Isabelle Légaré
Alexandre Blouin et Marjorie Desrochers avancent ensemble sur le difficile chemin du deuil de leur fille, Ginny, décédée à la naissance.
Alexandre Blouin et Marjorie Desrochers avancent ensemble sur le difficile chemin du deuil de leur fille, Ginny, décédée à la naissance.

Marjorie, maman orpheline

CHRONIQUE / Il n’y avait pas que la chambre qui était prête. Un coin jeu avait déjà été aménagé dans le salon. Il ne manquait plus que l’arrivée de bébé.

Quatre mois et demi plus tard, les jouets sont rangés. L’espace a fait place à des tablettes murales sur lesquelles ont été déposés un lapin en peluche, des photos en noir et blanc, une attache-suce, une bougie et un petit cœur argenté.

«C’est son urne.»

Marjorie Desrochers est en deuil de Ginny. Née le 1er octobre 2019, sa fille est décédée le lendemain. Moins de 24 heures plus tard. Après trois arrêts cardiorespiratoires.

«Tu es entrée dans nos vies comme une petite étoile si parfaite qui s’est faufilée entre nos mains. Tu as mis tes plus belles ailes et tu t’es envolée. Tu es enfin à la maison et tu auras toujours ta place ici avec nous...»

La maman orpheline écrit pour combler le vide en elle et dans ses bras. Marjorie le fait aussi pour donner la parole aux parents dévastés par la mort qui se manifeste au moment où la vie aurait dû être célébrée.

«Ce sont des parents d’anges. Des paranges.»

Marjorie privilégie l’usage de ce terme qu’elle voudrait voir inscrire dans un dictionnaire. C’est ce qui définit le mieux à ses yeux les femmes et les hommes qui pleurent leur bébé, des mères et des pères qui le resteront éternellement.

Originaires de Montréal, Marjorie Desrochers, 23 ans, et Alexandre Blouin, 22 ans, habitent à Shawinigan. Elle travaille dans un magasin de vêtements tout en étudiant pour devenir secrétaire dentaire. Il exerce le métier de couvreur. En couple depuis quatre ans, les deux amoureux se fabriquent une vie. Rapidement, ça a été clair pour eux qu’ils feraient aussi un enfant.

L’accouchement a eu lieu à l’Hôpital du Centre-de-la-Mauricie. Le stade du travail avançait normalement jusqu’à ce que Marjorie, dont le col était dilaté à environ huit centimètres, demande à recevoir l’épidurale qu’elle a obtenue pour soulager sa douleur. Il n’était pas trop tard, a-t-on répondu à la jeune femme qui a posé la question.

Hasard ou pas, les contractions ont considérablement ralenti par la suite. «Je ne dilatais plus», raconte Marjorie.

La situation est demeurée ainsi pendant six heures, jusqu’à ce qu’on lui administre un médicament pour déclencher à nouveau le travail. Deux heures plus tard, Marjorie pouvait commencer à pousser.

«Quand je poussais, le cœur de ma fille décélérait. Quand j’arrêtais, il revenait à la normale. Son cœur faisait un peu n’importe quoi, c’est ce que le médecin m’a dit.»

Il a fallu avoir recours à la ventouse pour sortir le bébé. Alex a coupé le cordon ombilical reliant sa fille à sa blonde sur qui on a déposé Ginny.

«Elle était tellement lourde», se souvient Marjorie qui sait qu’un bébé naissant n’a pas de tonus, mais quand même. Il y avait également son petit bras, «mou comme un spaghetti», décrit la jeune femme alors inquiète.

Une infirmière a tenté de la rassurer en lui disant que le nouveau-né dormait, mais devant l’insistance de Marjorie, les signes vitaux du bébé ont été vérifiés.

«J’avais raison… On m’a arraché ma fille et ils ont lancé le code rose. C’était la grosse panique.»

Les manœuvres de réanimation ont duré une quarantaine de minutes avant que Ginny soit transportée d’urgence au Centre hospitalier de l’Université Laval, à Québec. «Elle a fait deux autres arrêts cardiaques. L’un en chemin et l’autre, au CHUL.»

Le bébé a été maintenu artificiellement en vie jusqu’à l’arrivée de ses parents qui ont rapidement été confrontés à la pire des décisions, débrancher ou non leur enfant.

«On nous a laissé le choix, mais ce n’était pas vraiment un choix. Si, dans le meilleur des mondes, les médecins réussissaient à la faire revenir, on nous a dit que notre fille serait aveugle, paraplégique, lourdement handicapée... Elle faisait aussi une microcéphalie.»

À ce jour, personne n’est en mesure de préciser aux parents la cause exacte du décès de leur bébé, sinon qu’elle a souffert d’asphyxie périnatale. Ginny a manqué d’oxygène à la naissance. «Les médecins me disent qu’on ne saura jamais pourquoi.»

Différents examens et une autopsie ont été réalisés. Rien d’anormal n’a été relevé.

Au moment où l’on se parle, le couple n’a pas la force de poser d’autres questions. Pour l’heure, Marjorie ressent davantage le besoin de partager son histoire et ses états d’âme sur son blogue et sur sa page Facebook («Maman orpheline: ma famille parfaitement imparfaite») qu’elle a créés au début du mois de janvier.

«Je veux faire une place à toutes les mamans d’anges. Je veux faire comprendre au monde entier que notre peine et notre souffrance sont réelles. Je veux exposer nos familles qui ne comptent pas assez à mon goût. On mérite d’être reconnues, d’avoir une place aussi importante sinon plus que celle des fameuses mères à boutte», a écrit la jeune femme dans un courriel acheminé au Nouvelliste.

Lorsque Marjorie et Alexandre ont fait appel à un organisme offrant du soutien aux parents touchés par le deuil périnatal, ils étaient les deux seules personnes inscrites.

Déplorant le manque de ressources, le couple s’est également senti laissé à lui-même pour traverser les longues et pénibles étapes administratives à la suite du décès de Ginny.

Marjorie aurait aimé être mieux accompagnée, tout comme elle souhaite que la réalité des parents confrontés à cette épreuve soit davantage comprise.

«On veut en parler!», lui ont écrit des mères endeuillées en sachant qu’il y aurait cette chronique.

«Elles ont peur de se faire juger», souligne la jeune femme qui, la première, constate que le deuil périnatal est une réalité peu connue, incomprise, qui provoque encore trop souvent un malaise, des silences.

Marjorie souhaite que leur message soit entendu. Les parents d’anges ont besoin de pleurer leur bébé afin d’apprivoiser son absence.