité pour le chauffage ou de réduire les exportations qui ne sont pas rentables (hors heures de pointe) pour fournir cette énergie. On exporte plus de 30 TWh par année», m’a-t-il écrit lors d’un échange de courriels.

Il y aurait aussi des économies à faire ailleurs, lit-on dans le rapport que M. Mousseau a cosigné en 2014, et qui donneraient un coup de pouce. Qu’on en juge simplement par ce passage (entre autres) : «À Montréal, 39 % des citoyens qui demeurent à moins de 1 kilomètre de leur travail utilisent tout de même leur voiture pour s’y rendre. Dans l’ensemble du Québec, cette proportion atteint 48 %.»

On peut aussi, par ailleurs, imaginer que ce n’est pas forcément Hydro-Québec qui ajoutera de la puissance afin de recharger les voitures électriques. Avec le prix des panneaux solaires et des batteries qui chute continuellement depuis des années, bien des particuliers pourraient éventuellement s’installer leurs propres systèmes de recharge.

Mentionnons enfin que oui, il est vrai que nos voisins des autres provinces et de la Nouvelle-Angleterre n’ont pas la chance d’avoir une géographie aussi propice à l’hydroélectricité que nous, et que par conséquent leur production d’électricité est très dépendante des combustibles fossiles et du nucléaire. Cependant, il faut savoir que le nucléaire ne produit presque pas de gaz à effet de serre — donc en ajouter ne serait pas un problème, du moins pas de ce point de vue. Mais de toute manière, les énergies renouvelables sont déjà la principale source de nouvelle capacité électrique aux États-Unis. D’après des données gouvernementales, il s’est installé pour environ 11 gigaWatts de solaire et d’éolien chez l’Oncle Sam en 2017, contre à peu près 8,5 GW de centrales au gaz naturel (il n’y en a pas eu de nouvelle au charbon). Notons qu’il y a eu plus de centrales aux combustibles fossiles qui ont cessé leurs opérations l’an dernier (10,5 GW) qu’il n’y en a eu de nouvelles qui entraient en fonction.

Entendons-nous, les États-Unis sont encore loin de tirer la majeure partie de leur électricité de sources renouvelables, mais sur la question de la production à ajouter pour alimenter un éventuel parc auto tout-électrique, que pose M. Lamontagne, disons qu’il y a déjà un bout de chemin de fait.

Science

Bonne pour le cœur, l'huile de poisson?

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «En lisant les journaux de lundi, j’ai vu des contradictions dans des reportages qui traitaient pourtant des deux mêmes études. Le Washington Post titrait : «Les suppléments d’huile de poisson protègent le cœur», alors que le New York Times indiquait : «Les suppléments de vitamine D et d’huile de poisson inefficaces pour prévenir le cancer et les maladies cardiaques». Alors où est l’erreur ? Qui a raison ?», demande Gérard Bélanger, de Québec.

Ces deux grands journaux américains furent loin d’être les seuls à se contredire au sujet de cette paire d’études. La chaîne CNN a titré sur son site : «Les suppléments d’oméga-3 et de vitamine D ne préviennent pas le cancer ou les maladies du cœur, selon une étude». De ce côté-ci de la frontière, la manchette de CBC se lisait : «La vitamine D réduit le risque de mourir du cancer, l’huile diminue les chances d’attaque cardiaque, suggère une étude», et le texte de l’agence Reuter publié par la société d’État parlait même d’une réduction «dramatique» des risques de crise cardiaque. L’Associated Press, elle, parlait plutôt de «résultats mitigés». Alors voyons ce qui a bien pu se passer pour que la presse tire ainsi dans toutes les directions.

Le 10 novembre dernier, le prestigieux New England Journal of Medicine a publié deux articles du groupe de recherche VITAL (acronyme bien imparfait pour Vitamin-D and Omega-3 Trial), qui détaillaient les résultats d’un vaste essai clinique au sujet des effets protecteurs des suppléments d’omégas-3 d’origine marine (l’huile de poisson) et la vitamine D. Leur consommation a littéralement explosé dans les années 2000, ayant été multipliée par 10 pour les suppléments d’huile de poisson et par 4 pour la vitamine D, justement parce qu’on entend souvent dire qu’ils sont «bons pour le cœur» et/ou qu’ils préviennent le cancer.. On parle ici d’un marché qui représente plusieurs dizaines de milliards $ à l’échelle mondiale.

Or, c’est un brin désespérant, les bases scientifiques sur lesquelles s’appuyaient toutes ces ventes de pilules ne sont pas très solide, pour ne pas dire «pas solides du tout», explique un éditorial du NEJM qui a accompagné le duo d’articles. Plusieurs études comparant des populations — ce qui n’est pas idéal — avaient trouvé que celles qui mangent plus de poisson avaient moins de problèmes cardiaques. On avait des essais cliniques — le «nec plus ultra» de la recherche médicale et nutritionnelle — sur des gens qui présentaient un risque élevé d’avoir des problèmes cardiovasculaires, mais pas d’essai clinique en bonne et due forme sur la population en général. Et ce genre d’essai existait au sujet de la vitamine D, mais ils étaient de faible envergure.

Ce sont ces «trous» que VITAL visait à remplir : plus de 25 000 personnes ont participé à l’essai clinique. Certains ont reçu des suppléments de vitamine, d’autres des suppléments d’huile de poisson, d’autres ont pris les deux, et un dernier groupe n’a reçu que des placebos. Tout ce beau monde a été suivi pendant une période d’un peu plus de 5 ans.

Malgré ce que suggère la confusion médiatique, les résultats sont on ne peut plus clairs. Chez ceux qui ont pris des oméga-3, 3 % ont subi des accidents cardiovasculaires majeurs, contre 3,2 % pour le groupe placebo. Pour les diagnostics de «cancers invasifs», les taux sont de 6,3 % et 6,2 %. Aucune de ces différences n’est significative sur le plan statistique. Le portrait est le même pour la vitamine D : les taux d’accidents cardiovasculaires (3,1 % dans le groupe contrôle vs 3,2 % dans placebo) et de cancers invasifs (6,1 % vs 6,4 %) sont statistiquement identiques.

Les deux articles et l’éditorial du NEJM qui les accompagnaient sont explicites sur ce point : «la supplémentation en huile de poisson et en vitamine D dans cet essai clinique n’a pas réduit l’incidence de cancers invasifs ni (…) d’accidents cardiovasculaires majeurs.» Difficile d’être plus clair.

Ce qui a créé de la confusion malgré tout, c’est manifestement le fait que les chercheurs de VITAL ont pris plusieurs mesures différentes pour jauger l’effet des suppléments, dont certaines semblent avoir donné des résultats positifs. Ainsi, les oméga-3 ont été associés à une baisse de 28 % pour un sous-type précis d’«accidents cardiovasculaires majeurs», soit l’infarctus du myocarde. Pour sa part la vitamine D, si elle n’a pas réduit le nombre de cancers invasifs, semble avoir amoindri de 17 % les décès dû aux cancers.

Cependant, ces «bienfaits» apparents viennent avec un avertissement dans les articles du NEJM : il s’agissait de mesures dires secondaires, et il y en avait plusieurs. Or en statistique quand on fait des comparaisons, on doit faire des tests pour déterminer si les différences entre deux groupes (ici, le groupe traité et le groupe placebo) sont significatives. Mais il y a toujours une possibilité d'erreur, alors plus on fait de comparaisons, plus on risque de produire des «faux positifs» — les tests disent que la différence est réelle alors qu’elle est due au hasard. Il existe des outils statistiques pour contourner ce problème, mais les articles du NEJM mentionnent qu’ils ne s’en sont pas servis et ils avertissent d’«interpréter ces [mesures secondaires] avec prudence».

De toute évidence, cette subtilité statistique a échappé à plusieurs de mes collègues. La vraie conclusion de cet essai clinique, c’est que non, les suppléments de vitamine D et d’huile de poisson ne protègent aucunement contre le cancer ou les maladies cardiaques.

* * * * *

Vous vous posez des questions sur le monde qui vous entoure ? Qu’elles concernent la physique, la biologie ou toute autre discipline, notre journaliste se fera un plaisir d’y répondre. À nos yeux, il n’existe aucune «question idiote», aucune question «trop petite» pour être intéressante ! Alors écrivez-nous à : jfcliche@lesoleil.com.

Éditorial

La dernière claque

ÉDITORIAL / Ceux qui comptaient sur les tribunaux pour que les bagarres disparaissent de notre sport national ont de quoi être déçus. Les quelque 19 millions $ que les ex-hockeyeurs viennent d’arracher à la Ligue nationale (LNH) ne sont guère plus que des pinottes. Et pour les joueurs, une dernière taloche. Une autre.

La poursuite intentée par 300 joueurs, dont une centaine d’anciens de la LNH, alléguait que la ligue n’avait pas adéquatement protégé ses joueurs et ne les avait pas bien informés au sujet des commotions cérébrales et de leurs séquelles parfois permanentes pouvant aller jusqu’à l’encéphalopathie traumatique chronique (ETC), une maladie neurodégénérative. Lundi, il a été annoncé que les ex-hockeyeurs avaient accepté des compensations de 22 000 $, plus la couverture de frais médicaux jusqu’à concurrence de 75 000 $.

Ce sont des broutilles pour des cas semblables. En mai dernier, un tribunal américain avait refusé que ces 300 joueurs et quelque 5000 autres unissent leur cause dans un recours collectif à cause de différences dans les lois de différents États au sujet des suivis médicaux. Cela a grandement limité les ressources disponibles pour la poursuite, qui était la plus grande à laquelle la LNH faisait face. Les ex-hockeyeurs ont donc dû se contenter des frais médicaux, essentiellement.

La LNH était parfaitement dans son droit de se défendre de la sorte. Mais au-delà des avocasseries, le fond moral de l’affaire ne nous en semble pas moins transparent : cette ligue-là traîne un lourd passé d’incurie à l’égard des blessures à la tête.

Il y a, certes, un risque inhérent à la pratique de tout sport, même ceux qui n’impliquent pas de contact physique. Mais toute ligue demeure responsable de faire ce qui peut raisonnablement être fait pour minimiser ces risques. Or pendant très longtemps, la LNH a laissé persister une culture où les joueurs restaient dans un match après une commotion. Sans compter le fait qu’elle était (et est toujours) la seule ligue majeure à tolérer les bagarres.

En 2011, après que trois de ses anciens bagarreurs (ayant tous un historique de dépression possiblement lié à de multiples commotions) soient morts par suicide ou par overdose en l’espace de quatre mois, le commissaire Gary Bettman s’était dit d’avis, dans des courriels révélés par la poursuite, que ces ex-joueurs avaient simplement des prédispositions pour les problèmes qui les affligeaient, et que leur profil de bagarreur était une conséquence de ces prédispositions, pas une cause.

Or les premières études liant l’ETC et la boxe datent des années... 1920. On veut bien croire que les pugilistes et les hockeyeurs ne sont pas exposés de la même manière, mais il ne fallait pas un prix Nobel pour voir le lien potentiel, voire probable, avec les commotions à répétition subies au hockey, surtout chez les spécialistes du combat. Une simple recherche Google permet de trouver des articles scientifiques remontant aux années 90 qui mentionnent un lien entre l’ETC et le hockey professionnel.

Malgré cela, le resserrement (par ailleurs bienvenu) des règles pour limiter les coups à la tête n’est encore que tout récent. Et bien qu’il y ait moins de batailles qu’avant, les joueurs qui se battent ne sont toujours pas expulsés, et encore moins suspendus — ce qui est une forme de tolérance. Pendant des décennies, la LNH a eu les moyens de mettre ses connaissances à jour sur les commotions. Il faut vraiment qu’elle ait choisi de regarder ailleurs pour ne pas agir. Et c’est en ce sens qu’elle est moralement, à défaut de légalement, responsable du sort de ces anciens joueurs.

Éditoriaux

Pour ne pas naviguer à vue

ÉDITORIAL / Il existe un vieux principe qui dit qu’on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre. Et il s’applique très bien au projet de Statistique Canada de collecter des données bancaires (très) personnelles auprès des institutions financières : en cette ère où une grande partie de nos économies se transigent en ligne, on ne peut pas avoir des gouvernements qui fondent leurs décisions sur des données fiables tout en leur cachant ces données. Mais si le but visé par l’agence statistique est légitime, la manière dont elle a concocté son «beurre» laisse à désirer.

À la fin d’octobre, la chaîne anglophone Global News a révélé que Statistique Canada avait demandé à des banques de lui fournir des informations sensibles au sujet de 500 000 personnes choisies au hasard, allant des paiements de factures aux retraits au guichet en passant par les transferts électroniques, les transactions par carte de crédit et même le solde des comptes.

L’affaire a rebondi plusieurs fois à la Chambre des communes depuis, où l’opposition décrit l’agence fédérale comme une sorte de Big Brother. Or si les conservateurs nous semblent s’égarer sur le fond de l’histoire, il nous est difficile de leur donner complètement tort.

StatCan justifie son projet en disant que les taux de réponse à des études comme l’Enquête sur les dépenses des ménages, à partir de laquelle on établit le taux d’inflation (notamment), ont baissé au fil du temps pour s’établir à 65 % de nos jours. Les efforts supplémentaires que cela implique augmentent les coûts et un bas taux de réponse peut finir par rendre les données moins fiables. En outre, fait valoir l’agence fédérale, une part croissante des échanges économiques échappe aux outils de mesures traditionnels, en particulier la fameuse «économie de partage».

Ce sont là des points fort pertinents. Pas plus tard que lundi dernier, l’Office du tourisme de Québec dévoilait des chiffres montrant que la région est en voie de battre son record pour l’année la plus achalandée, mais ces calculs ne tenaient pas compte des nuitées vendues sur des plateformes de partage comme AirBnB, qui ne sont pour l’instant comptabilisées nulle part.

Comment des autorités publiques peuvent-elles prendre des décisions — autorise-t-on un nouvel hôtel ici, a-t-on besoin de trottoirs plus larges dans tel quartier, de combien doit-on hausser les prestations ou les prix pour ne pas dépasser l’inflation, etc — rationnelles et ancrées dans la réalité si elles n’ont pas accès à des données fiables? Et comment une industrie, que ce soit le tourisme ou une autre, le pourrait-elle?

Non, quoiqu’en dit l’opposition conservatrice, l’objectif poursuivi par StatCan est manifestement justifié, et même souhaitable.

Cependant, il reste quand même un point inquiétant dans toute cette histoire. On comprend que StatCan a fait des vérifications à l’interne — l’agence écarte par exemple tout usage de ces renseignements pour traquer la fraude fiscale, par exemple — et le Commissaire à la vie privée a confirmé qu’il a été consulté. Tant mieux. Mais il est inexplicable qu’il n’y ait pas eu d’annonce transparente de cette nouvelle mesure. Il était évident qu’une bonne partie de la population serait mal à l’aise à l’idée de voir l’État fouiller dans ses données bancaires. Il était évident que la méthode finirait par s’ébruiter. 

Et il était évident qu’on engendrerait bien plus de méfiance en se «faisant prendre» par les médias qu’en expliquant le tout à l’avance.

Ces fonctionnaires se seraient épargné bien des maux de tête s’ils avaient fait plus que se consulter entre eux.

Science

L'éternelle question du sein et du biberon...

ANALYSE / C'est une chose qui m'avait bien étonné, il y a quelques mois. Au milieu du débat qui avait entouré l'opposition américaine à une position de l'OMS en faveur de l'allaitement naturel, certaines voix s'étaient élevées pour dire qu'au-delà de cette joute politique, les autorités de santé publique (pratiquement toutes très en faveur) en font trop. Qu'elles mettent trop de pression sur les mères pour qu'elles allaitent, et pour des raisons parfois douteuses. J'ai voulu en savoir plus...

Alors j'y ai consacré ma dernière chronique «Polémique» dans Québec Science. Pour la résumer très sommairement (je vous laisse la lire), je pense que tout le monde convient que l'allaitement doit être le premier choix, celui qui est d'abord encouragé par les médecins et infirmières. Mais il est aussi vrai qu'on peut (parfois) aller trop loin dans cette voie et que, comme le soulignait la blogueuse scientifique américaine Kavin Senapathy, les avantages pour le bébé ne sont pas tous prouvés aussi solidement qu'on le croirait.

J'aimerais juste ajouter à cette chronique quelques détails de la plus récente revue de littérature scientifique que l'OMS a publié à ce propos. Ses auteurs ont examiné et regroupé les données au sujet de cinq bienfaits allégués qu'aurait l'allaitement pour les enfants. Voici (très sommairement) les conclusions, point par point :

  • Cholestérol : aucun effet.
  • Pression sanguine : l'allaitement naturel semble avoir un effet, mais il est trop mince pour être cliniquement significatif.
  • Diabète : résultats contradictoires, il faut faire plus de recherche.
  • Obésité : effet protecteur possible, mais pas sûr. Les études de bonne qualité indiquent une réduction du risque de 12 %, mais cela peut être à cause de facteurs confondants. les mères qui allaitent sont en moyenne plus instruites, plus riches et plus soucieuses de la santé, et la réduction des taux d'obésité peut venir de là. Dans les pays moins développés, où les mères de toutes les classes sociales donnent le sein à peu près également, on n'observe pas d'effet sur l'obésité.
  • Facultés mentales : les preuves d'un effet positif sur le QI sont «solides», mais l'effet est d'une ampleur «modeste». Par rapport aux enfants qui ont reçu le biberon, les études de bonne qualité indiquent un écart de +2,2 points de QI chez les enfants allaités.

Bref, je le répète, l'allaitement naturel doit être le «mode par défaut», le premier choix, personne ne le conteste. Mais il ne faudrait pas non plus faire comme si c'était le seul choix valide — ses avantages sur la formule pour bébé ne sont pas énormes.

Éditorial

La part de Trump

ÉDITORIAL / Le massacre de la synagogue de Pittsburgh est-il la faute à Donald Trump? Et les colis piégés de la semaine dernière? L’influence des personnalités publiques est une question importante, mais on s’y prend généralement mal pour y répondre.

Les médias ont toujours le même modus operandi : on cherche sur les réseaux sociaux des filiations entre les auteurs des attentats et M. Trump (ou d’autres politiciens associés à la mouvance populiste). Cesar Sayoc, accusé d’avoir envoyé des bombes à CNN et à d’autres «ennemis» du président américain, appuyait ouvertement M. Trump et semblait partager son hostilité envers les médias traditionnels. L’homme qui serait derrière la tuerie de Pittsburgh, Robert Bowers, parlait des immigrants avec une rhétorique semblable à celle du président républicain («invasion») — même s’il ne le trouvait pas assez antisémite à son goût. Plus près de nous, on a aussi trouvé qu’Alexandre Bissonnette s’était beaucoup intéressé à la visite de Marine Le Pen au Québec.

Il est évident qu’en cherchant sur la page Facebook de gens violemment xénophobes, on trouvera des signes de sympathies à l’égard de politiciens anti-immigrants. Mais cela ne veut pas dire grand-chose. Rien n’indique que l’individu ne se serait pas radicalisé de toute manière. Son admiration pour tel ou tel politicien peut très bien n’être qu’un effet, pas une cause. Non, si les Trump de ce monde ont une part de responsabilité dans ces affaires, elle n’est pas au niveau individuel.

Il y a une quinzaine d’années, on ne voyait pas tous ces gestes (parfois tragiques) de xénophobie qui peuplent l’actualité d’aujourd’hui. La peur de l’Autre existait, bien sûr, mais les normes sociales réprouvaient l’intolérance. Ce racisme s’exprimait surtout en privé, et encore pas dans tous les cercles.

Or cette norme a manifestement changé. Depuis seulement deux ou trois ans au Québec (mais la tendance est la même ailleurs), nous avons eu droit à la tuerie de la mosquée, aux bannières «Remigration» et «Réfugiés non merci», aux «Saguenay ville blanche», à des messages haineux envoyés à des synagogues, à des femmes voilées qui se font invectiver dans la rue et à des mosquées vandalisées, sans rien dire des tonnes de propos vicieux qui s’étalent maintenant sans gêne sur les réseaux sociaux et dans certains médias.

Difficile de mettre le doigt sur ce qui a initié ce changement. Mais le fait est que les leaders de la mouvance populiste, qu’ils soient en politique ou dans les médias, y ont joué un rôle important. Quand M. Trump décrit (à répétition) les musulmans comme une menace et les immigrants latinos comme des «animaux», des «violeurs» et une «infestation», il contribue activement à normaliser la xénophobie. Quand certains acteurs de la radio de Québec disent et répètent que les musulmans sont «incompatibles» avec la culture occidentale et qu’aucun imam n’aurait jamais condamné le terrorisme jihadiste, ils contribuent à normaliser l’islamophobie. Inutile de multiplier les exemples.

Or quand une norme sociale change, la définition de ce qui est extrême change aussi. Ce qui était autrefois le fait d’extrémistes (les discours ouvertement racistes ou anti-immigrant) est maintenant devenu relativement commun, et ce qui était presque inexistant (les gestes haineux, parfois violents) est devenu le nouvel extrême.

En travaillant allègrement à changer cette norme, et en en profitant au passage, les politiciens comme Donald Trump, ainsi qu’une frange irresponsable du monde médiatique, ont aidé à créer un climat plus propice aux passages à l’acte.

C’est en ce sens, et pas à cause des liens (parfois ténus) qu’on leur trouve avec des terroristes, que ces gens-là ont «du sang sur les mains».

Science

Pas de toxicité, pas de pollution?

BLOGUE / Il s'est dit un paquet de choses au sujet du fameux tweet où le député Maxime Bernier a affirmé que le CO2 ne compte pas pour de la pollution — et il s'en dit encore, d'ailleurs. Permettez que j'ajoute un petit grain de sel (qui à ma connaissance possède encore un peu d'originalité) à cette salade...

La semaine dernière, M. Bernier a causé tout un émoi en affirmant que «le CO2 n’est PAS de la pollution. C’est ce qui sort de votre bouche quand vous respirez et ce qui nourrit les plantes». Tout un chacun en a conclu que M. Bernier est climatosceptique, mais c'était un peu à côté de la cible, je pense. Le député de Beauce reconnaît l'existence et l'origine humaine des changements climatiques (voir ici, 3e par.), même s'il y voit un degré de débat scientifique qui n'existe pas vraiment, notamment sur le rôle joué par le Soleil.

Je vais le laisser louvoyer là-dessus — tant pis pour lui. L'essentiel du point qu'il tentait de faire passer, de ce que je comprends, est que si une substance n'est pas toxique, alors par définition elle ne peut pas compter pour de la «pollution». C'est cohérent avec le contexte du tweet original, où il accusait les libéraux de «mentir» en présentant leur tarification sur le carbone comme un «tarif sur la pollution». C'est aussi cohérent avec un tweet subséquent où il rétorquait aux «trolls qui disent que je ne comprends pas la science», les accusant de ne pas savoir «ce qu’est la photosynthèse [et de confondre] le dioxyde avec le monoxyde de carbone des voitures». Et c'est également dans ce sens que le chroniqueur du National Post Rex Murphy semblait avoir compris le tweet de M. Bernier, en fin de semaine : «Le CO2 n'est pas un polluant — demandez aux plantes. Demandez aux arbres. Demandez aux humains pendant qu'ils exhalent. Les égouts sont des polluants. Ils causent des maladies. Mais le CO2 fait partie de ce que la nature produit, de ce qui donne la vie et de ce qui fait grandir la vie sur notre planète.»

Différence

Passons par-dessus le fait qu'on escamote commodément, ici, la différence entre le CO2 qui fait déjà partie du cycle du carbone (pas un polluant, en effet) et celui qui en était sorti depuis des centaines de millions d'années et que l'on ajoute au cycle existant en le sortant de la terre (ce sont les combustibles fossiles) et en le faisant brûler. La question vraiment centrale que soulève M. Bernier, ici, est : en l'absence de toxicité, un produit peut-il «polluer» ?

Intuitivement, on serait porté à croire que non. Dans bien des cas, c'est justement cette toxicité que l'on reproche aux polluants — que l'on songe au débat sur les pesticides, par exemple. Ça se défend jusqu'à un certain point. Mais le hic, c'est qu'on atteint ce «certain point» assez vite, merci. Car si l'on part du principe que ce qui favorise la croissance des plantes ne peut pas, par définition, être un polluant, alors qu'est-ce qu'on fait avec les engrais qui provoquent l'eutrophisation des lacs et les éclosions de cyanobactéries, par exemple?

Phosphate

Dans les écosystèmes d'eau douce, le principal «facteur limitant» est généralement le phosphate — c'est-à-dire que de toutes les «briques» chimiques dont la vie a besoin pour croître, c'est le phosphate qui vient à manquer en premier. Alors quand, autour d'un lac, il y a trop de riverains qui épandent des engrais sur leurs pelouses ou dans leurs champs, il peut y avoir des excès de phosphate qui se retrouvent dans le lac. Les premiers organismes à en profiter sont les cyanobactéries, et leur prolifération vient avec des conséquences parfois dramatiques sur les écosystèmes : en assez grand nombre, elles bloquent la lumière du soleil, ce qui tue les algues, et quand elles meurent massivement, les microbes qui les décomposent consomment presque tout l'oxygène disponible, ce qui tue les animaux aquatiques. Et tout cela peut aussi dégrader la qualité de l'eau potable, s'il y a une prise dans ce lac.

Bref, le phosphate a beau être essentiel à la vie, il a beau «nourrir les plantes», pour reprendre les termes de M. Bernier, il n'en dégrade pas moins l'environnement dans certaines circonstances. Et c'est justement l'idée de «dégradation de l'environnement» (et non la toxicité) qui définit la pollution, du moins si l'on en croit le dictionnaire Larousse. Il peut donc être un polluant, et c'est la même chose pour le CO2 : le fait qu'il n'est pas toxique n'implique en rien qu'il n'est pas un polluant.

Éditorial

Opaque un jour, opaque toujours

ÉDITORIAL / Certes, il y a quelque chose de choquant dans l’idée qu’une grande entreprise comme Chrysler-Fiat soit libérée d’un prêt de 2,6 milliards $ de fonds publics que lui avait accordé le fédéral, il y a près de 10 ans. Mais dans toute cette histoire révélée par la CBC, c’est l’opacité totale avec laquelle deux gouvernements successifs ont manœuvré qui constitue le vrai scandale, à nos yeux.

En 2009, les États-Unis et le Canada ont consenti des dizaines de milliards de dollars d’aide sous diverses formes à Chrysler et à General Motors. En pleine crise économique, les deux constructeurs automobiles étaient si mal en point qu’ils ne disposaient même plus des liquidités nécessaires pour se restructurer. Craignant (sans doute à raison) que leurs faillites n’empirent gravement une crise déjà historiquement profonde, Ottawa a allongé un total de 11 milliards $. De cette somme, 1,6 milliard $ ont été accordés en prêt à la «nouvelle» compagnie Chrysler (une fois son plan de restructuration approuvé, qui comprenait une union avec Fiat), qui a été entièrement remboursé. Mais la transition nécessitait aussi un prêt de 1,3 milliard $ à l’«ancienne» compagnie Chrysler. C’est cette dette qui a été radiée en catimini par Ottawa la semaine dernière, et que les intérêts avaient fait gonfler jusqu’à 2,6 milliards $. L’«ancienne» Chrysler n’existant plus, le fédéral n’avait plus d’espoir de récupérer son argent.

On dira qu’il est aberrant qu’un gouvernement qui nage dans les déficits élimine ainsi la dette d’une entreprise qui a engrangé 5,9 milliards $ de profits l’an dernier. Ça se défend. D’un autre côté, les pertes encourues pouvaient être vues comme le prix à payer pour éviter un désastre économique qui aurait coûté encore plus au trésor public. Ça se défend aussi.

Il y a toutefois une chose qui est constante et incontestablement déplorable dans toute cette histoire : le manque complet de transparence avec lequel les conservateurs comme les libéraux ont agi. Dans un rapport publié en 2014, le Vérificateur général a écrit à propos de l’aide à GM que «lorsque le gouvernement fédéral a approuvé l’aide financière, le ministère des Finances Canada estimait en effet que tous les prêts convertis en actions se traduiraient probablement par des pertes totales». De la même manière, un rapport d’Industrie Canada datant de 2015 indique que «ni le Canada ni les États-Unis ne s’attendaient à ce que l’«ancienne Chrysler» ne rembourse la moindre partie des prêts consentis».

Pourquoi, alors, le gouvernement Harper a-t-il présenté la chose comme un prêt, alors qu’il savait très bien qu’il s’agissait en réalité d’une subvention?

Le gouvernement Trudeau n’a guère fait mieux. CBC a révélé en mars dernier que le fédéral avait l’intention d’effacer le prêt à Chrysler de ses livres comptables, mais les libéraux ont refusé de préciser les montants impliqués. Ce n’est que la semaine dernière qu’ils ont fini par le faire, contraints par la loi de ce qu’on comprend : le chiffre est apparu vendredi dans les comptes publics soumis au Parlement. Mais il était enseveli dans une montagne d’autres données et, bien pire encore, le document ne mentionnait même pas quelle compagnie avait bénéficié de cette décision, ni à quel secteur de l’économie elle appartenait. Il a fallu que la CBC fasse d’autres démarches pour se le faire confirmer.

Bref, nous avons remplacé en 2015 un gouvernement qui faisait cyniquement semblant d’accorder des prêts par un autre gouvernement qui fait cyniquement semblant de divulguer leur radiation. Brillant...