Originaire du Cameroun, Marie-Alice Djuka exerce le métier de soudeuse après avoir d’abord choisi le droit.

La future avocate devenue soudeuse

Marie-Alice Djuka a étudié le droit avec l’ambition de devenir une brillante avocate et de rendre, un jour, son propre verdict. Elle exerce finalement le métier de soudeuse.

Que s’est-il passé entre son rêve d’être nommée juge et sa réalité non moins honorable? La Camerounaise a changé de direction comme les pales d’une éolienne tournent au gré du vent.

Je ne suis pas la première à lui dire qu’on lui donne dix ans de moins. Je ne crois pas non plus faire un faux pas en ajoutant que cette femme de 43 ans est la seule à parler avec un accent africain parmi tous ses collègues masculins. 

Vêtue de sa combinaison de travail, elle m’a suivie dans la salle de réunion de la haute direction de Marmen, l’employeur de celle qui passe habituellement inaperçue avec son masque devant le visage. Cette spécialiste de la soudure a pris place timidement à l’extrémité de l’immense table de conférence, visiblement étonnée que je m’intéresse à son histoire pas tout à fait comme les autres.

Deuxième de six enfants, Marie-Alice Djuka est née et a grandi à Dschang, une ville historique et universitaire pas trop grande ni trop petite, comparable en quelque sorte à Trois-Rivières. Son père, un commerçant qui avait sa propre parfumerie, n’avait pas eu la chance de faire de longues études, mais il s’était promis que ce serait le cas de tous ses enfants. 

À tour de rôle, ces derniers ont bénéficié du soutien pédagogique d’un «répétiteur», une sorte de prof privé qui leur faisait réviser les apprentissages après les heures de classe. Il en a été ainsi pendant toute l’enfance et l’adolescence de Marie-Alice, jusqu’à son entrée à l’université en fait.

«J’ai eu des parents qui nous ont inculqué le sens du devoir, qui nous ont fait comprendre l’essentiel de s’instruire.»


C’est une formation pour les hommes. Quand je croise mes compatriotes ici et que je leur dis que je fais de la soudure, ils me demandent comment j’ai atterri dans ce domaine.
Marie-Alice Djuka

La Camerounaise parle doucement et peu. Chaque mot qu’elle prononce semble avoir été choisi avec soin. «De prime abord, je n’aime pas beaucoup m’exprimer. Je préfère observer.» 

C’est sans doute pour cette raison que la lycéenne aimait s’arrêter au palais de justice situé à quelques pas de son école. L’adolescente en profitait pour se glisser discrètement dans la salle d’audience et portait son attention sur les délibérations entre avocats, les directives du juge et son verdict.

«J’étais fascinée par ce travail. Je me disais que moi aussi, un jour, j’essaierais de rendre justice.»

Sauf que parfois, même quand on veut beaucoup, on ne peut pas. Inutile de crier à l’injustice, c’est la vie qui est faite ainsi. 

La jeune femme a obtenu avec succès sa licence de juriste et venait d’amorcer une maîtrise en droit des affaires lorsque son père est décédé. La cadette de la famille n’a pas hésité. Elle a interrompu ses études pour aider à subvenir aux besoins des siens et les années ont passé. À l’emploi d’une agence de transfert d’argent, la maman monoparentale s’est peu à peu éloignée de l’école de la magistrature pour gagner sa vie et s’occuper de son fils qui a immigré avec elle en 2012, au cœur de Montréal et du froid polaire de février.

La juriste aurait bien aimé continuer son parcours en droit là où elle avait dû l’arrêter au Cameroun, mais il lui fallait tout recommencer du début pour maîtriser nos lois sur le bout de ses doigts. Vraiment pas évident. Son sens des responsabilités lui dictait plutôt de se trouver un emploi afin que ses enfants ne manquent de rien. Ses enfants? Ses joues rougissent. Marie-Alice a rencontré l’amour et une petite fille de dix-huit mois apparaît sur le portrait de famille aux côtés de son frère maintenant âgé de 18 ans.

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Marie-Alice Djuka ne peut pas expliquer pourquoi ni comment, mais un jour, alors qu’elle avait l’impression de tourner en rond comme journalière dans une entreprise, l’idée de faire de la soudure lui est venue à l’esprit. Sans même visiter une école, la dame s’est inscrite en ligne, elle qui a peur de l’électricité.

«Je n’ai jamais aimé faire le repassage à la maison parce que je craignais d’être électrocutée!»

Personne n’en revenait autour d’elle. «Toi? En soudure? Avec tout le droit que tu as fait!»

Imperturbable, celle qui voulait se faire juge a tranché le débat. Quelque 1800 heures plus tard, elle a mis la main sur son diplôme d’études professionnelles en soudage-montage. En mars 2015, la Camerounaise mettait le cap sur Trois-Rivières pour relever un nouveau défi chez Marmen. 

Si trop peu de femmes exercent ce métier au Québec, c’est encore plus vrai dans son pays d’origine où Marie-Alice Djuka ferait figure d’exception. «C’est une formation pour les hommes. Quand je croise mes compatriotes ici et que je leur dis que je fais de la soudure, ils me demandent comment j’ai atterri dans ce domaine.»

Récemment assermentée citoyenne canadienne, la Trifluvienne est fière de ce qu’elle réussit à accomplir. Sa vie a pris un nouveau tournant et la soudeuse s’en réjouit.

«C’est une grande satisfaction de savoir qu’il y a une éolienne qui tourne quelque part et que j’ai pu la souder. Je suis utile.»