La Classique hivernale Saint-Paul est beaucoup plus qu’un match de hockey. C’est une occasion unique pour des personnes sévèrement handicapées de se réaliser pleinement.

Droit au but

CHRONIQUE / Benoît vient de marquer un but. Son premier à vie. Sur le bord de la patinoire extérieure où retentit une musique entraînante, sa mère l’applaudit chaudement comme elle l’a fait il y a longtemps pour ses autres fils.

Benoît qui joue au hockey. À 36 ans. L’exploit est digne de mention bien que dans les faits, ce n’est pas lui qui tient le bâton et manie la rondelle géante.

La Classique hivernale Saint-Paul est beaucoup plus qu’un match de hockey. C’est une occasion unique pour des personnes sévèrement handicapées de se réaliser pleinement.

«C’est fictif, on ne se fait pas d’illusion.»

Francine Gélinas profite néanmoins du moment. Son garçon est incapable de verbaliser un mot et ses émotions, mais sa joie est visible et authentique. Pour sa mère, c’est l’essentiel.

Aux commandes du fauteuil roulant, le père de Benoît a zigzagué jusqu’à la zone adverse avant qu’un bénévole jumelé au joueur étoile effectue un tir avec précision.

Je ne crois pas que Benoît ait compris que son équipe venait de prendre une avance grâce à lui. Le corps immobile, Benoît a laissé les autres s’en réjouir. Je parierais cependant un autre point que ça lui a fait beaucoup de bien de sortir de sa coquille pour aller respirer l’air frais sous le soleil de février.

Atteint d’une infirmité motrice cérébrale, Benoît présente une déficience physique et intellectuelle sévère. Quand sa mitaine tombe, l’homme ne sait pas que sa main risque de geler. Il faut y penser à sa place et souffler sur ses doigts.

Froid ou chaud, Benoît ne sait pas faire la distinction comme il n’a probablement pas vraiment saisi qu’il prenait part à un match de hockey.

«Benoît est conscient que ça brasse autour de lui et qu’il y a de la musique. Je sais aussi qu’il est content de nous voir, son père et moi, et d’entendre nos voix. Si cette activité peut servir à ça, ce sera ça.»

Sa mère a raison.

Pas obligé de toucher le fond du filet pour atteindre un but.

Mercredi après-midi avait lieu la classique hivernale du centre d’activités de jour Saint-Paul, à Trois-Rivières. Pour l’occasion, une quinzaine de personnes en fauteuil roulant accompagnées du double de bénévoles ont joué au hockey avec tous les défis que représente un événement de la sorte.

«Il n’y a pas de limite autre que celle de notre imagination!»

Celle qui parle ainsi s’appelle Mégam Gagné-Bouchard. Éducatrice spécialisée au CIUSSS de la Mauricie et du Centre-du-Québec, elle ne manque pas d’idées pour faire briller des hommes et des femmes polyhandicapés.

«Poly» pour déficiences intellectuelles et physiques. Pour conséquences diverses et complexes. Pour vie compliquée.

Les proches des participants s’impliquent également  dans cette belle initative.

Prenons le cas de Gabriel. Le jeune homme de 23 ans est atteint du syndrome Lesch-Nyhan, une maladie rare qui s’apparente à la paralysie cérébrale... avec une forte tendance à l’automutilation.

«Il se met le doigt dans les yeux, le nez et les oreilles. Il sait que ça lui fait mal. Il ne veut pas, mais c’est plus fort que lui. Lorsqu’il était plus jeune, on a dû lui faire arracher toutes les dents, à l’hôpital Sainte-Justine. À force de se mordre les lèvres, il s’est ouvert de bord en bord.»

Sa mère n’a pas d’objection à ce que j’écrive ce détail qui n’est pas négligeable. Venue elle aussi encourager son joueur de hockey préféré, Danielle Harnois n’a rien à cacher, surtout pas à Gabriel qui connaît sa condition.

«Il a toute sa tête. Sa déficience intellectuelle est légère.»

J’ai croisé le jeune homme sur le bord de la patinoire, habillé comme un ours dans son fauteuil roulant et la bouche grande ouverte lorsqu’une bénévole lui a offert de partager sa barbe à papa. Incapable de contrôler ses mains, il en a redemandé, la langue sortie.

Pour ce rendez-vous festif en plein air, Mégam Gagné-Bouchard et ses collègues avaient fait appel à des étudiants bénévoles en ergothérapie, kinésiologie, psychologie et en éducation spécialisée.

Un jour, ils seront appelés à travailler auprès de ceux et celles qu’on appelle des usagers.

Pour Mégam, jouer au hockey avec et pour des Benoît et Gabriel est une excellente façon d’apprivoiser les craintes souvent liées à la méconnaissance de l’autre.

Avant de sauter sur la glace, ces futurs intervenants ont dû habiller des adultes qui s’abandonnent à eux comme des bambins incapables d’enfiler une tuque.

«Ce sont des personnes vulnérables qui ont peu de modes de communication. Vaquer à leurs besoins de base fait partie de notre travail, mais on est là aussi pour essayer de les comprendre, les aider à sortir de leur zone de confort.»

Au fond, ce match de hockey annuel est un prétexte pour leur faire vivre une expérience déstabilisante, spontanée, improvisée et avant tout, amusante.

Tout est possible quand on le veut, soutient Mégam.

«Je le vois et je l’entends qu’ils ont du plaisir et pour moi, c’est ma paie!», lance-t-elle avant de sauter sur la glace avec sa gang.

Un mercredi après-midi comme celui-là n’a pas de prix non plus pour Danielle Harnois.

Aux premières loges d’un match où, peu importe la marque finale, tous les participants sont gagnants, elle a gardé les yeux sur son fils qui a marqué un but et pas n’importe lequel.

«Gabriel est heureux comme un roi et l’important pour moi, c’est son bonheur!»