Robert «Bob» Bouchard a beaucoup perdu, et pas seulement de l’argent, en raison de sa dépendance aux jeux de hasard. Il est abstinent depuis 2010.

Plus rien à perdre

Robert Bouchard, 72 ans, croit au père Noël qu’il incarne depuis des années. C’est simple: chaque fois que des enfants s’assoient sur ses genoux, leurs rires en écho arrivent à étouffer le souvenir du bourdonnement enivrant des appareils de loterie vidéo.

Celui que tout le monde appelle «Bob» a déjà possédé six boutiques de golf dans la région de Montréal. Entouré de son épouse qui était aussi sa comptable, le commerçant prospère n’avait pas le temps de penser à la retraite. Il ambitionnait plutôt de travailler uniquement l’été pour mieux fuir l’hiver sur les dix-huit trous de la Floride. Le meilleur des deux mondes quoi.

Une série de vols par effraction - «Onze en deux ans» - a cependant mené l’homme d’affaires à sa perte. Incapable de trouver une compagnie prête à l’assurer et contraint d’embaucher des agents de sécurité, le Lavallois a fini par déclarer faillite en 1994. 

«C’est là que mes problèmes de jeu ont commencé, que tout s’est écroulé.» 

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Déménagé à Trois-Rivières depuis le début des années 2000, Robert Bouchard m’accueille dans son petit trois et demi qu’il quittera bientôt pour un loyer à prix modique. Cette nouvelle est reçue avec un soupir de soulagement. Son compte en banque va également respirer un peu plus.

Bien connu dans la région, l’enseignant et chroniqueur de golf aurait pu passer «Go» et réclamer la discrétion. Il n’a pas hésité une seule seconde à revenir sur son passé trouble avec les machines de vidéopoker. «Mon but est d’aider les gens», me dit-il, parfaitement conscient que plusieurs vont découvrir aujourd’hui que le jeu pathologique lui a déjà fait perdre la totalité de ses économies.

Robert Bouchard s’est mis à fréquenter les bars après avoir été forcé de mettre la clé dans la porte de son gagne-pain. Nouvellement divorcé, il n’y allait pas pour boire, mais pour essayer d’approvisionner son porte-monnaie qui se vidait deux fois plus vite. Loin d’être aussi généreuses que lui, les machines à sous tardaient à lui cracher le gros lot. Au mieux, le joueur gagnait juste assez pour garder l’espoir que la prochaine fois, ça allait être la bonne. 

Obsédé par l’écran scintillant et la certitude que la chance finirait par lui sourire, Robert Bouchard s’est mis à parier le moindre dollar dans les appareils de loterie vidéo qu’il considérait comme ses seuls amis. Isolé et pris au piège, il y a rapidement engouffré les 39 000 $ récupérés sur la vente de sa maison.

La chute libre s’est poursuivie de plus belle à Trois-Rivières. Le nouveau résident n’a pas tardé à identifier les endroits où il pouvait aller jouer sa leçon de golf ou ses petits gains à faire le père Noël dans les centres commerciaux. 

«Quand je gagnais un bon montant, j’en profitais pour payer mon loyer... ou la moitié.»


« «Quand je gagnais un bon montant, j’en profitais pour payer mon loyer... ou la moitié.» »
Robert «Bob» Bouchard

C’est au Salon de jeux, anciennement appelé le Ludoplex, qu’il a atteint le fond du baril. Ici aussi, Bob Bouchard s’empressait de parier tout ce qu’il avait dans une machine sans âme, confiant qu’elle allait le payer au centuple. 

«Mais ça n’arrive jamais comme ça. Tu ne récupères jamais ton argent. C’est depuis ce temps-là que j’en arrache au niveau financier», me dit-il sans jamais s’apitoyer sur son sort.

Sur une période de seize ans, Robert Bouchard estime avoir dilapidé 300 000 $ dans les jeux du hasard tout en consultant différents psychologues appelés à le sortir de cette dépendance. «Ils t’aident à comprendre ton problème, mais ils ne te donnent pas la clé pour le régler.»

Comme l’alcoolique qui gère ses émotions en abusant de l’alcool, le joueur pathologique exprime sa honte, sa peine, sa colère et toute sa détresse en jouant le tout pour le tout.

Lessivé, Bob Bouchard en a perdu le goût de vivre. Il s’apprêtait à poser le geste fatal lorsqu’une dame l’a appelé en insistant pour avoir une leçon de golf ce jour-là. Entre deux conseils où la cliente a bien vu que l’instructeur n’avait pas le moral, il lui a raconté sa vie en pleurant et elle est devenue sa meilleure amie. «Mon ange gardien», louange le Trifluvien qui a cessé de jouer le 5 mars 2010.

«J’en avais assez. Je n’en pouvais plus. Il fallait que je reçoive un coup de pied. Je me le suis donné.»

Sa longue thérapie au centre de réadaptation Domrémy est terminée depuis quelques mois à peine.

Confiant en sa capacité de résister, il a également «dégelé» ses retraits bancaires qui, pendant longtemps, ont été limités à 50 $ par jour pour éviter de tenter le diable. Mais la meilleure façon encore de croire en ses chances de ne pas retomber, c’est de partager son expérience. 

Bob Bouchard va bien. «Je suis heureux et en paix.» 

Plus il se tient loin des établissements où on retrouve des appareils de loterie vidéo, mieux il s’en porte. Le tintamarre des salons de jeux ne l’attire plus. L’homme se surprend même à ressentir le sentiment de liberté qui vient avec la guérison. Et pour une fois, sa fierté retrouvée n’est pas le fruit du hasard.

«Ma vie a complètement changé. Je m’occupe beaucoup. Je paie toutes mes affaires au fur et à mesure!»

Il rit de bon coeur. Pas étonnant qu’on se l’arrache ces jours-ci dans les commerces, garderies et un peu partout pour personnifier le personnage légendaire. Robert Bouchard parle comme le père Noël qui lui fait du bien.

L’agent ne fait pas le bonheur, mais les étoiles qui brillent dans les yeux des enfants, ça n’a pas de prix pour celui qui mise enfin sur lui.