Isabelle Légaré
Le Nouvelliste
Isabelle Légaré
La pandémie nous oblige à revoir nos habitudes, notamment à l’épicerie.
La pandémie nous oblige à revoir nos habitudes, notamment à l’épicerie.

Le pot, la date et le client

CHRONIQUE / «Monsieur, avez-vous fini de taponner tous les pots de sauce à spaghetti? Ce que vous touchez, vous l’achetez!»

J’avoue que j’ai un peu perdu patience. Le ton de ma voix et mon regard étaient, comment dire, chargés de réprobation.

J’étais à l’épicerie, l’endroit anxiogène par excellence en cette période de crise sanitaire.

Je dois ajouter pour ma défense qu’à la minute où j’y ai mis les pieds, j’ai été confrontée à l’insouciance de ce client qui ne semblait pas avoir bien saisi le principe de la distanciation physique. J’étais en train de me laver les mains dans le lavabo installé à l’entrée du marché d’alimentation lorsqu’il est apparu à mes côtés, très en deçà des deux mètres rassurants.

À vrai dire, il est entré dans ma bulle avant d’en sortir à la demande expresse de la commis à la désinfection que je remercie chaleureusement. Qui sait, elle m’a peut-être épargné un séjour à l’hôpital.

«Oups! J’ai oublié», s’est plus ou moins excusé le type en amorçant sa tournée dans la section des fruits et légumes, en zigzaguant entre les employés qui s’appliquent à mettre correctement en place les poires et les navets.

J’ai eu une pensée pour mon fils cadet qui travaille dans une épicerie entre ses cours en ligne au cégep. Depuis le début de la pandémie, il multiplie les heures de services essentiels, fier de contribuer à l’effort collectif. Mais contrairement à Superman qui enfile sa cape dans une cabine téléphonique, le mien a reçu la directive maternelle de se déshabiller dans le garage et de passer sous la douche une fois sa mission terminée.

Est-ce que tu te laves les mains à l’épicerie?»

«Oui, m’man. Aux quinze minutes.»

Veux-tu ma crème hydratante? Les clients gardent-ils leur distance? Sont-ils aimables avec toi et tes collègues? Est-ce qu’ils vous remercient pour ce que vous faites?»

Certains oui, d’autres moins. Concentrés sur leur liste, plusieurs ont hâte de retourner à leur confinement et oublient d’être reconnaissants.

Mais revenons à mon monsieur. Le cellulaire collé sur l’oreille, il avait l’air de celui qui se faisait dire quoi acheter et quoi ne pas acheter par la personne au bout du fil.

Lorsque l’homme s’est arrêté devant l’étalage des pots de sauce à spaghetti où je me dirigeais aussi, il a pris un contenant, l’a tourné dans tous les sens avant de le remettre sur l’étagère, en a pris un deuxième pour l’étudier avant de le redéposer aussi sur la tablette. À la quatrième récidive, je n’ai pas pu m’empêcher de lui dire, exaspérée, de se brancher et d’arrêter de tout tâter.

«Oui, mais je vérifie les dates!», s’est-il justifié avant de disparaître dans une allée.

Misère...

Si l’homme se reconnaît ici, je le salue avec un brin d’indulgence. Si je vous avais croisé dans notre ancienne vie de non-confinés, je ne vous aurais pas fait la leçon.

Pour dire la vérité, j’aurais probablement eu le même réflexe que vous.

J’aurais viré le contenant de tous bords, tous côtés, puis j’en aurais pris un deuxième avant de finalement opter pour le troisième caché au fond derrière, celui-là même qui m’aurait permis de gagner une journée supplémentaire sous la mention «Meilleur avant»...

Mais je me retiens d’agir ainsi depuis que la COVID-19 m’oblige à laver tout le contenu de mes sacs d’épicerie.

Maintenant, j’y entre pour en sortir au plus vite. J’achète ce que je touche. Si la date limite de conservation du litre de lait ne me saute pas au visage, tant pis, je le prends quand même. Je fais confiance au gérant. La broue dans le toupet en ce temps de grande affluence dans son supermarché, il a mieux à faire que d’essayer de nous refiler son vieux stock.

Ces dernières semaines, on a fait nos devoirs en apprenant à se laver les mains avec zèle et en respectant une saine distance dans la file. On est bons. On ne lâche pas.

C’est ce que me confirme Francis Desrochers, propriétaire du marché IGA des Chenaux, à Trois-Rivières, avant d’admettre qu’il y a encore place à l’amélioration.

«Des messages enregistrés encouragent les clients à limiter les contacts avec les produits, mais il y a du travail à faire.»

L’homme d’affaires sait de quoi il parle en matière de prévention. Un de ses employés a été touché par la COVID-19.

Chaque jour, des membres de son personnel passent discrètement derrière ces gens qui laissent leurs empreintes sur des aliments emballés ou non. Ces vaillants commis nettoient les produits avec rigueur et efficacité avant de les remettre sur les étagères, en toute sécurité. Il arrive cependant que le gaspillage alimentaire soit inévitable.

Francis Desrochers donne l’exemple du paquet de bœuf haché qui a été palpé deux fois plutôt qu’une avant d’être laissé en plan. Pas de risques à prendre dans ce cas-ci. Direction poubelle. Le nettoyant pourrait traverser la fine pellicule de plastique.

Les clients récalcitrants ou nonchalants sont moins nombreux qu’au début de la pandémie, lorsque nous avions tout à apprendre sur le plan de la santé publique. Cela dit, après un mois de confinement et de consignes répétées, encore trop de consommateurs pèsent et soupèsent, vérifient la fraîcheur, la couleur et la fermeté, se décident enfin puis changent d’idée avant de poursuivre leur chemin dans les allées, comme si de rien n’était.

C’est fini ce temps-là. Désormais, on ne regarde pas avec nos mains. On touche avec nos yeux.