Même gravement malade, Luc Germain continue d’encourager les athlètes à qui il a consacré toute sa carrière d’entraîneur.

L’épreuve ultime de Luc Germain

Luc Germain vit au jour le jour, en essayant de ne pas penser à demain. Jusqu’à maintenant, ça va. Les Jeux olympiques de PyeongChang ne pouvaient pas mieux tomber. Assis dans son fauteuil berçant, les jambes enfouies sous une couverture, il a l’esprit occupé.

«Je te donne jusqu’à 10 h.»

Luc Germain esquisse un sourire en me disant cela, mais je sais qu’il y a un fond de sérieux dans ce gentil avertissement. L’entrevue ne devra pas s’étirer inutilement. L’homme ne veut rien manquer des compétitions qui passent en boucle à la télé. Il se fatigue plus vite aussi, lui qui n’a jamais hésité à se sortir du lit à 4 h du matin pour farter les skis de fond de ses protégés.

La maladie n’épargne personne. À 57 ans, le coach se voit imposer le fil d’arrivée qu’il entend franchir le plus tard possible.

Les mots «cancer du cerveau» et «incurable» ont été prononcés en novembre dernier, au retour d’un entraînement avec ses jeunes au cœur de la forêt Montmorency, dans le parc des Laurentides.

Luc Germain est l’entraîneur-chef de l’équipe de ski de fond du Rouge et Or de l’Université Laval, à Québec. Il est également à la tête du programme sport-études en ski de fond de l’Académie les Estacades, à Trois-Rivières.

Ce sport occupe ses hivers depuis 36 ans. Il a initié un nombre incalculable d’athlètes d’un peu partout au Québec, permettant aux plus doués de se classer parmi les meilleurs sur la scène nationale et internationale, jusqu’aux Jeux de Nagano, Salt Lake City et Vancouver avec les Guido Visser, Donald Farley et Dasha Gaïazova.

Le fartage n’a plus de secret pour le résident de Trois-Rivières. «Je suis pas pire...», se contente de dire Luc Germain, ce à quoi sa conjointe, Chantal Trempe, se permet de préciser que l’expertise de son chum est reconnue à travers le pays.

Le spécialiste n’a jamais rien noté sur papier. Ses recettes sont mémorisées selon un système que lui seul maîtrise. Il sait que tel jour, les conditions de glisse étaient celle-ci, que tel athlète avait pris part à telle épreuve et obtenu tel résultat. La neige était poudreuse au départ, granuleuse plus loin, mouillée ensuite...

Luc Germain savait qu’en chouchoutant toutes ces paires de skis, il optimisait les chances de réussite de ses champions.

Parlant de victoires, une étagère dans le coin du salon croule sous les trophées portant la mention «Entraîneur de l’année».

D’ordinaire, Luc Germain serait à l’extérieur ces jours-ci, heureux comme un ours polaire qui s’amuse sous les moins 20 degrés Celsius, sa température préférée. «Mais là, on va se le dire, je suis plus frileux qu’avant.»

Affaibli et amaigri, son corps lutte. «J’ai perdu quelques couches», admet celui qui trouve néanmoins la force d’aller saluer les élèves du secondaire qu’il éclaire de ses conseils. Il reste une trentaine de minutes en bordure des pistes et s’en retourne chez lui. «Au moins, je les ai vus et ils sont contents de me voir.»

Ces adolescents sont entre bonnes mains, avec des gens qui n’ont pas hésité à remplacer l’entraîneur au pied levé.

Quant à ses étudiants de l’Université Laval, ils sont assez grands et autonomes pour s’organiser sans celui sur qui ils peuvent toujours compter, en tout temps.

Luc Germain n’a pas eu d’enfant, considérant tous ces jeunes qu’il a pris sous son aile comme les siens.

«Je parle à mes athlètes chaque jour ou presque. Ils me tiennent au courant de leurs résultats», souligne Luc Germain qui a récemment reçu leur visite pour un souper à la bonne franquette. C’était leur idée. Ils sont arrivés à la maison avec la bouffe, leurs anecdotes et leur reconnaissance pour ce coach dont c’est le tour d’être bombardé de mots d’encouragement.

«On ne sait pas trop combien de temps il me reste à vivre encore.»

Luc Germain dit les choses de but en blanc. Parfaitement conscient de la gravité du pronostic, il se fait néanmoins un devoir de ne pas se laisser démoraliser.

L’entraîneur est en train de donner une puissante leçon de courage à sa gang de sportifs. Son plus récent bilan de santé laisse présager le pire, mais vous ne l’entendrez jamais tenir des propos défaitistes.

«Ça ne donne rien d’être négatif. Je fais mon possible et on se croise les doigts. Est-ce que ça va durer trois semaines, un an, deux ans? Personne ne le sait.»

Chantal Trempe n’est pas étonnée de l’entendre parler ainsi. La femme dit prendre exemple sur son homme. Malgré le choc entourant le diagnostic, il évite de se laisser envahir par la colère alors que son premier réflexe à elle a été de trouver cette situation extrêmement injuste.

«Tu continues de donner l’exemple», lui dit-elle avec admiration.

«Je continue, sans me poser de question», affirme l’entraîneur qui sait mieux que quiconque que rien n’est jamais joué d’avance.

Ces Jeux de PyeongChang lui font un bien immense. Pendant deux semaines, toute son attention est portée sur les athlètes qui sans le savoir, arrivent à le sortir de son salon et à lui faire vivre toutes sortes d’émotions. Il en redemande.

«Je suis malade, mais eux, ça fait des années qu’ils travaillent fort. Il faut les encourager. Pendant ce temps-là, je ne pense pas à mes problèmes.»

Luc Germain parle en se berçant doucement, les yeux rivés sur l’écran de sa télé.

Il m’avait donné jusqu’à 10 h... C’est l’heure d’y aller, mais avant, que peut-on vous souhaiter, monsieur l’entraîneur?

Son visage s’éclaire. Il rit.

«Des médailles voyons!»