Le docteur Francis Pelletier raconte les circonstances entourant la mort de son fils Alexandre.

La dernière dose d’Alexandre

Un peu plus d’une semaine s’est écoulée depuis le décès d’Alexandre Pelletier dans des circonstances dramatiques. Il a été retrouvé inanimé par sa copine qui le croyait endormi dans son lit.

Une surdose de fentanyl pourrait être la cause de cette mort médiatisée puisqu’il s’agirait du premier cas à Trois-Rivières. Les tests toxicologiques le confirmeront plus tard, mais peu importe le résultat, la conclusion reste la même pour son père, le docteur Francis Pelletier.

«Que ce soit de l’oxycodone, du fentanyl ou une autre cochonnerie, Alexandre a fait un arrêt cardio-respiratoire.»

Le jeune homme de 27 ans est décédé dans la nuit du 17 janvier. C’est son frère aîné, David, qui a eu la triste tâche de l’apprendre à ses parents.

Cette surdose n’était pas la première. Alexandre en a fait trois autres dans le passé. «Trois qu’on connaît» spécifie sa mère, Sonia Blain, ce à quoi Francis Pelletier se permet d’ajouter: «Alexandre était comme un alpiniste qui gravit les montagnes à mains nues. On s’attendait toujours à ça.»

«Ça» étant l’appel téléphonique t’annonçant qu’à force de prendre des risques, ton fils a fait une chute fatale.

Médecin, Francis Pelletier est aussi photographe, poète, conteur et fondateur de l’entreprise artistique «Les Pelleteurs de nuages». Notre première conversation remonte à l’automne 2003. Je l’avais contacté, lui et d’autres parents de diverses professions, dans le cadre d’un reportage sur le choix d’une école privée ou publique. Alexandre, le plus jeune de ses deux garçons, avait alors 13 ou 14 ans. Sur la photo parue dans Le Nouvelliste, l’adolescent souriait timidement en regardant un livre de recettes.

«Un petit côté rêveur, paresseux et revendicateur qui nécessite un encadrement serré...»

C’est en ces mots que Francis Pelletier m’avait décrit Alexandre, un élève brillant de 2e secondaire. Son père avait oublié cet article qui le ramène quinze ans en arrière. «Je te dirais la même chose de lui aujourd’hui.»

Alexandre Pelletier a grandi à Nicolet, au sein d’une famille où l’art est omniprésent et les sujets de conversation, inépuisables. Dès l’âge de 8 ans, il écoutait les chansons de Jacques Brel et lisait les romans de Michel Tremblay.

Les problèmes de drogue sont apparus à l’adolescence. Ça coïncide avec cette période où le garçon plutôt rondelet a décidé de se tenir avec les durs à cuire de l’école pour qu’on cesse de l’intimider. «Prends des speed. Tu vas maigrir», lui a conseillé un chum.

Le reste s’est enchaîné rapidement. Alexandre volait de l’argent à son père et cachait dans la maison des plants de cannabis que sa mère finissait par trouver et rendre à la police.

Quand leur fils a eu 15 ans, ses parents ont dû se résigner à faire appel à la Direction de la protection de la jeunesse pour le protéger contre lui-même. Alexandre ne s’est pas assagi en vieillissant.

Alexandre Pelletier souffrait depuis plusieurs années d’un important problème de toxicomanie.

«On a cessé de compter le nombre d’intervenants que nous avons consultés pour l’aider à s’en sortir», raconte Francis Pelletier dont le garçon s’est déjà retrouvé en prison pour possession et trafic de stupéfiants.

«Qu’est-ce que ces gens-là t’apportent?», lui a souvent demandé sa mère qui n’a jamais cessé de rendre visite à Alexandre, même lorsqu’il vivait dans des piaules minables avec des gars et des filles tout aussi mal en point que lui.

Sonia Blain était avec Alexandre la veille de sa mort. Elle l’avait aidé à aménager son nouvel appartement. Le jeune homme lui donnait l’impression de remonter la pente. En amour avec sa blonde, il songeait à retourner aux études. Puis il y a eu ce téléphone de David, quelques heures plus tard... «Alexandre est mort.»

Sa mère sait qu’elle a tout fait pour l’aider, qu’elle ne pouvait pas en faire plus. «C’est lui qui a mis la pilule dans sa bouche.»

«Sonia a passé une partie de sa vie à lui tenir la tête hors de l’eau pendant que j’essayais de lui apprendre à nager. Mais dès qu’il le pouvait, Alexandre replongeait, attiré par les mystères des bas-fonds.»

Francis Pelletier s’efforce lui aussi d’être courageux et résilient. Le médecin dont le quotidien consiste à soulager, soigner et à guérir éprouve néanmoins cette profonde déception: «Je n’ai pas été en mesure de sauver mon propre fils.»

Pour être secouru, il aurait fallu qu’Alexandre reconnaisse son problème de dépendance, mais le jeune homme admettait, tout au plus: «Je suis tanné de cette vie-là.»

À la seconde où ses parents l’encourageaient à reconnaître sa toxicomanie et à s’en libérer, il se défilait en se disant en plein contrôle de la situation. «Je peux arrêter n’importe quand.»

La pensée magique peut être tellement puissante, se désole son père en faisant remarquer qu’Alexandre avait aussi la mémoire courte.

«Un jour, deux semaines après la mort d’un de ses amis, j’ai surpris mon fils à consommer le même cocktail et passer à une ligne de trépasser... La mort, c’est éternel pour celui qui la subit, mais éphémère pour celui qui la côtoie. Vous en souvenir pourrait vous sauver la vie.»

Francis Pelletier écrit sans relâche depuis une semaine, sur sa page Facebook notamment. C’est une question de survie pour celui qui a maintenant l’étrange sensation de porter Alexandre en lui. L’artiste-médecin veut poursuivre sa mission de faire du bien avec du beau. «Ce n’est pas parce que la mort m’a piqué mon fils que je vais arrêter.»

Et sa mort n’a pas de sens si elle ne sert pas à comprendre ceci: «La beauté est à la portée de la main, pas dans une pilule. Le bonheur, ça ne s’injecte pas. On ne le sniffe pas non plus. Il faut le construire, le découvrir et c’est souvent dans les petites choses.»

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