Forte de l’appui de ses collègues de la clinique médicale, Andrée Gélinas entend offrir le dîner gratuit aux enfants démunis qui fréquentent l’école voisine.

Le dîner est prêt

Andrée Gélinas ne peut pas s’en empêcher. Sachant qu’un problème existe, elle réfléchit aux solutions possibles. Inutile de la décourager en lui disant que cette fois-ci, c’est passablement plus compliqué, il est déjà trop tard. Elle a trouvé une façon de nourrir des écoliers qui, selon toute vraisemblance, ne mangent pas à leur faim.

La femme a hésité avant d’accepter de me raconter sa plus récente aventure. Humble comme le sont les personnes ayant le cœur à la bonne place, elle insiste pour que j’écrive que sa bonne action est le résultat d’un travail équipe. Voilà, c’est fait. Andrée Gélinas n’est pas toute seule là-dedans, mais on a tous deviné que sans son sens inné de l’organisation, il n’y a pas d’histoire.

Il faut remonter à novembre 2013 pour comprendre ce qui l’anime en ce moment.

Andrée Gélinas est adjointe administrative à la Coopérative Le Rocher, un regroupement de médecins de famille voisin de l’école primaire Antoine-Hallé du secteur Grand-Mère, à Shawinigan.

«Est-ce qu’il faut absolument nommer l’école dans ton texte?», me demande la dame soudainement inquiète. Il faut la comprendre. Elle souhaite remplir des ventres vides, pas donner la chance aux esprits malveillants d’alimenter les préjugés.

C’est un fait connu, la pauvreté s’est aggravée au cours des dernières années dans ce coin de la ville. Il y a quatre ans, le personnel de la clinique médicale a eu vent de ceci entre deux patients venus consulter... Sur le trottoir d’en face, on y avait aperçu des enfants marchant avec des bottes d’hiver trouées et recouvertes de chaussons pour empêcher le froid de s’y glisser.

«Le cœur nous a arrêté de battre», raconte Andrée Gélinas en parlant au nom de ses collègues ébranlés par cette dure réalité observée à deux pas de là.

«Je suis prête à acheter un gros père Noël que nous pourrions faire tirer», avait aussitôt proposé la docteure Yolanda Gonzalez en se tournant vers Andrée Gélinas pour mettre en branle une collecte de fonds. Deux mois plus tard, c’est plus de 4000 $ qui ont été remis à la direction de l’école pour habiller des pieds à la tête les écoliers les plus démunis d’entre eux.

L’initiative a été répétée l’année d’ensuite et l’autre d’après. Quatre ans plus tard, on n’entend plus parler d’enfants chaussés de bottines isolées avec les moyens du bord, mais tout n’est pas réglé pour autant.

«Depuis quelque temps, nous avons remarqué que certains élèves n’allaient pas dîner, soit par manque de temps, de présence à la maison ou, encore, par manque d’argent. Ils partent de l’école et cinq minutes plus tard, ils sont revenus dans la cour de récréation.»

Pour Andrée Gélinas et ses compagnes de travail, il apparaît évident que ces fillettes et garçons ne sont jamais retournés chez eux et puisqu’ils n’ont pas de boîte à lunch à la main, tout porte à croire qu’ils n’ont pas mangé non plus. «Ça n’a pas de bon sens!»

Depuis toujours, Andrée Gélinas vit dans le secteur Grand-Mère. Impliquée dans diverses associations et comités, elle connaît tout le monde et tout le monde la connaît. Instinctivement, le personnel de la coop de santé a fait appel à cette travailleuse acharnée pour trouver une façon d’appliquer ce dicton voulant que ça prenne tout un village pour élever un enfant.

Andrée Gélinas n’a pas mis de temps à élaborer un plan de match qui a récemment été présenté à la direction de l’école Antoine-Hallé. Elle s’engage à servir gratuitement le dîner aux élèves les plus défavorisés, des enfants discrètement identifiés par les enseignantes et dont les parents auront signé une lettre donnant leur accord.

En plus du repas, Andrée Gélinas leur offrira un endroit pour rester au chaud durant les journées froides de l’hiver. La clinique médicale a accepté de prêter un local inoccupé à l’adjointe administrative qui est emballée de voir avec quel empressement son entourage embarque dans sa galère.

Une petite armée de bénévoles s’est rapidement manifestée pour mettre la main à la pâte. En réponse à un appel lancé un peu avant les Fêtes sur sa page Facebook, cette organisatrice en chef a réussi à recruter dix-sept personnes prêtes à cuisiner pour ces enfants en pleine poussée de croissance.

Celle qui a longtemps animé dans le mouvement scout a tout prévu pour garder ses «p’tits» occupés une fois le ventre plein. «Je vais leur trouver des livres, des jeux, une télé... Je pourrais mettre un divan juste-là», m’énumère la dame qui entend nourrir son monde chaque jour de classe et jusqu’aux vacances d’été. C’est tout un contrat, mais Andrée Gélinas se dit capable d’en prendre. «Les obstacles sont faits pour être franchis.»

Les 2600 $ amassés lors de la plus récente campagne de financement du groupe de médecine familiale constituent à son avis un bon départ. «Puis quêter pour les autres ne m’a jamais dérangée», sourit la dame qui dit avoir beaucoup d’amis et de connaissances qui ne peuvent rien lui refuser.

Andrée Gélinas n’a aucune idée du nombre d’écoliers qui vont se présenter à son local au cours des prochains jours. Cinq, dix, vingt?

«Même s’il n’y a qu’un seul enfant, je vais le faire. Je viendrai le chercher et je l’amènerai dîner chez nous!»