Isabelle Légaré
Acériculteur bien connu, Angelo Trépanier est également un grand collectionneur de scies à chaîne.
Acériculteur bien connu, Angelo Trépanier est également un grand collectionneur de scies à chaîne.

L’homme à la tronçonneuse

CHRONIQUE / Avez-vous déjà franchi le point de contrôle de sécurité d’un aéroport avec une scie à chaîne dans vos bagages? Anita, oui. Plus d’une fois. L’outil d’abattage était en pièces détachées, emmitouflé dans ses vêtements plus lourds qu’à l’habitude, mais en deçà du poids permis. Qu’est-ce qu’elle ne ferait pas par amour pour son bel Angelo!

L’homme de 81 ans collectionne les tronçonneuses comme d’autres, les timbres ou les cartes de hockey. Il en possède 500, de seize pays différents. Angelo Trépanier n’a pas visité tous ces endroits, mais il voyage à travers ses scies mécaniques.

Si ce nom ne vous est pas étranger, c’est que vous êtes déjà passés par Sainte-Thècle où l’acériculteur est sur le point de commencer sa 57e saison des sucres avec sa chère Anita, 82 ans.

Beauceron d’origine, Angelo baigne dans le sirop depuis l’âge de 5 ans. Son père avait entaillé une vingtaine d’érables sur sa terre afin d’amuser fiston. «À 8 ou 9 ans, je le faisais moi-même.»

Comme Obélix et la marmite de potion magique, le jeune Angelo est tombé dans les chaudières d’eau d’érable, son ADN.

La scie mécanique est entrée dans sa vie lorsqu’il avait 16 ans. Travailleur forestier, Angelo a trouvé un emploi en Mauricie où entre deux chantiers, il a fait un détour par Sainte-Thècle. Le bûcheron a tôt fait d’y remarquer la présence de «cette belle enfant-là». Il parle, bien sûr, d’Anita, une p’tite St-Amant.

Il avait 17 ans. Elle en avait 18. Deux ans plus tard, les tourtereaux se marièrent avec la permission de leurs parents, vécurent heureux, eurent deux enfants et une première cabane à sucre, Aux mille érables, qui totalisait 32 000 entailles au moment de la vendre, en 2008.

Incapable de s’imaginer à la retraite, l’octogénaire exploite depuis dix ans une érablière de quelque 800 entailles qui porte son prénom et celui de sa douce, Chez Anita et Angelo.

Heureux d’un printemps, l’homme m’y a donné rendez-vous pour me raconter son histoire d’amour pour les scies à chaîne anciennes.

Pour l’occasion, Anita est momentanément sortie de sa cuisine où durant les mois de mars et d’avril, elle travaille sept jours sur sept. Ses journées débutent à 7 h 30 et se terminent rarement avant 21 h. Le secret de sa recette de soupe aux pois, c’est de la faire mijoter longtemps.

Son homme s’apprête quant à lui à démarrer les pompes pour ensuite marcher le long des tuyaux qui relient les centaines d’arbres à sucre dispersés sur un peu plus de cinq hectares.

Droit et fort comme un chêne, Angelo arpente sa forêt en raquettes, seul, sans se presser et en prêtant l’oreille. Il y a l’homme qui plantait des arbres. Il y a lui qui les écoute couler.

«S’il y a une fuite dans mes tuyaux, je peux l’entendre.»

Son quatre roues, Angelo l’utilise davantage à l’automne, pour transporter les cinquante cordes de bois coupées à l’huile de coude et avec son inséparable «chain saw». Bûcheron un jour, bûcheron toujours.

Mariés depuis près de 62 ans, Angelo Trépanier et son épouse Anita exploitent une érablière depuis 57 printemps.

Angelo Trépanier m’ouvre la porte d’un garage qu’il appelle son musée. Il y a des scies à chaîne partout, du plancher au plafond, à ne plus savoir où donner de la tête.

Lui, il sait exactement où se trouve chacune d’elles. De sa plus ancienne, une Stihl électrique fabriquée en Allemagne en 1936, à son coup de cœur, une longiligne Rexo de l’après-guerre, originaire de la France.

Impossible de connaître la valeur exacte de tout ce qui se trouve ici. Angelo préfère me répondre qu’il y a mis des «milliers d’heures» à défaire, à réassembler, à nettoyer et à bichonner chacune des tronçonneuses qui brillent comme ses yeux de p’tit gars dans un magasin de jouets.

Sa collection a commencé il y a environ 40 ans, avec quatre scies à chaîne récupérées d’un entrepôt en démolition. Angelo passait par hasard dans le village de Sainte-Thècle lorsqu’il les a aperçues dans une chargeuse-pelleteuse.

L’homme a klaxonné pour attirer l’attention du conducteur sur le point de les jeter dans un conteneur à déchets.

«Si tu les veux, prends-les!»

Angelo est sorti de sa voiture et a rapporté ce trésor chez lui, dans le but de décorer sa cabane à sucre. Le mot s’est rapidement passé parmi les visiteurs. «J’ai une vieille scie à chaîne. Ça t’intéresse?»

En très peu de temps, Angelo Trépanier s’est retrouvé avec une centaine de tronçonneuses qu’il me décrit comme des outils précieux, avec moult détails. C’est vrai qu’en y regardant de plus près, les scies à chaîne ont transformé l’industrie forestière, racontent notre histoire, symbolisent la robustesse et l’ingéniosité.

Angelo a fait de belles trouvailles en publiant dans des journaux locaux sa petite annonce «Recherche scies à chaîne anciennes», mais sa collection a explosé le jour où quelqu’un lui a parlé du commerce en ligne.

L’homme s’est mis à naviguer sur Internet. Il pouvait maintenant se faire livrer à domicile des tronçonneuses achetées ou échangées avec des collectionneurs de la Finlande, de la France, des États-Unis…

«Il est tombé malade!»

Anita éclate de rire en disant cela. On devine que ce n’est rien de grave.

«J’ai été atteint du virus de la scie mécanique», confirme Angelo qui a pu compter sur la compréhension de son épouse le jour où le couple a notamment visité l’Australie et la Chine, il y a quelques années déjà.

Anita ne peut s’empêcher de s’esclaffer à nouveau avant de retourner à ses chaudrons.

«Demande-toi pas ce qu’on a ramené dans nos valises!»