Louis-Philippe L’Écuyer, 14 ans, est fier de pouvoir interpréter de belles mélodies sur un «vrai piano à pédales».

Le piano au suivant

CHRONIQUE / André Lacombe avait au bout du fil une dame attristée de devoir se séparer de son piano. C’était en juin 2018.

«Vous ne pouvez pas comprendre ce que cet instrument représente pour moi...»

«Oui madame, je peux comprendre.»

La femme de 76 ans quittait sa maison pour aller vivre dans une résidence pour personnes âgées où son piano ne pouvait l’accompagner. Elle le possédait depuis l’âge de 16 ans. Son père s’était mis sur la paille pour lui offrir ce cadeau.

Le premier réflexe de la septuagénaire avait été de se tourner vers les services municipaux de sa banlieue, sur la rive sud de Montréal. Elle voulait vérifier si on pouvait récupérer son instrument de musique toujours en très bon état, malgré ses 60 ans bien sonnés.

«Soit vous vous en débarrassez en le mettant sur le bord de la rue, soit vous allez le porter à l’écocentre.»

Bien entendu, la citoyenne devait trouver elle-même des paires de bras pour déplacer ce poids lourd vers l’une ou l’autre de ces destinations finales.

La pianiste ne pouvait se faire à l’idée d’abandonner ainsi ce compagnon qui avait toujours su lire en elle, en faisant vibrer ses hymnes à la joie tout comme ses airs de mélancolie.

La dame aurait pu essayer de vendre ou même de donner son piano sur un site de petites annonces, mais ne sachant pas trop par quel bout commencer, elle se résignait maintenant à faire appel à des déménageurs pour le transporter jusqu’à sa dernière note.

C’est comme ça que l’entreprise l’As du piano a été contactée et qu’à travers le récit de l’interlocutrice en peine, André Lacombe a très bien saisi que son instrument ne méritait pas d’être largué au cimetière des résidus sans âme.

Le nom de «Piano au suivant» lui est venu spontanément à l’esprit pour lui expliquer ce qu’il comptait faire pour son piano, mais également pour tous les autres qui, chaque année, terminent tristement leurs jours dans l’oubli.

«Me permettez-vous de l’entreposer en attendant de lui trouver une nouvelle famille?»

Plutôt que de payer pour expédier son piano à l’écocentre, cette musicienne pouvait le léguer à un organisme ou à des gens qui sauraient le reconnaître à sa juste valeur. Ces derniers n’avaient qu’à payer les frais de transport pour le recueillir et préserver sa dignité.

Marché conclu et soupir de soulagement.

C’est comme ça que le magnifique piano de la gentille dame a pris la direction de la ville de Québec où une maman et ses filles lui offrent, depuis, une seconde vie.

Certes, ce ne sont pas toutes les familles qui veulent hériter du piano de l’arrière-grand-père qui l’avait pourtant payé une fortune. Il a besoin d’une solide remise en état. Facture qui peut facilement atteindre les quatre chiffres.

À ce prix-là, on préfère le petit piano blanc laqué fabriqué en Corée. Il est neuf, livraison comprise dans notre salon de style contemporain.

Peut-être. Mais ce n’est pas une raison pour que le patrimoine de l’aïeul soit démembré au centre de tri.

Depuis la mise sur pied du programme «Piano au suivant», à l’été 2018, huit pianos ont pu être sauvés de l’abandon. L’année précédente, le même nombre avait évité d’aboutir sur le bord du chemin grâce à cette initiative d’André Lacombe et de Daniel Lamontagne.

On parle ici d’instruments en très bonne condition. Une visite de l’accordeur et il retrouve sa jeunesse d’antan.

C’est le cas du superbe piano antique Newby & Evans de Louis-Philippe L’Écuyer, 14 ans, de Shawinigan.

«Regarde! C’est écrit «Décembre 1894» dessus!»

Son visage vous rappelle peut-être une chronique parue au printemps 2016 et intitulée «L’hémophilie, le quotidien de Louis-Philippe». Le garçon avait 11 ans.

L’adolescent qu’il est devenu continue de s’injecter un concentré de facteur VIII dans les veines pour prévenir les saignements qui pourraient avoir de graves conséquences, mais il va bien. Tout est sous contrôle.

Louis-Philippe m’avait raconté qu’il aimait jouer du piano. Il s’agissait en fait d’un clavier électronique usagé.

À pareille date l’an dernier, le jeune homme était à l’hôpital Sainte-Justine, un endroit qu’il fréquente depuis qu’il est tout petit. Sauf que cette fois, son séjour n’avait rien à voir avec l’hémophilie. Un coup de malchance.

Une sinusite s’était transformée en ostéomyélite. Son front était à ce point enflé qu’il n’arrivait plus à ouvrir les yeux. Hospitalisé pendant quelques semaines, Louis-Philippe aurait eu besoin de son clavier pour faire passer sa gamme d’émotions.

À l’hôpital, on a dit à sa mère qu’il existait dans l’immense bâtisse un piano public en quête d’un ami pour s’exprimer.

Sonia Sergerie l’a trouvé. L’heure d’après, fiston se levait de son fauteuil roulant afin de prendre place sur le banc du piano. Quelques notes plus tard, le musicien se sentait déjà mieux. «Ça m’a aidé à récupérer.»

Heureuse de voir son fils heureux, la femme a décidé de lui acheter un vrai piano à pédales. Depuis le temps que Louis-Philippe en rêvait, c’est maintenant que ça se passait.

En direct de la chambre d’hôpital, Sonia s’est mise à éplucher les petites annonces en essayant de respecter son budget: 400 $ pour un piano de seconde main et un autre 400 $ pour le voir apparaître dans la petite pièce tout au bout de l’étroit couloir du bungalow.

Quand elle a vu «Piano à donner» à Shawinigan, la mère de famille a cru que son jour de chance était arrivé. Elle a contacté l’As du piano pour fixer une date de déménagement. Elle a déchanté en apprenant que l’opération n’était pas un cadeau.

Le piano se trouvait au deuxième étage d’un duplex. Pour le descendre de là, il fallait emprunter un escalier étroit en colimaçon. À moins de démonter (remonter) le piano avec les risques que ça comporte, les déménageurs devaient utiliser... une grue. Pas donné.

Silence radio. Sonia Sergerie n’avait pas le choix de revoir ses plans.

«Si vous cherchez toujours un piano, madame, on en a quelques-uns. C’est gratuit.»

André Lacombe lui a fait parvenir des photos d’instruments confinés à l’entrepôt. On lui proposait d’adopter celui de son choix en échange des frais encourus – moins de 400 $ - pour livrer le fragile mastodonte en un seul morceau.

Affaire réglée et re-soupir de soulagement.

Une dame de Laval avait confié à «Piano au suivant» un instrument qui n’attendait que Louis-Philippe pour résonner comme il se doit.

Je vous ai déjà dit que l’ado est heureux?

Il a suivi des leçons, mais rien ne lui fait plus plaisir que de laisser son oreille musicale s’abandonner à l’âme de son piano.