La docteure Karelle Dupuis se déplace toujours à vélo, y compris pour rendre visite à ses patients.

La docteure à vélo

Son arrivée surprend toujours un peu, surtout à sa première visite. Le patient reste étonné de la voir apparaître dans le cadrage de porte avec un casque sur la tête.

Il n’a pas la berlue. Karelle Dupuis est bel et bien médecin. Elle a simplement troqué la blouse blanche pour une camisole noire. Du reste, c’est du pareil au même.

Sa trousse accrochée au porte-bagage renferme tout le nécessaire pour faire sa tournée des malades: un stéthoscope, un appareil de mesure de pression artérielle, un oxymètre de pouls, des gants, des tampons nettoyants, du matériel pour faire des infiltrations, un carnet d’ordonnances...

Et puis, tout au fond de la sacoche, mais à utiliser en cas d’urgence seulement, un kit de réparation pour la chambre à air.

«Je suis chanceuse. Je n’ai jamais eu de crevaison. Pas encore.»

Karelle est docteure à vélo.

Originaire de Trois-Rivières, la jeune femme de 27 ans vit et travaille à Montréal. Elle n’a pas de voiture et ne projette pas d’en avoir.

L’hiver? «Je me déplace en autobus ou en métro.»

Pas besoin d’habiter la grande ville pour deviner que la professionnelle de la santé n’a pas envie de perdre un temps fou à contourner les chantiers de construction ou à chercher une rarissime place de stationnement.

La cycliste préfère rouler dans le trafic, l’équivalent d’une quinzaine de kilomètres par jour.

Pédaler lui fait gagner de précieuses minutes entre deux rendez-vous. Ses patients sont les premiers à lui en être reconnaissants. Avec eux, elle prend tout son temps.

Karelle Dupuis pratique depuis bientôt un an. Elle est médecin de famille, un choix qui s’est imposé naturellement.

«Nous avons une relation d’aide et de confiance avec les patients que nous suivons sur plusieurs années. À un certain point, c’est une forme de partenariat. Ceux que nous voyons sur une base régulière sont potentiellement au courant des grosses étapes de notre propre vie. Ils les vivent un peu avec nous aussi.»

La jeune femme et son conjoint viennent tout juste d’emménager dans un petit logement du quartier Villeray.

Il reste des boîtes à vider et les murs à décorer. Un ventilateur sur la table de la cuisine et les arbres dans la ruelle ombragée amènent un peu de fraîcheur dans cet appartement situé à deux kilomètres de la clinique médicale Papineau.

La docteure Dupuis y travaille trois jours par semaine. Les deux autres journées, elle enfourche son vélo hybride pour aller visiter ses patients dans leur milieu.

«Ce sont des personnes âgées, vulnérables, qui n’ont pas toujours un réseau familial très développé.»

Karelle est à même de constater une pénurie de médecins, tant à domicile que dans les centres d’hébergement et de soins de longue durée.

«Effectivement, c’est moins sexy comme type de pratique.»

Ces hommes et ces femmes en perte d’autonomie savent bien qu’elle n’est pas là pour les guérir, mais pour les rassurer, les soulager, ce qui n’est pas moins négligeable.

«Et tellement valorisant!»

Lorsque la docteure retire son casque de vélo et met son stéthoscope, c’est pour écouter leur cœur avec le sien.

Elle va au-delà du diagnostic. «Je m’intéresse à leur parcours, à leur histoire. Pour moi, c’est très enrichissant. En sachant davantage à qui j’ai affaire, je peux mieux cibler leurs objectifs.»

Et soigner leur qualité de vie.

«Karelle est un bel exemple d’une personne qui vient d’un milieu ordinaire et qui va à la rencontre du monde ordinaire.»

C’est ce que Thérèse Cossette m’avait dit en me refilant les coordonnées de sa fille qui a grandi loin de la maison, en s’astreignant à une discipline rigoureuse.

Bien avant de donner des coups de pédales pour se rendre au boulot, Karelle Dupuis faisait des arabesques, spirales et axels.

Une grande partie de son enfance et de son adolescence a été consacrée au patinage artistique.

«C’est un gros bloc de ma vie», raconte celle qui s’est récemment remise au patin, pour le plaisir de bouger.

Karelle n’avait que 10 ans au moment de quitter le nid familial pour Montréal en compagnie de son entraîneuse, Manon Perron, qui a également dirigé la médaillée olympique, Joannie Rochette.

Dix ans... Elle n’était qu’une fillette, une enfant qui tourbillonnait sur la glace douze mois par année.

«Je voulais vraiment m’entraîner. J’aspirais à de bons succès. Pour moi, c’était le choix logique. C’était mon rêve.»

Un rêve au prix de l’éloignement.

Sa famille lui manquait et elle lui manquait aussi. «Ça a été des sacrifices et pas juste pour moi. Je le réalise davantage aujourd’hui.»

«Cette discipline qu’elle s’est imposée en patin lui a servi pour entrer en médecine», souligne sa mère avec grande fierté.

Karelle est une femme brillante, qui a trimé dur pour réussir ses études qu’elle continue de rembourser.

«Disons que j’ai accumulé un certain niveau de dettes», sourit la médecin qui se déplace à vélo d’avril à novembre, beau temps, mauvais temps. Lorsque les patients la voient débarquer les cheveux écouettés, le ton est donné. Ils savent que cette docteure a dû éviter quelques nids-de-poule et automobilistes pressés pour se déplacer jusqu’à eux.

«Ce n’est pas l’objectif, mais j’ai l’impression que ça donne une image d’accessibilité. Je ne suis pas là pour être au-dessus de personne, mais pour travailler en équipe. J’ai un champ de compétence, mais le patient en a un aussi. Nous sommes tous sur le même pied d’égalité.»