Pierre Massicotte est le voisin et ami de Michel Landry qui est décédé peu de temps après avoir terminé la fabrication d’un tricycle électrique volé au cours des derniers jours.

Qui a volé l’invention de Michel?

Il y a quelqu’un, quelque part, qui a en sa possession un engin ne lui appartenant pas. Ce vélo à trois roues, reconnaissable entre mille, est l’invention de Michel Landry qui avait le torse bombé en donnant ses premiers coups de pédale. L’homme de 67 ans ne sait pas qu’on le lui a volé. Il est décédé il y a deux semaines.

Une plainte a été déposée à la police et des photos du tricycle électrique ont commencé à circuler sur les réseaux sociaux. Son ami Pierre Massicotte ne veut pas en rester là.  Il gère sa colère et choisit ses mots, mais on ne peut pas lui reprocher d’utiliser le mot «crotté» pour décrire la personne qui a vraisemblablement profité de la mort subite de celui qui était aussi son voisin pour s’emparer de la drôle de bécane qui relève du génie. 

Il ne faut pas s’étonner de ne voir aucune photo de Michel Landry  jointe à cette chronique. Son avis de décès a également été publié sans portrait. Quand on le connaît mieux, on comprend qu’il aurait apprécié qu’il en soit ainsi. 

«Michel était un ermite qui passait ses journées dans sa remise», raconte Pierre Massicotte qui l’a côtoyé quasi quotidiennement depuis 37 ans. Lorsque l’enseignant en charpenterie menuiserie a construit sa maison sur le boulevard Saint-Jean,  de biais à celle d’un homme en apparence sans histoire, il est l’un des rares qui a pris le temps de s’intéresser à lui.

Sept jours sur sept, douze mois par année, Michel Landry entrait dans son cabanon à 7 h pile pour en sortir à 23 h, très exactement. Impossible de briser sa routine. Même le jour de Noël, Pierre Massicotte était certain de le retrouver entouré de ses outils, en train de bricoler. «C’est le meilleur chum que tu pouvais avoir. Pas besoin de l’appeler. Il était toujours là.»

Dans la vingtaine, Michel Landry a travaillé chez Pratt & Whitney, dans la région de Montréal, pour revenir à Trois-Rivières aussitôt qu’il a eu les moyens de s’offrir une Plymouth Duster 340. Il n’a plus jamais voulu d’emploi stable par la suite. Il a préféré besogner à gauche et à droite, en faisant les foins et en aidant à refaire des toitures. 

M. Landry n’a jamais demandé non plus à recevoir des prestations d’aide sociale. «Il ne voulait rien devoir à personne», raconte Pierre Massicotte en ajoutant que la débrouillardise était sa plus grande richesse. 

Le célibataire aimait plancher sur un nouveau projet qu’il ne refaisait jamais deux fois. Chaque modèle demeurait le seul et unique d’une série sans lendemain. À quoi bon. Avant même de poser la première vis, l’inventeur savait que son prototype ne pouvait être à son entière satisfaction, qu’une fois terminé, il allait se dire: «J’aurais dû faire ceci comme cela et cela comme ceci.» 

Un perfectionniste ce Michel, logique, analytique, sensible aux moindres petits détails, doté d’une mémoire infaillible... 

Pierre Massicotte sort deux craies usées de sa poche qu’il dépose doucement sur la table de cuisine. «On faisait des dessins sur le plancher en ciment. Le bécyk, on l’a dessiné à terre plusieurs fois. Il n’y a rien de plus abstrait qu’une idée et lui, il arrivait à la conceptualiser. Il pensait à son affaire longtemps.»

Le ton admiratif, il me décrit chacune des composantes du vélo électrique que son ami a mis plusieurs mois à fabriquer. C’est une machine comme on en trouve nulle part ailleurs. Parions qu’il a pigé à même son chèque de pension de vieillesse pour acheter la pile qui lui permettait de rouler pendant 60 kilomètres sans devoir pousser sur ses pédales. Où ça la pile? Commandée en Chine, elle se trouve dans la boîte à lunch en métal...

«Ce vélo, c’était sa fortune!», affirme M. Massicotte qui décrit avec émotion la première randonnée de l’ermite sur trois roues, au mois d’août dernier. Le nez collé à la fenêtre, l’homme, son épouse et son fils ne voulaient rien manquer de l’événement qui se déroulait en direct, 37 ans après avoir faire connaissance avec ce voisin combien discret. 

Pendant trois semaines, l’homme s’est promené sur le boulevard Saint-Jean et jusque dans les environs de Saint-Étienne-des-Grès et de Charette. Il s’amusait à renouer avec d’anciennes connaissances puis revenait chez lui. Le moindre kilomètre était calculé pour s’assurer que la pile tienne le coup pour l’aller et le retour. 

Pierre Massicotte et son épouse n’en revenaient pas. «Il a cassé sa chaîne», se disaient-ils, heureux pour leur voisin qui avait des ailes sur son tricycle électrique.

Cette nouvelle liberté aura été de courte durée. Michel Landry est mort le 21 septembre, en passant sa tondeuse. Une crise cardiaque. 

L’homme vivait avec sa sœur qui a dû s’absenter de la maison dans les jours qui ont suivi le décès.  Un ou des individus sans scrupules en ont profité pour s’introduire dans la cour plongée dans l’obscurité et se servir. Michel, qui avait un côté débonnaire, n’avait pas mis son bolide sous clé. Il le rangeait sous un abri en toile qu’il avait lui-même fabriqué. Ce n’est pas une raison pour voler sa plus belle invention, la dernière que sa famille aurait bien aimé conserver. 

Pierre Massicotte a décidé de les aider en nous faisant le portrait de l’ingénieur qui s’ignorait. Il souhaite que les gens ouvriront les yeux et aviseront la police s’il y a lieu. Un vélo comme ça, il n’y en a pas deux. Un ami comme Michel non plus.