Sitôt revenue, sitôt repartie, Julie Roy se laisse porter par sa confiance retrouvée.

Revenir de loin, partir au loin

Depuis ce jour où sa voiture est partie en tonneaux, plus rien ne l’arrête. Pas l’auto. Julie.

Sa tête libérée du poids des émotions et son corps, de 52 kilos en trop, Julie Roy nage, pédale et court sans se poser de questions, strictement à son rythme et à sa façon. Et tant qu’à bouger, elle a décidé de plonger dans l’inconnu et d’aider son prochain.

La femme de 34 ans vient de poser le pied à Puvirnituq, qui veut dire «odeur de viande putréfiée» en inuktitut. Pour comprendre ce qui l’amène dans ce village nordique à l’est de la baie d’Hudson, il faut retourner en novembre 2013, sur l’autoroute 40 recouverte de glace noire. Le véhicule a viré capot. La vie de Julie a pris un tournant.

De lourdes séquelles peuvent découler d’un traumatisme crânien léger. Reconnue pour son humeur joyeuse et sa capacité à abattre du boulot, l’inhalothérapeute à l’hôpital de Trois-Rivières ne se reconnaissait plus.

«J’avais des problèmes de concentration et je fonctionnais au ralenti.»

Or, il faut être capable de travailler sous pression au bloc opératoire.

Après des semaines de repos forcé qui sont devenues des mois et une année, on lui a suggéré de réorienter sa carrière, ce qu’elle a fait en se tournant vers l’enseignement des soins cardiorespiratoires.

Julie restait dans le même domaine, était douée pour transmettre sa matière et n’a pas mis de temps à se faire des nouveaux amis, sauf que les patients lui manquaient.

«Du jour au lendemain, tout ce que j’avais bâti n’existait plus.»

Retourner sur le terrain n’était pas chose impossible, mais tout d’abord, l’inhalo devait renouer avec la confiance.

Elle s’est offert un bouquet de fleurs.

Un an jour pour jour après l’accident, Julie Roy défilait machinalement son fil d’actualité Facebook lorsque son attention a été attirée par le statut d’une connaissance qui annonçait son intention de relever le défi des Roses.

Maintenant connu à l’échelle du Québec, ce mouvement permet à des femmes de se remettre en forme, notamment à vélo, dans le parc national de la Mauricie réputé pour la beauté de ses paysages... et la forte dénivellation de ses nombreuses côtes.

Julie Roy s’est inscrite le soir même, sans vraiment réaliser ce qui l’attendait. Entreposé dans le sous-sol de la maison de ses parents, son vélo prenait la poussière. «Je ne savais même pas comment changer les vitesses!»

Sa neuropsychologue l’encourageait à faire de l’activité physique pour créer de nouvelles connexions cérébrales. La jeune femme souhaitait également revoir ses habitudes alimentaires et perdre du poids en prévision d’un autre type de challenge, une chirurgie bariatrique.

«J’ai été obèse toute ma vie. Je ne me souviens pas d’avoir magasiné des vêtements dans une boutique normale.»

Déterminée à démontrer qu’elle n’empruntait pas la voie facile en se tournant vers une opération qui consiste à réduire le volume de l’estomac, Julie a enfilé un cuissard et a poussé sur ses pédales. À la fin de l’été 2015, son odomètre avait enregistré 2000 kilomètres et le jour du défi, la cycliste de plus ou moins 130 kilos (285 livres) a franchi les interminables montées et descentes du parc national. Pendant 60 kilomètres.

«Un exploit!», se félicite celle qui est arrivée bonne dernière, mais avec le sourire triomphant. La confiance faisait tranquillement son chemin. «Grâce aux Roses!»

Julie Roy est émue en parlant de ces femmes qui ont cru en elle. Le jour de son opération, en juin 2016, plusieurs ont roulé face au vent en soutien à sa volonté de se reprendre en main.

La sportive en sera en son quatrième défi en septembre prochain. Un triathlon cette fois. Il y a quelques mois à peine, elle n’avait jamais nagé.

Julie Roy a repris ses fonctions d’inhalothérapeute en février 2017. Elle est revenue dans le feu de l’action comme on prend la tête du peloton.

«Je compare souvent la vie au vélo. Des fois, tu rush, après, tu es sur ton erre d’aller.»

Et parce que Julie est une fille de dépassement, elle a décidé de profiter de sa lancée pour mettre le cap sur le Grand Nord québécois. Depuis une semaine, elle se trouve à Puvirnituq. «Je suis la première inhalothérapeute à s’y établir!»

Puvirnituq se situe au 60e parallèle. Il est l’un des sept villages où la jeune femme sera appelée à se rendre, chaque fois, en avion.

Il n’y a pas de route entre les communautés où on parle une langue que Julie entend apprivoiser pour créer des liens, prouver qu’elle est arrivée pour rester.

Qui dit Grand Nord, dit grand froid. L’été existe ici aussi, mais on lui a tout de même conseillé d’apporter son manteau et ses bottes d’hiver dès maintenant. Quant aux lunettes de ski, ce sera pour les jours de blizzard, dans quelques mois.

L’inhalothérapeute sait qu’il lui faudra s’adapter au climat, à de vastes étendues, à l’éloignement et à une culture qui lui est totalement étrangère. «Mais ce travail est fait pour moi!»

La cycliste continuera de s’entraîner avec les moyens du bord. Son vélo de route est resté à Trois-Rivières. L’asphalte est rare dans sa nouvelle vie. Le vélo à pneus surdimensionnés (le «fatbike») a davantage la cote. La pêche surtout.

Julie Roy ne se souvient pas de la dernière fois où elle a mis une ligne à l’eau. La connaissant, elle devrait sans tarder se procurer un attirail digne de ce nom.

L’aventureuse n’est pas à un défi près et à la veille de son départ pour Puvirnituq, elle était impatiente d’y faire son nid.