Isabelle Légaré
Le Nouvelliste
Isabelle Légaré
Danielle Branchaud profite de chaque instant entourée de ses enfants, Samuël et Natacha Jobin, et de son conjoint Michel Huard.
Danielle Branchaud profite de chaque instant entourée de ses enfants, Samuël et Natacha Jobin, et de son conjoint Michel Huard.

Une fin de vie au cœur de la pandémie

CHRONIQUE / La pandémie aura eu au moins ça de beau et de bienveillant. Danielle Branchaud est confinée à la maison avec son conjoint et ses deux enfants. Ensemble, ils vivent sans distanciation, plus que jamais serrés les uns contre les autres. Ce mercredi 15 avril, la femme de 63 ans recevra l’aide médicale à mourir, heureuse et en paix.

Ils m’ont fait promettre que cette chronique ne serait pas triste.

«Il faut que ça sente la joie et la sérénité», a insisté Michel Huard, le conjoint de Danielle, en approchant son visage de la tablette électronique à travers laquelle son amoureuse a accepté de raconter son histoire qui commence toutefois avec «un coup de masse»...

Des malaises gastriques sont apparus au mois d’août dernier, suivis, en novembre, de vives douleurs au foie. La femme de Notre-Dame-du-Mont-Carmel s’est présentée à l’urgence. Le soir même, elle était sur la table d’opération où on lui a retiré la vésicule biliaire.

Une batterie de tests est venue confirmer qu’elle était atteinte d’un cancer incurable. «Il n’y avait pas grand-chose à faire.»

Danielle a encaissé le choc donné sans pronostic. Elle en avait peut-être pour quelques semaines, quelques mois, un an? Toutes ces réponses étaient bonnes.

Le docteur Gaétan Bégin s’est présenté chez elle en février. Le médecin en soins palliatifs est bien connu en Mauricie où il va au chevet de ses patients qui sont à l’hôpital, à domicile ou à la Maison Aline-Chrétien, une résidence de soins et d’accompagnement de fin de vie.

Il y a quelques années, je l’avais accompagné dans le cadre de ses visites auprès de gens atteints de graves maladies, en phase terminale, qui parlaient avec lui de leur mort imminente, sans tabou.

Je n’oublierai jamais cette journée où chacune de ces rencontres entre le médecin et ses patients se déroulait dans un respect mutuel et absolu.

Entre deux rendez-vous, le bon docteur m’avait dit, en fixant la rivière Saint-Maurice longeant notre route: «Humaniser les soins, c’est dépasser la haute technologie et rejoindre la personne dans sa détresse, sa souffrance, ses besoins d’affection, de compréhension, de tendresse et d’amour.»

C’est dans ce cocon de douceur que se trouve Danielle en ce moment. Pendant que la pandémie occupe toute la place à l’extérieur, elle s’isole avec les siens.

Dès son premier entretien, à l’hiver, avec le docteur Bégin, la femme a exprimé le souhait d’avoir recours, en temps et lieu, à l’aide médicale à mourir.

«Dans ma tête, ça pouvait être loin. J’avais quand même espoir de vivre quelques mois.»

Danielle avait hâte à l’été, alors qu’un séjour en camping était prévu avec toute sa famille. Mais les plans ont changé. Son état de santé s’est détérioré. Une jaunisse s’est récemment mise de la partie.

«La fin est proche», a-t-elle dit à ses enfants au bout du fil. C’était il y a un peu plus d’une semaine.

Mère de trois enfants, Natacha, 42 ans, est copropriétaire avec son conjoint de la ferme Québec Oies, à Saint-Tite-des-Caps. Père de deux enfants, Samuël, 38 ans, enseigne au secondaire, à Lévis.

En raison de la crise sanitaire, frère et sœur étaient chacun chez soi, en confinement, à prendre des nouvelles des uns et des autres, à distance. Sachant que leur mère n’en a plus pour très longtemps, ils sont débarqués à la maison de Danielle et Michel, avec leurs valises. Il n’y avait plus une seule heure à perdre.

«J’avais le goût de venir serrer ma mère dans mes bras. Nous sommes chanceux, on passe du bon temps en famille», souligne Natacha en regardant Samuël qui a eu le même réflexe, avec le soutien de sa blonde.

«Pars. Va vivre ça. Je vais tenir le fort», lui a-t-elle dit.

Danielle est extrêmement reconnaissante envers son duo qui sera à ses côtés jusqu’à la fin, malgré le contexte entourant la COVID-19.

«C’est un vrai privilège. S’il n’y avait pas eu le coronavirus, mes enfants auraient été au travail. Ils n’auraient pas pu prendre tout ce temps avec moi.»

Danielle voit du positif dans tout, même dans cette pandémie où à travers ses réflexions, le mot quarantaine se transforme en «quarant’aime».

«On se serre, on se donne des becs, alouette!»

En aucun temps, le ton de sa voix n’est triste même si, confie-t-elle, les petits et plus grands deuils s’accumulent depuis l’annonce du cancer.

Se savoir à quelques jours de la mort ne l’effraie pas. Elle franchira cette ultime frontière à la maison, dans un lit d’hôpital installé dans la verrière.

«Je suis contente. Je suis chez nous, dans mes affaires. Je n’ai pas peur. Je suis vraiment prête. Je pense qu’eux aussi. Je ne dis pas qu’on n’aura pas de peine la journée même, mais on sait que ça s’en vient.»

En entendant sa mère parler ainsi, Natacha renchérit... «C’est elle la plus forte. Tout le monde l’admire pour sa résilience et sa générosité. Nous aussi on grandit à travers cela.»

Samuël est du même avis. «On respecte sa décision. Je préfère voir ma mère partir dans le bonheur plutôt que de la voir dépérir et souffrir.»

Depuis que ses enfants sont auprès d’elle, Danielle a retrouvé quelque peu l’appétit et l’énergie perdus ces derniers jours en raison de la maladie. Ils en profitent pour fouiller dans les boîtes remplies de photos, de dessins et de souvenirs d’enfance.

«Je suis heureuse, je me sens bien.»

Elle sourit en s’entendant tenir de tels propos.

Danielle n’a encore rien prévu de particulier pour le 15 avril. Il y aura sans doute de la musique lorsqu’elle recevra l’aide médicale à mourir.

«Mon chum m’a dit de me faire belle, de mettre ce que j’ai de plus chic. Je ne voyais pas ça de même!»

Danielle déclenche le rire dans la pièce avant d’ajouter plus sérieusement que la nuit précédant ce dernier jour sera sans doute «étrange», mais surtout, espère-t-elle, empreinte de magie.

Non, répète la femme, la mort ne lui fait pas peur, persuadée de ceci: «C’est beau après.»

D’ici là, Danielle profite de chaque jour qui lui reste avec sa famille confinée, des gens enlacés dans la joie et la sérénité.