Ayant elle-même été agricultrice, la travailleuse de rang Laurence Lemire connaît les défis auxquels sont confrontés les producteurs agricoles.

Travailleuse de rang

CHRONIQUE / Laurence Lemire ne veut surtout pas déranger l’agriculteur qui l’accueille, un brin suspicieux. Ce n’est pas pour être impoli, mais l’homme a beaucoup de travail devant lui. Il n’a pas vraiment le temps de répondre au «Comment ça va?» de cette inconnue qui vient lui rendre visite.

D’ailleurs, pourquoi cette question? Comment peut-elle savoir que ça pourrait aller mieux?

«Si je vous aide à traire les vaches, aurez-vous le temps de me parler?»

«Tu sais faire ça, traire les vaches?»

Comment donc!

Laurence Lemire était agricultrice dans une autre vie pas si lointaine. Elle a d’abord étudié au cégep dans le domaine agroalimentaire avant de prendre la relève de son père et de gérer, pendant quatre ans, une ferme laitière composée d’un cheptel de quelque 120 têtes.

S’il y en a une qui connaît les défis quotidiens auxquels sont confrontés les hommes et les femmes qui exploitent une entreprise agricole, c’est elle.

Laurence a 26 ans. Depuis l’automne dernier, la jeune femme originaire de Baie-du-Febvre, dans le Centre-du-Québec, est travailleuse de rang sur le territoire de la Mauricie.

On s’est donné rendez-vous dans un petit café de Louiseville, avant sa tournée de fermes dans la campagne environnante.

Au téléphone, Laurence m’avait dit que je devais oublier ma proposition initiale: l’accompagner durant sa «run de lait» auprès des agriculteurs avec qui elle parle de tout, de rien et, peu à peu, du comment ils vont.

La travailleuse de rang m’a gentiment fait comprendre que ma présence, aussi discrète soit-elle, risquait de les emmurer davantage dans leur silence. Ça n’avait rien de personnel. C’est souvent dans leur nature d’être réservés.

C’est une blessure au genou qui est à l’origine de son changement de carrière. En voulant débourrer un bac d’ensilage de maïs, l’agricultrice téméraire a perdu pied et est tombée de l’escabeau que personne ne tenait puisqu’elle était seule, comme la plupart du temps, pour effectuer cette tâche parmi tant d’autres.

Avant de partir pour l’hôpital avec son genou enflé et douloureux, Laurence a dû traire les vaches qui ne pouvaient pas attendre son retour de l’urgence, des heures plus tard, avec un diagnostic de déchirure des ligaments croisés.

Pendant son congé forcé de six mois, l’agricultrice en béquilles a réfléchi à son avenir et s’est rendue à l’évidence que la solitude de son métier lui pesait de plus en plus.

Laurence avait tout juste 20 ans au moment de reprendre la ferme familiale. Même si elle avait voulu sortir davantage pour voir des amis, le temps lui manquait sérieusement.

«Je travaillais sept jours sur sept, 365 jours par année. Je me levais à 4 h du matin et je terminais ma journée à 20 h.»

Pas de vie, comme on dit.

Laurence est retournée sur les bancs du cégep, pour étudier, cette fois, en travail social.

«J’avais besoin de voir du monde, d’aider les gens, si ce n’est que de faire la différence dans la vie d’une personne.»

Diplômée depuis le printemps 2018, Laurence Lemire a travaillé pendant quelques mois au service de soutien à domicile d’un CLSC, dans la région de Lanaudière, avant de poser sa candidature auprès de l’organisme provincial Au cœur des familles agricoles (ACFA).

Embauchée dans le cadre d’un projet pilote d’une durée de trois ans, la jeune femme adore cet emploi fait sur mesure pour elle. Laurence a été agricultrice, fille et conjointe d’agriculteur. Elle connaît le métier sous tous ses angles, avec ses côtés ensoleillés et plus ombragés.

«Je peux comprendre. J’ai vécu le stress…»

Laurence sait par exemple qu’en ce moment, des cultivateurs sont inquiets.

Les travaux aux champs, dont l’ensemencement, sont ralentis en raison des inondations des dernières semaines. Or, la date limite pour être admissible au programme d’assurances récolte est le 1er juin. Aussi bien dire demain.

Les impacts financiers pourraient être importants pour ces producteurs agricoles qui ne comptent jamais leurs heures au boulot.

La travailleuse de rang est généralement bien reçue par ces gens dont le premier réflexe est néanmoins de lui dire qu’ils peuvent - et préfèrent - s’organiser tout seuls.

«Je viens vous faire connaître le service et vous demander comment ça va. Ça ne coûte rien!»

Sachant qu’ils ont de la besogne à abattre, elle les rassure que son intention n’est surtout pas de les ralentir, même que Laurence a déjà proposé à un homme fort occupé de prendre place avec lui, sur le tracteur.

Pendant qu’il préparait sa terre pour semer, la travailleuse de rang en a profité pour lui dire ce qu’elle avait à dire et est descendue avant le tour suivant.

Vite fait, bien fait. Un premier contact venait d’être créé.

«Il y a des agriculteurs qui s’ouvrent facilement, d’autres vont toujours dire que ça va bien même si ce n’est pas le cas. Le déni peut être fort…»

Laurence a ses trucs pour recevoir des confidences. «Fais-moi donc visiter ta ferme!», proposera-t-elle. «Montre-moi ta meilleure vache!», suggérera-t-elle encore.

Tout en marchant avec ces hommes et ces femmes dont le lieu de travail est aussi leur milieu de vie, elle en apprend un peu plus sur ce qui les tourmente: un conflit familial lié à l’héritage de la ferme, l’absence de relève, la discorde intergénérationnelle, les problèmes de couple, les aléas de Dame nature, les inquiétudes face aux politiques économiques et leurs impacts sur le marché, les difficultés financières, l’épuisement physique et mental…

La détresse psychologique n’épargne pas les agriculteurs. Certains osent, parfois, aborder avec elle ce mal de vivre qui s’est sournoisement installé en eux.

Laurence Lemire prend le temps de les écouter, de leur suggérer des pistes de solution et de les diriger vers les ressources pouvant leur prêter main-forte, les soutenir pendant cette crise et les aider à garder espoir.

Non, ils ne sont pas seuls.

La travailleuse de rang connaît et comprend leur réalité. Elle est justement venue leur rendre visite pour briser ce sentiment d’isolement et récolter leur confiance, un «Comment ça va?» à la fois.