Antoine Gervais souhaite briser le tabou entourant les troubles du comportement alimentaire, particulièrement l’anorexie masculine.

Se libérer du poids de l’anorexie

Personne n’y croyait vraiment au début, pas même lui.

«Toi, te remettre en forme? Changer ton alimentation?» Éclats de rire autour de la table du restaurant où Antoine Gervais venait de commander une salade à la place des frites et un verre d’eau plutôt qu’une boisson gazeuse.

Les fameuses résolutions de la nouvelle année. Beaucoup en font, peu les tiennent, surtout celles qui consistent à faire plus de sport et à manger mieux. Quelques semaines et toutes les raisons sont bonnes pour retomber dans ses pantoufles, les deux mains dans le bol de chips.

Pas Antoine Gervais. Non seulement il a atteint son objectif fixé le 1er janvier 2017, mais il l’a dépassé. Le jeune homme de 22 ans a perdu tous ses kilos en trop... et le contrôle. Sa métamorphose n’était plus une résolution. C’est devenu un calcul rigoureux de tout ce qu’il ingérait, une obsession, une maladie grave dont le long processus de rétablissement implique d’admettre son problème.

C’est ce que fait Antoine aujourd’hui. Les hommes aussi peuvent souffrir d’anorexie.

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Retour en arrière, à l’automne 2016. Originaire d’Acton Vale, en Montérégie, Antoine Gervais vient d’amorcer ses études en enseignement de l’éducation physique à l’Université du Québec à Trois-Rivières. Il se présente en classe avec un important surplus de poids.

L’étudiant de 5 pieds 11 pouces et 241 livres ne cadre pas du tout avec l’image qu’on se fait d’un futur éducateur physique. Les gars et les filles de son programme flirtent davantage avec un corps d’athlète. D’ailleurs, certains le regardent du coin de l’œil avec étonnement.

Antoine ne s’en cache pas. Il mangeait mal, buvait beaucoup et bougeait peu à cette époque.

Le déclic s’est produit durant un cours sur la motricité où le professeur parlait d’indice de masse corporelle. L’étudiant s’en souvient parfaitement. C’était en décembre, un vendredi après-midi. La phrase suivante n’est pas tombée dans l’oreille d’un sourd. «Une personne est à risque d’obésité morbide si son IMC est supérieur à 30.»

Antoine a fait le calcul et a compris qu’il avait intérêt à corriger le tir. Pour lui et pour les autres. «Si je voulais être un enseignant en éducation physique, je devais être un modèle pour mes élèves.»

Une fois passés les excès du temps des Fêtes, le jeune homme s’est procuré un pèse-personne — «le pire achat de ma vie» — avant de mettre une tonne de fruits et légumes dans son panier d’épicerie et de s’abonner au gym. Il s’est mis à la course à pied, a coupé l’alcool, la malbouffe, le gras, le sucre... Deux mois plus tard, l’étudiant avait perdu 40 livres. Sa résolution du Nouvel An ne s’était pas évanouie. Les sceptiques étaient confondus.

«Wow! Tu nous surprends! Ne lâche pas! Ça va bien!»

Tout le monde croyait bien faire en l’encourageant ainsi. C’est vrai que sa nouvelle taille lui allait bien. Personne n’aurait pu imaginer, Antoine le premier, qu’il était pris au piège du cercle vicieux de l’anorexie.

Entre deux entraînements de plus en plus intensifs, il était rivé à son écran d’ordinateur, en quête du détail qui pouvait faire une différence sur la balance.

«J’étais obsédé par la liste des ingrédients et les valeurs nutritives. Je les connaissais par cœur. Je m’y référais constamment pour rendre ma perte de poids encore plus efficace», raconte celui qui savait que quatorze petites carottes équivalaient à très exactement trente-cinq calories.

Plus les semaines et les mois avançaient, plus la situation est devenue malsaine. Pour arriver à maintenir ce régime alimentaire restrictif, Antoine faisait ses propres repas et évitait le plus possible les sorties au resto entre amis ou en famille.

Ses proches ont commencé à s’inquiéter. Antoine maigrissait à vue d’œil. Sa mère, la première, a bien tenté d’aborder le sujet avec son fils.

Sa remise en forme se faisait maintenant au péril de sa santé physique et mentale. Son humeur était directement proportionnelle au chiffre indiqué sur le pèse-personne. Antoine y posait les pieds plusieurs fois par jour. Pour déjouer le résultat de la prochaine pesée, il lui est déjà arrivé d’aller jogger en fin de soirée ou de limiter sa consommation d’eau.

«Le coup de grâce», comme il le dit lui-même, est survenu à l’été, lorsque sa perte de poids a frôlé les 100 livres au bout de six mois. Ce matin-là, Antoine s’est tourné vers sa mère en pleurant à chaudes larmes. «Ça ne marche plus. Je n’en peux plus.»

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Il y a quelques semaines, Antoine Gervais a décidé de raconter son histoire sur sa page Facebook, sa façon de démystifier l’anorexie, de s’en libérer et de répondre aux regards interrogateurs.

On est souvent comme ça, à chercher ce qui cloche chez l’autre. Or, en moins d’un an, le poids de l’étudiant est passé de trop à pas assez. Inévitablement, les gens se posaient des questions sans oser lui demander.

Écrire, c’est guérir un peu aussi. C’est ce que fait Antoine en ce moment: prendre soin de lui. C’est sa nouvelle résolution et il entend la tenir même si le sentiment de culpabilité reste présent.

Son alimentation est plus équilibrée. Il a levé le pied sur l’entraînement excessif et il entend se tourner vers l’expertise du Laboratoire de recherche interdisciplinaire sur les troubles du comportement alimentaire, à l’UQTR, pour essayer d’y voir plus clair sur cette année qu’il vient de traverser.

«Je suis encore fragile, mais je fais des progrès de semaine en semaine», se réjouit Antoine qui ne cherche pas à savoir s’il a repris du poids ou non. Le futur enseignant en éducation physique se tient le plus loin possible du pèse-personne qu’il a lui-même sorti de sa vie, à son plus grand soulagement.

La balance a fini au fond d’une poubelle, éclatée en morceaux.