Victime d’un grave accident de moto en juillet 1975, Claude Grenier a fait appel à l’émission Deuxième chance pour retrouver les premières personnes qui les ont secourus, lui et son meilleur ami.

Le fardeau de la culpabilité

Les deux amis n’auraient jamais dû monter sur la moto ce soir-là. Ils avaient trop bu. Claude Grenier voudrait pouvoir revenir en arrière pour faire autrement, mais le mal est fait.

Quarante-deux ans plus tard, il a décidé d’assumer cette erreur de jeunesse. En parler, c’est éviter que d’autres la répètent. C’est commencer à se libérer, aussi, du poids de la culpabilité.

Claude Grenier ne cache pas sa nervosité en m’accueillant dans son bureau situé au sous-sol de sa résidence, à Shawinigan. Consultant en ressources humaines et conseiller municipal, l’homme de 62 ans a également enseigné une vingtaine d’années au niveau collégial. Il connaît beaucoup de monde et l’inverse est aussi vrai.

«Je sais que je ne devrais pas, mais j’ai un peu peur du jugement des autres...»

Ce père et grand-père n’est pas fier de lui, mais il ne veut plus refouler cet épisode qui a marqué sa vie et dont il tire, le premier, des leçons. «Après ça, j’espère tourner la page et tant mieux si mon histoire peut servir à quelqu’un.»

Juillet 1975. Le jour, Claude Grenier travaille dans une entreprise de déménagement. Le soir, l’étudiant en vacances fait la fête. C’est l’été de ses 20 ans et il sait en profiter avec Daniel Boisvert, son meilleur ami qui ne laisse pas sa place non plus.

Cette soirée du 20 juillet est une autre occasion de prendre un coup solide. Nanette Workman est en spectacle à Shawinigan. Claude, Daniel et le reste de leur gang sont parmi la foule. Le show se termine, mais le fun ne fait que commencer. Comme c’est souvent le cas, ils ferment le bar à 3 h du matin.

Claude Grenier et Daniel Boisvert auraient dû rentrer sagement à la maison pour dégriser. Mais depuis le début de l’été, ils campaient avec d’autres gars sur le bord d’un lac à Notre-Dame-du-Mont-Carmel, la municipalité d’à côté.

Alcool et jugement font rarement un bon mélange. L’abus de l’un engendre souvent le manque de l’autre.

«On n’aurait jamais dû prendre la moto», regrette amèrement Claude Grenier. «On était chauds...»

Daniel a démarré sa puissante Suzuki en annonçant qu’il s’en allait dormir au lac. Claude s’est assis derrière lui sans vraiment s’objecter. Les deux amis étaient trop éméchés pour se convaincre l’un et l’autre que ce n’était pas une bonne idée de prendre la route dans cet état.

En chemin, le duo a poussé l’audace de narguer deux personnes qui prenaient place sur une petite motocyclette.

«On déconnait comme des jeunes cons», se reproche Claude Grenier avant de laisser tomber: «On était tout le temps sur le party. On était dû pour se casser la gueule. Je ne suis pas fier de ça. On a couru après...»

L’accident est survenu quelques secondes plus tard, sur le pont enjambant la rivière Saint-Maurice, à l’entrée de l’ancienne ville de Shawinigan-Sud. L’homme en garde quelques flash-back. Il est étendu au sol. Une femme lui porte secours. Toujours conscient, il entend son ami râler plus loin.

«Daniel est arrivé en pleine face dans la clôture du pont. Il a eu la mâchoire, l’omoplate et la clavicule fracturées, la rotule égrenée, les poumons perforés. Il était cassé de partout.»

Claude Grenier ne s’en est pas tiré indemne non plus. Son foie a été percé à plusieurs endroits et on a dû lui refaire le poignet.

Les deux jeunes hommes ont été hospitalisés pendant plusieurs semaines aux soins intensifs. Un moindre mal dans les circonstances. Ils auraient pu se tuer.

Mais telle une bombe à retardement, la mort a malheureusement frappé une dizaine d’années plus tard. Daniel s’est enlevé la vie.

Peut-être que ça n’a rien à voir, on ne le saura jamais, mais Claude Grenier ne peut s’empêcher de penser que son meilleur ami ne s’était pas remis de cette nuit tragique, un sujet évacué de leurs conversations.

Quelque temps avant de commettre l’irréparable, Daniel avait rencontré Claude par hasard, se limitant à lui dire. «Il faut que je te parle.»

«Je lui ai répondu que j’allais le rappeler, mais occupé et pressé, j’ai tardé à le faire», regrette profondément un homme dont la culpabilité ressentie depuis l’accident s’en est trouvée décuplée. «On n’aurait jamais dû embarquer sur la moto... Et j’aurais dû rappeler Daniel.»

Le samedi soir 24 mars prochain, Claude Grenier, sa conjointe et ses enfants seront devant le téléviseur pour écouter Deuxième chance d’Ici Radio-Canada, une émission où les participants espèrent retrouver une personne qu’ils veulent remercier ou à qui ils souhaitent demander pardon.

Le résident de Shawinigan s’est tourné vers cette équipe de recherchistes pour l’aider à retracer les gens qui leur ont porté secours, à Daniel et lui, quarante-deux ans plus tôt. Il souhaitait notamment rencontrer cette infirmière qui, selon son souvenir, lui a porté assistance dans les secondes qui ont suivi l’impact.

Vous avez probablement vu passer un avis de recherche à son sujet. Au cours des derniers mois, il a été partagé à maintes reprises sur les réseaux sociaux.

«Ce soir brumeux de juillet 1975, après avoir dépassé quelques voitures, les deux jeunes hommes ont perdu le contrôle de la moto et ont heurté la bande trottoir du pont. Sans l’intervention de cette femme sur les lieux de l’accident, probablement que l’un des motocyclistes n’aurait pas survécu», disait le communiqué.

Ce n’est pas le but de cette chronique de révéler le dénouement de l’émission, mais oui, des retrouvailles ont eu lieu. À travers surtout cette expérience qui ravive toutes sortes d’émotions, Claude Grenier apprend à faire la paix avec l’été de ses 20 ans et l’absence de son meilleur ami.