Isabelle Légaré
Le Nouvelliste
Isabelle Légaré
Préposée aux bénéficiaires, Élianne Picard a failli mourir après avoir été atteinte de la COVID-19. Cinq mois plus tard, la femme de 55 ans n’a plus la même vie qu’avant.
Préposée aux bénéficiaires, Élianne Picard a failli mourir après avoir été atteinte de la COVID-19. Cinq mois plus tard, la femme de 55 ans n’a plus la même vie qu’avant.

Le combat inachevé

CHRONIQUE / Élianne Picard est à bout de souffle. Chaque phrase lui demande un effort, lui gruge de l’énergie. La préposée aux bénéficiaires a failli mourir au combat. La COVID-19 s’est emparée de ses poumons.

Cela fait plus de cinq mois que la femme de 55 ans a dû être plongée dans un coma artificiel au terme duquel elle s’est réveillée la vie sauve, mais la santé hypothéquée. Physiquement et psychologiquement. Tout a changé et certainement pas pour le mieux.

La respiration sifflante, Élianne se remet péniblement de cette attaque sans merci à l’entièreté de son corps. Le virus a laissé des traces qui tardent à s’effacer, et ça, c’est si les séquelles disparaissent complètement un jour.

«J’ai tout le temps peur de mourir... Mon médecin me dit que plus je panique, plus je vais avoir des difficultés respiratoires.»

Plus facile à dire qu’à faire.

«Je n’ai pas le contrôle là-dessus. Je me sens déjà étouffée…»

La résidente de Shawinigan n’ose même plus regarder en direction de son lieu de travail, à quelques pas de chez elle.

«Je ne me sens pas bien… Ce n’est pas le fun à dire, mais je n’aime pas cette place-là.»

Élianne Picard était préposée aux bénéficiaires au CHSLD Laflèche où au printemps dernier, on a déploré de nombreux cas de COVID-19, dont plusieurs décès parmi les résidents.

Dès le début de la pandémie, la femme asthmatique a exprimé ses craintes à ses supérieurs, surtout en apprenant qu’une collègue avait été déclarée positive.

«Ne me laissez pas sur le plancher. Je peux en mourir.»

Elle y est restée et les premiers symptômes se sont rapidement manifestés.

«Des maux de tête épouvantables, des grosses difficultés respiratoires et un mal de gorge intense, comme je n’ai jamais eu dans ma vie.»

Le dimanche 23 mars, Élianne passait le test de dépistage. Le 26 mars, elle apprenait que son résultat était positif. Le 28 mars, la femme s’est levée de son lit pour y retomber. Incapable de parler et brûlante de fièvre, elle arrivait seulement à émettre des sons.

«Je pensais mourir.»

Élianne a quitté la maison en ambulance pour être admise au Centre hospitalier affilié universitaire régional (CHAUR), à Trois-Rivières.

«Mes poumons étaient tellement infectés par la COVID. L’air ne pouvait pratiquement plus passer.»

Les médecins rencontrés n’en revenaient pas que la patiente ait survécu.

«Mes poumons sont fragilisés. Ils ont beaucoup travaillé.»

Personne ne peut lui garantir qu’elle retrouvera ses capacités respiratoires d’avant. Tout ce qu’on lui répète, c’est de patienter, que le temps devrait faire son œuvre.

Élianne comprend, mais ce conseil est loin de la rassurer.

«Je ne veux pas être pognée avec ça le reste de ma vie. Je ne vivrai pas longtemps…»

Sortie de l’hôpital depuis le 21 avril, la femme a dû réapprendre à marcher.

«J’ai perdu 50 % de ma masse musculaire et beaucoup de poids. J’avais la peau plissée comme une vieille madame.»

Elle commence tout juste à marcher correctement, mais après 20 minutes, ses difficultés respiratoires l’obligent à s’arrêter.

«Le vouloir est là, mais le pouvoir...»

Élianne Picard doit apprendre à vivre avec les séquelles de la COVID-19.

D’autant plus que des douleurs aux genoux sont apparues.

«Moi qui étais en forme, je trouve ça dur moralement. Je suis vraiment tannée de tout cela! Je ne vois plus la porte de sortie.»

N’ayant pas accès à de la physiothérapie en raison des mesures de confinement, elle s’est progressivement remise sur pied avec le soutien de son conjoint, Stéphane Rheault.

«Une chance qu’il était là. Il m’a aidée dans tout.»

Il lui a notamment installé un système de poulies afin qu’elle puisse faire des exercices pour renforcer ses bras. Élianne s’est également acheté un vélo stationnaire pour pédaler à son rythme, sans forcer.

Elle a dû redoubler d’efforts et d’imagination pour manger toute seule. La main tremblante, Élianne arrivait tant bien que mal à rapprocher la cuillère de sa bouche. «Je réussissais une fois sur vingt...»

Elle a perdu ses cheveux, mais ce qui l’inquiète davantage, ce sont les pertes de mémoire, vraisemblablement une conséquence du coma dans lequel elle est demeurée une dizaine de jours.

Ce trouble devrait s’estomper, lui a-t-on de nouveau fait savoir, mais encore là, son inquiétude est persistante.

«Est-ce que je vais avoir la maladie d’Alzheimer avant le temps? À cause de ça?»

Plusieurs fois au cours de l’entretien téléphonique, Élianne manifeste son désarroi face à son nouveau quotidien en dents de scie.

«Je trouve ça vraiment plate. Je suis vraiment tannée!»

Élianne Picard a subi un choc post-traumatique. Elle consulte toujours un psychologue.

«Au début, je faisais des cauchemars. Je me réveillais en sursaut.»

Toujours le même mauvais rêve. Elle se noyait... la tête hors de l’eau.

«J’avais peur de dormir, de ne plus me réveiller.»

L’arrivée de l’automne, la saison des premiers rhumes, l’effraie également au plus haut point. «J’ai l’impression que si je pogne ça, je vais mourir.»

Sa vie est bouleversée.

«Foutue en l’air», dit-elle pour être plus juste.

Élianne Picard aimait son métier qu’elle pratiquait depuis 25 ans. Elle ne sait plus si c’est encore le cas.

«Ça me fait trop peur... Je ne pourrai pas retourner dans le milieu de la santé si ma respiration reste comme ça.»

La préposée aux bénéficiaires est également frustrée et triste face à la direction du CHSLD Laflèche qui n’a jamais pris le temps de prendre de ses nouvelles, sauf il y a deux ou trois semaines. Un message laissé dans sa boîte vocale.

Trop peu, trop tard, pour celle qui aurait apprécié recevoir un mot d’encouragement bien avant, voire une simple carte dans laquelle on lui aurait écrit qu’on pense à elle.

«Ça m’aurait fait tellement plaisir. Je me serais moins sentie comme un numéro.»

Élianne Picard poursuit sa convalescence à la maison, mais c’est au chalet qu’elle aime davantage se ressourcer. Moins elle se trouve dans un lieu public, plus librement elle respire.

Sa vie post-COVID est faite de bonnes et de moins bonnes journées. La veille de notre entretien, ça n’allait pas. Le matin de l’entrevue, ça allait mieux. Dotée d’une « tête de cochon», sourit-elle au bout du fil, la préposée aux bénéficiaires entend faire tout en son pouvoir pour reprendre son souffle. À commencer par éteindre la télé.

«Ça me stresse. Entendre parler de la deuxième vague me fait capoter.»

Tout comme de voir et d’entendre ceux et celles qui s’opposent au port du masque ou qui alimentent la désinformation au sujet de la pandémie de la COVID-19.

«Ces gens-là mériteraient de passer par où je suis passée, pour comprendre que c’est beaucoup plus dangereux qu’ils pensent.»