Isabelle Légaré
Le Nouvelliste
Isabelle Légaré
Séparés durant 60 ans, Irma Babineau et Gilles Lefebvre devaient se marier en juillet 2020, mais la pandémie en a décidé autrement. Qu’à cela ne tienne, les fiancés reportent le tout à l’an prochain.
Séparés durant 60 ans, Irma Babineau et Gilles Lefebvre devaient se marier en juillet 2020, mais la pandémie en a décidé autrement. Qu’à cela ne tienne, les fiancés reportent le tout à l’an prochain.

Un amour retrouvé, un mariage reporté

CHRONIQUE / Séparés durant soixante ans, Gilles Lefebvre, 80 ans, et Irma Babineau, 78 ans, se sont retrouvés il y a deux ans. Amoureux comme aux plus beaux jours de leur adolescence, ils devaient se marier en juillet prochain, mais la pandémie de COVID-19 les oblige à patienter une année de plus avant de pouvoir se dire «Oui, je le veux!».

Tout était prêt.

Les textes et les chants avaient été minutieusement choisis. Le restaurant était réservé depuis longtemps, tout comme la salle de réception et les chambres de motel pour les invités venus de loin. La jolie robe d’Irma et la chemise assortie de Gilles étaient achetées, sans oublier les alliances, bien entendu.

Sauf que...

Le curé qui devait bénir ce mariage digne des plus grandes histoires d’amour au cinéma a contacté le couple en début de semaine. Il avait une mauvaise nouvelle qui n’a pas surpris les deux fiancés en cette période de crise sanitaire.

La paroisse où devait être célébrée leur union venait de l’aviser qu’en raison de l’interdiction entourant les rassemblements, la cérémonie tant attendue ne pourra pas avoir lieu, comme prévu, le 17 juillet 2020.

À trois mois de l’événement, la noce est reportée au 16 juillet 2021.

«Ce n’est pas grave! Nous aurions préféré nous marier cette année, c’est sûr, mais quand on aime, ce n’est pas quinze mois plus tard ou plus tôt qui va changer quelque chose. On est ensemble! Dans notre cœur, on est déjà mariés et notre amour grandit tout le temps.»

Ce cher Monsieur Gilles, un grand romantique qui a toujours les mots pour relativiser. Un croyant qui n’hésite pas à se tourner vers la prière pour demander à avoir la sérénité d’accepter les choses qu’il ne peut changer.

Originaire de Saint-Prosper-de-Champlain, l’ancien prêtre et enseignant demeure à Sherbrooke depuis plusieurs années. C’est ici que je l’avais rencontré en décembre 2018, peu avant l’arrivée d’Irma qui se trouvait au Nouveau-Brunswick où tout a commencé pour eux.

La chronique «Un amour de jeunesse... 60 ans plus tard» faisait le récit de leurs retrouvailles. J’y racontais que leurs regards s’étaient croisés pour la première fois au milieu des années 50. Gilles avait 16 ans, Irma, un peu moins. Ce fils d’agriculteur avait quitté la Mauricie pour venir étudier au collège de Saint-Louis-de-Kent, institution voisine du couvent que fréquentait sa future bien-aimée.

Les deux adolescents avaient ressenti un véritable coup de foudre l’un pour l’autre, mais pouvant difficilement communiquer entre eux en raison du contexte de l’époque, Gilles écrivait des mots doux sur des bouts de papier qu’un confrère de classe, cousin d’Irma, remettait discrètement à celle-ci.

Ce petit manège a duré deux ans sans que les tourtereaux ne s’adressent la parole. Ils se limitaient à s’envoyer timidement la main, chaque matin.

C’est l’âme en peine qu’à l’âge de 18 ans, Gilles a quitté cette région acadienne, privé d’un dernier au revoir d’Irma qui ignorait le jour et l’heure de son départ.

Gilles a exercé la prêtrise pendant cinq ans avant d’y renoncer pour Rita, sa conjointe qui est décédée en mars 2017.

Irma n’est jamais partie de Saint-Louis-de-Kent. Elle s’est mariée, a eu quatre enfants et était veuve depuis janvier 2017 lorsqu’un soir de mai 2018, un message laissé dans sa boîte vocale a réuni son existence à celle de son premier amour rencontré 60 ans plus tôt.

Pour la première fois, Irma entendait la voix de Gilles et vice versa.

Séparés durant 60 ans, Irma Babineau et Gilles Lefebvre devaient se marier en juillet 2020, mais la pandémie en a décidé autrement. Qu’à cela ne tienne, les fiancés reportent le tout à l’an prochain

«C’est comme si on ne s’était jamais laissé en soixante ans!», me disent-ils en chœur, assis collés-serrés devant leur ordinateur.

Amoureux comme à leurs 16 ans, Gilles et Irma partagent leur vie depuis février 2019, à Sherbrooke.

Gilles lui avait fait la grande demande un mois plus tôt, via la magie des appels en vidéo, à 850 kilomètres de distance.

«Des signes hors de l’ordinaire et une force intérieure m’ont conduit à demander la main d’Irma. Son visage d’une telle brillance traversait mon écran. Elle s’est mise à pleurer et moi aussi. Nos larmes étaient des centaines de oui», m’avait écrit son amoureux dans un courriel reçu quelques mois plus tard.

Le grand jour est donc reporté à l’an prochain.

«Les bagues sont vraiment belles! C’est Irma qui les a choisies.»

Gilles a les yeux qui brillent. Ce n’est que partie remise.

Quelque 80 invités étaient attendus. Irma devait être accompagnée de son fils aîné pour la marche nuptiale, suivie de ses deux filles. Son autre garçon allait être son témoin.

Ce samedi, Gilles aurait dû être Trois-Rivières où habitent plusieurs membres de sa famille. Ils devaient pratiquer tous ensemble les chants du mariage, dont cette chanson que Gilles avait composée pour Irma lorsqu’ils étaient encore des adolescents, à Saint-Louis-de-Kent.

Le garçon l’avait griffonnée sur un bout de papier que la jeune fille avait reçu par l’entremise du cousin pigeon voyageur. Irma s’était empressée de la recopier dans un cahier qu’elle a toujours gardé.

La septuagénaire l’a sorti d’une boîte il y a quelques mois, à la plus grande surprise de Gilles qui a mis une musique sur ses propres mots.

En me racontant l’anecdote, les voilà qui se mettent à chanter la mélodie en direct de leur salon.

Il y a beaucoup d’amour et d’humour entre ces deux âmes à la tendresse.

Pendant que Gilles l’aide à se retrouver à travers les subtilités de la culture québécoise, Irma l’initie au chiac, ce mélange de mots français et anglais qui est notamment parlé dans le sud-est du Nouveau-Brunswick.

«Les journées passent très vite», dit-elle.

«Une paix et une complicité nous habitent. On essaie de se chicaner, mais on n’est pas capable! Nous sommes sur la même longueur d’onde», ajoute-t-il.

Confinés dans leur appartement, Gilles et Irma sont heureux comme deux amoureux seuls au monde.

Leur mariage peut attendre. Tout est prêt de toute façon. Ils se sont retrouvés. C’est tout ce qui compte.