Ann-Sophie Provencher vit avec la paralysie cérébrale et avec ses pinceaux.

Le grand art d’Ann-Sophie

Penchée au-dessus d’une toile posée à plat sur la table, Ann-Sophie Provencher achève de peindre un paon. Concentrée, elle s’applique à mettre les dernières touches de couleur sur la queue déployée. Ses doigts contractés tiennent solidement le pinceau.

Ann-Sophie est une artiste. Les ailes figées, la jeune femme de 25 ans prend son envol en laissant son talent s’exprimer.

Sa belle-mère l’accompagne pour notre rencontre. La femme arrive à traduire les réponses de celle qui articule non sans difficulté chaque mot à deviner.

D’une patience exemplaire, cette Ann-Sophie. C’est l’histoire de sa vie: faire preuve de compréhension envers ceux et celles qui ne comprennent pas ce qu’elle dit.

Andrée Lamy n’a pas eu d’enfant, mais elle aime la fille de son conjoint, Roch Provencher, comme la sienne. En juin dernier, c’est elle qui est sortie sur la place publique pour dénoncer le vol dont Ann-Sophie venait d’être victime.

Son vélo adapté avait été dérobé en plein jour. Le malfaiteur ne s’était pas gêné en se servant directement dans le cabanon de la résidence de Trois-Rivières.

«J’étais tellement enragée!»

Andrée Lamy sourit en disant cela. Cet épisode s’est heureusement bien terminé. Un mouvement de solidarité s’est enclenché avec la parution dans les médias et réseaux sociaux de la photo du fameux tricycle modifié.

Les gens ont ouvert l’oeil, l’engin fait sur mesure a été retrouvé et sa belle-fille a pu reprendre sa route qui n’a jamais été lisse et droite.

Ann-Sophie Provencher aurait dû venir au monde en bonne santé, et non handicapée pour le reste de ses jours.

La jeune femme vit avec la paralysie cérébrale à la suite d’un manque d’oxygène à la naissance, une conséquence grave et directe d’une erreur médicale, celle du docteur Paul-André Latulippe.

Cette triste histoire a été médiatisée à l’époque. La mère du bébé, Marie-Claude Marcotte, avait intenté une poursuite contre le gynécologue-obstétricien à qui elle réclamait près de 9,5 millions $.

Une entente hors cour a été conclue après plusieurs années de procédures judiciaires. Le montant alloué n’a jamais été dévoilé, mais assure néanmoins une sécurité financière à Ann-Sophie.

Je ne savais pas que c’est elle que j’allais rencontrer en me présentant dans les locaux de La Fenêtre, un centre d’immersion pour les personnes handicapées dont on sous-estime le talent caché.

Ici, on a compris que l’art et la culture peuvent apporter de la lumière dans le quotidien de gens qui vivent trop souvent dans l’ombre.

Anne-Sophie Provencher s’est présentée à La Fenêtre il y a trois ans. On lui a donné un pinceau, une toile et des tubes de couleur. On l’a également fait monter sur la scène avec son fauteuil roulant électrique pour lui permettre de chanter, de jouer au théâtre...

La jeune femme a besoin d’aide pour faire tout cela, mais elle s’épanouit. L’inspiration, contrairement à la paralysie, est sans limites.

«Ann-Sophie a tellement évolué depuis qu’elle vient à La Fenêtre. Ça a changé sa vision de la vie. Avant, elle était beaucoup plus renfermée sur elle-même. Ses professeurs sont des anges! Ils lui permettent de développer ses pleines capacités.»

Andrée Lamy est admirative devant le talent de sa belle-fille qui fait notamment de l’art abstrait.

L’été dernier, peu de temps après le vol de son tricycle adapté, Ann-Sophie Provencher a fait une première exposition solo. Toutes ses toiles, une vingtaine, ont rapidement trouvé preneurs.

«La vie est bonne pour toi. On a retrouvé ton vélo. Qu’est-ce que tu pourrais faire pour redonner au suivant?»

À la question de sa belle-mère, l’artiste a eu cette réponse. Elle a remis la totalité de la vente de ses oeuvres à La Fenêtre, une somme de près de 800 $.

Ce dimanche 2 décembre, Ann-Sophie Provencher sera au Centre culturel Pauline-Julien pour apprécier le talent d’artistes de renom qui appuient la mission de l’organisme.

C’est la traditionnelle vente aux enchères de La fenêtre qui met à l’encan régulier et silencieux quelque 90 oeuvres originales des Yves Ayotte, Raymond Caouette, Marie-Josée Roy, Serge Brunoni, Hélène Chartrand, Nancy Moffatt, Lynn Garceau...  

Qui sait si, un jour avant longtemps, on ne retrouvera pas un «Provencher» aux enchères?
Ann-Sophie rit à cette idée avant de me dire, par l’entremise de sa fidèle complice: «Quand je peins, on dirait que je ne pense à rien.»

Et l’art de faire le vide, c’est de se sentir aussi légère que les plumes d’un paon.