Aveugle, Yvan Tessier étudie au doctorat en théologie à l’Université Laval.

Une canne blanche et un doctorat

Yvan Tessier ne voit rien. Tout au mieux, il arrive à percevoir la luminosité du ciel lors d’une journée très ensoleillée. C’est à peu près tout. Sa canne blanche en fait foi. Il est aveugle.

«Je peux prendre votre bras?», me demande-t-il au moment de marcher en direction du minuscule café étudiant du pavillon Félix-Antoine-Savard, sur le campus de l’Université Laval où l’homme de 52 ans réussit à y voir plus clair. Pas avec ses yeux, mais avec sa soif d’apprendre et de tout comprendre.

Originaire de Trois-Rivières, l’étudiant au doctorat en théologie est atteint de la rétinite pigmentaire, une maladie génétique et dégénérative qui entraîne une perte graduelle et irréparable de la vision, jusqu’à la cécité. Imaginez-vous en train de regarder dans un tunnel qui s’étire à l’infini, jusqu’à ce que le panorama devienne un minuscule point au loin, puis plus rien...

Yvan Tessier a déjà vu. Pas parfaitement, mais il voyait. Le garçon avait une forte myopie que les lunettes aux verres très épais n’arrivaient pas à corriger. À l’école, il était cet élève assis le plus près possible du tableau, le laissé-pour-compte au moment de former les équipes, dans la cour de récréation. Le ballon, il l’apercevait qu’une fois sur lui, habituellement trop tard pour réagir.

Forcément, le garçon a été une cible facile des moqueries. «J’étais, comme on disait à l’époque, un souffre-douleur.»

Yvan Tessier n’est pas en train de régler ses comptes ici. Il n’est pas comme ça. Sa voix est douce. Son regard aussi. Il a fait la paix avec son passé marqué par une vision et un moral en chute libre.

Sa maladie a été diagnostiquée vers la fin de l’adolescence. Il n’avait pas 25 ans lorsque ses capacités visuelles ont disparu complètement. Il se souvient du visage de sa mère. «Elle n’a pas vieilli à mes yeux», fait-il remarquer avec affection.

Les gens, la nature, les couleurs... Tout ça s’est effacé à jamais, sauf dans ses rêves où des images lui apparaissent parfois.

Son besoin de donner du sens à son existence s’est exprimé lorsque le jeune homme a compris que lui seul pouvait se sortir de l’autre noirceur dans laquelle il s’était enfoncé avec les années. «Plus je perdais la vue, plus je me refermais sur moi-même.»

L’étude des questions religieuses s’est imposée tout naturellement, au fil de ses lectures bibliques durant cette période sombre. Croyant, Yvan Tessier y a perçu une lueur d’espoir. «Ma foi m’a donné du courage.»

L’étudiant à la canne blanche fréquente les bancs d’université depuis 1992. Il a fait son baccalauréat à l’Université du Québec à Trois-Rivières et sa maîtrise à l’Université d’Ottawa avant de prendre la direction de l’Université Laval où il a obtenu un deuxième baccalauréat, multidisciplinaire cette fois, avant d’amorcer son doctorat en septembre dernier.

Yvan Tessier évolue dans l’univers universitaire depuis plus de vingt-cinq ans et il en a pour quelques années encore. L’étudiant à temps plein n’est pas pressé. Il avance à son rythme, mais pas à tâtons, arrivant même à éviter les obstacles.

Son histoire avait fait le tour du monde en 2004. Inscrit à un cours d’immersion anglaise à l’Université du Nouveau-Brunswick, le Trifluvien s’était vu imposer de donner des ordres en anglais à son chien-guide à défaut de quoi il était exclu du programme.

Jugeant cette décision discriminatoire, le francophone avait invoqué le fait que son fidèle Pavot ne comprenait rien à la langue de Shakespeare.

Yvan Tessier se contente de sourire lorsque je lui remémore cet épisode qui s’est bien terminé. Plongée au cœur d’une véritable tempête médiatique, l’institution avait finalement fait volte-face.

Sa déficience visuelle ne peut pas passer inaperçue dans ce haut lieu du savoir qu’est une université.

La question reste incontournable, à savoir comment il arrive à assimiler tous ces ouvrages de référence qui viennent avec la poursuite d’études supérieures, sans parler de la prise de notes, la rédaction des travaux et les examens.

Yvan Tessier fait régulièrement appel au Centre d’aide aux étudiants en situation de handicap de l’Université Laval. C’est ici qu’il peut obtenir les services d’une personne qui l’accompagne aussi souvent que nécessaire à la bibliothèque. «Je lui donne des mots-clés et elle trouve les livres pour moi.»

Son matériel scolaire peut être reproduit sur papier braille ou sous forme électronique. Yvan Tessier privilégie cette deuxième option. Il aime se concentrer sur la voix artificielle qui lui fait la lecture des textes numérisés.

Habile, l’étudiant aveugle arrive à rédiger lui-même la plupart de ses écrits. Il utilise le même clavier d’ordinateur que vous et moi. Il n’a pas de truc pour savoir où se trouve chaque lettre.

«J’ai appris le doigté. C’est tout.»

La recherche nourrit son quotidien. Il y consacre huit à dix heures par jour. Attentif à la synthèse vocale, il mémorise chaque phrase, à la virgule près. «Ça me passionne! J’ai de la misère à ne pas tout noter. Quand je fouille dans des banques de données, je m’éparpille souvent.»

Yvan Tessier aimerait enseigner un jour, donner des conférences et accompagner des gens dans leur propre quête de sens.

L’homme ne peut pas voir, mais ressent. Son écoute se veut inconditionnelle, sans jugement, comme celle d’un ami qui lui a déjà dit que ses rêves pouvaient être vécus à fond, malgré la perte de sa vision. Y croire, c’était voir plus loin, même dans la totale obscurité.

«Aujourd’hui, c’est ce que je souhaite dire aux gens à mon tour.»