Intervenant social, Stéphan Moïse est photographié dans le salon de Robert qui a accepté de nous ouvrir les portes de son logement pour les besoins de cette chronique sur le trouble d’accumulation compulsive.

Le désordre dans tous ses états

La peur d’en manquer. C’est l’explication de Robert* qui fait tout en son pouvoir pour résister. Ce n’est pas facile, surtout lorsque l’objet convoité est à bas prix.

Son salon commence à être sérieusement envahi. Ce serait trop long de vous dresser la liste, mais les vêtements dominent, de même que les produits de nettoyage.

Je ne sais plus où regarder et mettre les pieds. Un mur est disparu derrière des boîtes et des sacs dont j’ignore le contenu, mais qui, à la lumière de ce que je vois autour, renferment probablement des articles dont l’homme n’a pas vraiment besoin, du moins, pas en une telle quantité.

Robert n’a jamais de visite et n’invite jamais personne. Le septuagénaire ne le dit pas comme tel, mais il peut difficilement échapper à la crainte du jugement, à la honte associée à l’éparpillement qui domine chez lui.

Le trouble d’accumulation compulsive toucherait 1,4 million d’individus au Canada. C’est peut-être vous, votre conjoint, votre mère, un ami, un voisin. Méconnu, mais, surtout, caché, le TAC finit par isoler celui ou celle qui ne peut s’empêcher d’amasser des objets plus ou moins utiles et, souvent, sans grande valeur.

Le résultat laisse sans mots. Rien à voir avec le fouillis qui sévit dans la chambre d’un ado. Ce n’est pas non plus le désordre qui règne dans le garage ou la pièce fourre-tout de la maison, un bric-à-brac qui s’élimine avec un minimum de temps, d’organisation et de bonne volonté. On est complètement ailleurs.

Le TAC est un problème aussi réel que tous ces trucs hétéroclites qui s’amoncellent, pêle-mêle, du plancher au plafond. Partout. On est dans la perte de contrôle, totale et complexe. Se séparer de ses biens relève de l’impossible.

«Je ne veux pas que tu écrives mon vrai nom et que tu donnes mon adresse. Je ne veux pas qu’on me reconnaisse.» C’était à prendre ou à laisser.

J’ai rencontré Robert par l’entremise de Stéphan Moïse, intervenant social au Phénix, un organisme de Shawinigan qui vient en aide aux personnes vivant avec une problématique de santé mentale. Stéphan connaît bien Robert qui vit avec un trouble de l’humeur et un trouble de la personnalité limite. C’est lui qui, le premier, est entré dans le logement pour y découvrir un véritable capharnaüm.

C’était l’été dernier. Robert avait dû être hospitalisé en raison de sérieux problèmes aux genoux. De passage dans l’établissement de santé, Stéphan Moïse en a profité pour aller le saluer. Il l’a retrouvé amaigri et inquiet. Des «inspecteurs» étaient passés chez lui juste avant son départ pour l’hôpital et avaient l’intention d’y retourner.

Devant les explications évasives de l’homme anxieux, Stéphan lui a proposé son aide. «Je peux leur ouvrir la porte si tu veux.» Robert lui a remis la clé de son appartement où l’intervenant s’est rendu de ce pas. Sur la porte était apposé un avis du service des incendies.

De par son travail, Stéphan Moïse a l’habitude d’en voir de toutes les couleurs, mais là, il avait affaire à du jamais vu. «C’était majeur, spectaculaire.»

La photo ci-jointe de la cuisine en fait foi. L’intervenant a eu du mal à se déplacer dans le quatre pièces et demie également encombré d’aliments dont des boîtes de céréales, des conserves et de la nourriture périssable, mais heureusement emballée. «Il n’y a pas eu de vermines, pas dans son cas à lui.»

La cuisine de Robert, à l’été 2017.

Un puissant ménage s’imposait. Robert a autorisé le propriétaire à vider l’endroit et a remboursé la facture du conteneur à déchets. Depuis quand accumulait-il tous ces objets? Bonne question. On parle en termes d’années, sans aucun doute. Pourquoi? Difficile à dire aussi.

La littérature consacrée au trouble d’accumulation compulsive évoque le traumatisme refoulé, la culture du matérialisme, un problème avec le deuil, la peur de l’abandon... Un premier colloque québécois sur le TAC s’est tenu au printemps dernier dans le but, justement, de comprendre cette problématique et de trouver des pistes de solution.

Le TAC figure parmi les symptômes des troubles anxieux et finit par empoisonner le quotidien de la personne qui en souffre même si, comme Robert, elle peut en nier la gravité.

Pour lui, c’est de l’insécurité», constate Stéphan Moïse qui souligne que très souvent, une thérapie s’impose pour se sortir la tête du chaos. Robert avoue que les pompiers «n’étaient pas contents» lorsqu’ils se sont pointés chez lui, au printemps 2017. Pour sa propre sécurité et celle des autres, il devait mettre de l’ordre dans son logement, en commençant par libérer le corridor où c’était hasardeux de circuler.

J’y suis allée cette semaine. C’est beaucoup mieux que c’était à pareille date, l’an dernier, mais Robert accumule toujours. Pas autant qu’avant, mais la photo de Stéphan Moïse au milieu du salon parle d’elle-même.

«J’ai toujours peur d’en manquer. C’est une maladie.» Conscient que cette crainte est déraisonnable, Robert fréquente régulièrement le Phénix pour mieux se comprendre et éviter de rechuter.

Lorsqu’il doit se rendre à l’épicerie ou dans n’importe quel autre commerce où on nous attire à coup de gros rabais, le brave homme s’évertue à s’en tenir à sa liste d’achats. «J’essaie d’être plus fort que ma pensée, de contrôler mon désir d’acheter.»

Robert explique qu’en raison de ses douleurs persistantes aux genoux, il n’a pas eu le temps d’assembler les deux meubles de rangement qui sont toujours dans leur boîte respective, sur le plancher, parmi des articles divers et neufs, dans bien des cas. Inutile de lui répéter. Il le sait. «Il faut que j’en enlève encore un peu. Mon ménage n’est pas terminé.»

* Le prénom a été changé par souci de confidentialité.