Isabelle Légaré
Le Nouvelliste
Isabelle Légaré
Ils sont derrière la mise en place de l’unité sanctuaire du CHAUR : Annie Roberge, chef d’unité, le docteur Christian Carrier, chef du service d’hématologie et d’oncologie, et Sylvie Limoges, directrice adjointe des services spécialisés et oncologiques.
Ils sont derrière la mise en place de l’unité sanctuaire du CHAUR : Annie Roberge, chef d’unité, le docteur Christian Carrier, chef du service d’hématologie et d’oncologie, et Sylvie Limoges, directrice adjointe des services spécialisés et oncologiques.

Dans la bulle de Marie

CHRONIQUE / N’entre pas qui veut dans la chambre de Marie. Pas même sa mère. Lorsque la femme de 38 ans regarde de biais par la fenêtre, elle réussit à apercevoir des amies venues lui faire des bye-bye du stationnement de l’hôpital, mais impossible pour celles-ci de monter à l’étage. Au mieux, ses chums de filles lui font livrer des sacs de jujubes, des magazines ou son matelas de yoga. Tout est désinfecté avant de lui être remis en mains propres. Marie comprend. On ne niaise pas avec ce qui rôde dehors.

Elle a demandé à ne pas être identifiée pour des raisons qui lui appartiennent. De toute façon, ce n’est pas le but de cette chronique de savoir de qui il s’agit exactement. Marie a accepté que je franchisse la porte de la petite pièce qui lui sert de refuge afin que je puisse mettre un visage sur ceux et celles qui sont isolés entre quatre murs.

Nous sommes au 5J, rebaptisé le «sanctuaire» du Centre hospitalier affilié universitaire régional de Trois-Rivières (CHAUR). Ici sont regroupés les plus vulnérables des patients déjà très fragilisés. On les dit immunosupprimés. Ce sont des personnes dont le système immunitaire est extrêmement affaibli en raison d’une maladie ou d’un traitement.

Ce «bunker», si je peux me permettre, vise à les prémunir contre les dangers extérieurs et depuis la mi-mars, c’est la COVID-19 qui est l’ennemi numéro un.

Pour ces gens de tous âges, le risque d’infection et de graves complications est particulièrement élevé en cette période de crise sanitaire. Avec eux, il vaut mieux en faire trop que pas assez pour éviter le pire.

À ce jour, les résultats donnent raison à cet excès de zèle. Aucun patient ni aucun employé gravitant autour d’eux n’ont été contaminés par la maladie du coronavirus.

Ce sanctuaire, également appelé unité blanche d’hospitalisation, existe depuis le 24 mars. Différents travaux ont été réalisés dont le plus urgent: l’érection d’un mur et l’installation d’une porte pour contrôler les entrées et sorties. Les autres accès menant aux escaliers, corridors et ascenseurs ont été bloqués afin d’éviter une circulation de transit.

Un cordon de sécurité et un panneau rappelant les mesures préventives ont été installés devant ce couloir où m’attendaient le docteur Christian Carrier, chef du service d’hématologie et d’oncologie, Sylvie Limoges, directrice adjointe des services spécialisés et oncologiques, ainsi qu’Annie Roberge, chef d’unité.

Avant d’y accéder en leur compagnie, ils m’ont demandé de m’arrêter «aux douanes» afin de passer une lingette humide désinfectante sur tout ce que j’allais apporter avec moi: cellulaire, appareil photo, carnet de notes et stylo.

Une fois exécutée cette première instruction sous l’œil avisé de l’employé sur place en permanence, je me suis dirigée vers un lavabo pour me laver les mains avec de l’eau et du savon même si cinq minutes plus tôt, soit en mettant le pied dans l’hôpital, je les avais imbibées de gel antiseptique.

J’ai revêtu la jaquette jaune de protection, remplacé mon masque jetable pour un nouveau et franchi la porte où, de l’autre côté, j’ai dû me (re)désinfecter les mains.

La visite avec le docteur Carrier et son équipe pouvait maintenant commencer. Des gens fiers de me décrire les tenants et les aboutissants de ce sanctuaire qui sert d’exemple aux autres hôpitaux du Québec.

«Notre recette fonctionne!», se félicite le docteur Carrier en comparant l’endroit à une forteresse.

Depuis le premier jour, les médecins, infirmières et préposés assignés à cette unité de soins ne travaillent nulle part ailleurs dans l’hôpital, encore moins dans les autres établissements du CIUSSS-MCQ.

«Ils sont comme dans un sous-marin. C’est la même gang qui se relaie le jour, le soir et la nuit.

Tous les patients qui y sont admis doivent préalablement passer le test de dépistage pour la COVID-19. Ce n’est pas le cas des membres du personnel. Avant de démarrer leur journée, ils ont cependant l’obligation de signer un formulaire attestant qu’ils ne présentent aucun symptôme.

Sylvie Limoges insiste sur la grande vigilance de ceux-ci.

«Ce ne sont pas des gens qui font des partys à la maison. Ce sont des personnes qui lavent leurs conserves en revenant de l’épicerie. Ils sont conscients de participer à quelque chose de jamais vu.»

Aux yeux du docteur Carrier, dans cette chaîne humaine visant à protéger les autres et soi-même, le préposé à l’entretien ménager joue un rôle aussi important que le médecin qui prescrit une chimiothérapie.

Nettoyer dans tous les recoins du sanctuaire peut sauver une vie. Le spécialiste donne l’exemple des moutons de poussière, d’apparence inoffensive, qui roulent sur le plancher. Les champignons microscopiques qu’ils renferment pourraient se retrouver sur les poumons d’un patient et le tuer.

Le brancardier qui effectue le transport des patients appelés à se rendre sur les autres étages pour y subir divers examens ne circule pas ici. Il s’arrête aux douanes et attend qu’on lui amène le malade qui quittera sur une civière ou dans un fauteuil roulant désinfecté. Ce patient porte un masque et une blouse de protection qui seront changés pour des nouveaux à la seconde où il revient dans l’unité.

«On lave sa bulle!», résume Annie Roberge qui indique que seules les roues ne sont pas nettoyées. Elle a vérifié, ce n’est pas nécessaire. Au besoin par contre, elle n’aurait pas hésité à exiger que chaque roulette brille comme un sou neuf.

Le docteur Christian Carrier assure que les patients de l’unité comprennent très bien l’importance de ne pas lésiner sur les dispositions à prendre, même si ça implique de vivre en reclus.

Il pense à ceux et celles qui, comme Marie, combattent une leucémie aiguë. Leur séjour à l’hôpital est d’une durée minimale de quatre semaines.

«Ces patients n’ont aucun globule blanc. Ils sont extrêmement fragiles aux infections.»

Marie a reçu son diagnostic au début du mois d’août. Elle est bien placée pour décrire ce quotidien coupé du monde, pour son bien.

Avant d’entrer dans sa chambre pour discuter une quinzaine de minutes, j’ai dû mettre un nouveau masque, une nouvelle blouse de protection, me laver les mains et enfiler des gants.

«Être immunosupprimée dans un contexte de pandémie, c’est une autre réalité. C’est vraiment freakant! J’ai zéro système immunitaire. Je pogne tout.»

Avant d’apprendre qu’elle avait le cancer, Marie avait l’habitude de faire régulièrement de l’activité physique, surtout au grand air. Un sentiment d’emprisonnement l’a envahie en se retrouvant ici.

«Comment je vais faire pour survivre à ça?», a-t-elle demandé aux infirmières qui ont fait déménager dans sa chambre un vieux vélo stationnaire qui traînait dans l’hôpital.

Marie ne s’en passerait plus. Elle était justement en train de pédaler tranquillement lorsque je suis allée à sa rencontre. Ça lui fait un bien immense de ne pas être assise «dans une chaise ou dans un lit de malade», fait-elle remarquer avant d’ajouter: «Ça fait sortir le méchant…»

Certes, elle peut communiquer avec ses proches via des appels vidéo, mais ce n’est pas comme si sa mère était présente dans sa chambre, à la place d’une journaliste masquée qui la questionne sur sa vie isolée des siens, me dit-elle en souriant gentiment.

Marie prend son mal en patience et exprime sa reconnaissance envers les membres de l’équipe qui vont et reviennent dans sa bulle en faisant preuve de la plus grande des prudences.

Elle remet sa sécurité, ses traitements et, en quelque sorte, sa vie entre leurs mains.

«Je n’ai pas le choix de leur faire confiance.»