Le voisin Jason en compagnie de ses parents, Marcel Charland et Nathalie Bouchard

Les voisins

CHRONIQUE / Jason Charland est mon voisin. Je l’ai vu grandir du coin de l’œil, de l’autre côté de la haie de cèdres où, ici aussi, la vie file à toute allure.

Un jour, le garçon fréquentait l’école primaire, le lendemain, il me dépassait de deux têtes et était au volant de sa voiture, en direction de son boulot où je l’ai croisé par hasard il y a un an ou deux. Dans une quincaillerie.

«Tu travailles ici, Jason?» Son grand sourire m’a fait chaud au cœur. Le petit voisin n’était plus petit. Il était devenu un jeune homme responsable et autonome. Ses parents devaient être très fiers de lui.

C’est effectivement le cas. «Jason a fait des pas de géant», se réjouissent Nathalie Bouchard et Marcel Charland.

On se croise dans la rue de temps à autre. On se salue timidement par nos prénoms. Dans votre quartier comme dans le mien, on vit les uns près des autres, mais au fond, on se connaît souvent de loin.

Cette semaine, mes voisins m’ont fait une invitation que je n’attendais pas, qui ne se refuse pas. Ils m’ont ouvert la porte de leur maison pour me parler du trouble du spectre de l’autisme, de leur fils, de ses épreuves et de ses défis qui sont aussi les leurs.

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Nous avons été nombreux à dénoncer la décision de Walmart de mettre fin à son programme d’intégration à l’emploi pour ses employés ayant une déficience intellectuelle ou un spectre de l’autisme.

Ce tollé général a été suivi d’un vaste mouvement de solidarité. Aux dernières nouvelles, l’entreprise a exprimé son souhait de réembaucher les personnes remerciées. C’est un début, mais on aurait tort de penser que le dossier est réglé, que tout le monde est content. Ce n’est pas aussi simple.

Jason Charland bénéficie lui aussi d’un programme de type «plateaux de travail» au sein du magasin Canac du secteur Cap-de-la-Madeleine, à Trois-Rivières. Son environnement de travail est harmonieux, mais comme le fait remarquer sa mère, ce n’est pas sans efforts et démarches de sensibilisation. Rien n’est jamais acquis.

Le jeune homme de 25 ans et ses parents savent exactement dans quel état d’esprit se trouvent des familles en ce moment.

Nathalie Bouchard et Marcel Charland peuvent très bien imaginer l’onde de choc vécue par les hommes et les femmes qui ont appris qu’ils perdaient leur emploi sans vraiment comprendre pourquoi. Une telle tempête d’émotions se déchaîne inévitablement sur leurs proches.

«Pour une personne vivant avec un spectre de l’autisme, toute forme de changement est comme un tsunami», explique ma voisine en se tournant vers son fils qui vit beaucoup d’anxiété lorsqu’un truc vient ébranler sa fragile quiétude.

«C’est comme une chaudière d’eau bouillante sur la tête», dit-elle. «C’est quelque chose...», ajoute Jason en laissant entendre qu’on n’a pas idée du trouble qui peut l’envahir pendant des jours.

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Il avait 4 ans lorsque le diagnostic du spectre de l’autisme s’est confirmé.

Je pourrais passer le restant de cette chronique à vous décrire son enfance à aligner dans un ordre précis toutes ses voitures Hot Wheels dont il connaissait les marques par cœur, vous raconter plus précisément ce Noël où le garçon s’est mis dans tous ses états parce que la roue d’une nouvelle petite auto ne roulait pas comme elle aurait dû rouler.

Je savais que mon jeune voisin avait de vastes connaissances en astronomie et en météorologie, mais j’ignorais qu’il avait eu cette fascination pour le lampadaire en face de chez lui, que l’hiver, il pouvait s’asseoir sur le banc de neige, à se demander inlassablement: «Qui l’allume? Qui l’éteint?»

L’autisme n’est pas une maladie. C’est un état qui touche 1,5 % de la population, qui est quatre fois plus fréquent chez les garçons. Les personnes autistes ont des difficultés au niveau de la communication et des interactions sociales. Elles peuvent également avoir des comportements, activités et intérêts restreints ou répétitifs.

Une fois qu’on sait ça, c’est à nous de faire preuve d’ouverture pour les aider à développer leur plein potentiel en tant qu’employeur, collègues, clients et voisins.

Jason Charland n’a pas toujours œuvré dans un milieu accueillant et compréhensif comme c’est le cas aujourd’hui. Il a déjà eu d’autres emplois et des compagnons de travail malveillants qui faisaient exprès pour le déstabiliser. Ces gens savaient que le jeune homme interprète difficilement les sous-entendus ou les blagues sarcastiques du genre... «Tu fais quoi de tes journées à part passer le balai?»

Des clients ont également un examen de conscience à faire.

Chez Canac, son patron est le premier à lui dire qu’il fait un excellent travail à l’entretien ménager. Le service à la clientèle ne fait pas partie de ses tâches. Ainsi, si vous le croisez dans une allée et que vous lui demandez où se trouve ceci ou cela, Jason vous dirigera poliment vers un commis en mesure de pouvoir vous répondre.

Or, le jeune homme rencontre parfois sur son chemin cet individu qui ne connaît pas le sens du mot respect et qui lui balance comme un coup de poing: «Tu es un bon à rien.»

Personne ne mérite de se faire parler comme ça. Jason fait tout en son pouvoir pour s’adapter en espérant qu’on en fasse autant envers lui.

Cette semaine, au boulot, il a eu droit à un peu plus de «bonjour» qu’à l’habitude. L’effet Walmart, sans aucun doute. La controverse aura eu au moins ceci de positif.

«Ça a sensibilisé les gens», aime penser mon aimable voisin.

Comme ses parents, il souhaite que les portes continueront de s’ouvrir pour ces travailleurs qui ont des forces, des limites, du cœur à l’ouvrage et un sourire qui fait grand plaisir.