Isabelle Légaré
Le Nouvelliste
Isabelle Légaré
Cette photo de Jean-François LeBlanc a été prise durant le tournage du touchant documentaire «Amoureuses», de la réalisatrice Louise Sigouin, qui a eu un accès privilégié à la communauté des moniales dominicaines avant leur déménagement de Berthierville à Shawinigan, en 2012. 
Cette photo de Jean-François LeBlanc a été prise durant le tournage du touchant documentaire «Amoureuses», de la réalisatrice Louise Sigouin, qui a eu un accès privilégié à la communauté des moniales dominicaines avant leur déménagement de Berthierville à Shawinigan, en 2012. 

Cloîtrées et confinées

CHRONIQUE / Ce confinement qui nous est imposé, ces femmes l’ont choisi. C’était leur vie avant la pandémie. Ça restera leur existence après. Ces religieuses sont cloîtrées, mais libres de l’intérieur. Bienheureuses.

Sœur Micheline Turcotte a décroché le combiné après la deuxième sonnerie. Accueillie par le ton amical de son bonjour, je suis allée droit au but.

«J’aimerais démystifier votre quotidien en perpétuelle quarantaine et, si je peux me permettre, tenter de m’inspirer de votre expérience prolongée en isolement le plus complet pour, je vous remercie d’avance, mieux traverser la crise actuelle.»

Je m’attendais à un refus poli.

«Si ça peut vous aider», m’a prise de court sœur Micheline avant de suggérer de la contacter à nouveau le lendemain, même heure, même poste. D’ici là, elle allait faire part de mes questions existentielles à ses compagnes, vérifier si l’une d’entre elles avait envie de se joindre à la conversation.

«Vous savez, c’est très démocratique ici!»

Soeur Julie Lasnier, 73 ans, a répondu présente avec sœur Micheline, 80 ans. L’une est originaire de Saint-Jean-sur-Richelieu, l’autre, de Rimouski.

Elles sont dix au total dont six religieuses toujours actives. Moyenne d’âge: 83 ans.

La communauté des moniales dominicaines était établie à Berthierville depuis 1925 avant de déménager à Shawinigan, en 2012. Le monastère était devenu trop grand.

Ces sœurs contemplatives occupent une aile du couvent des dominicaines de la Trinité, des sœurs apostoliques. Les unes sont cloîtrées, les autres ne le sont pas.

Sœur Julie souligne qu’en 2020, on parle davantage de vie monastique. Le terme «cloître» symbolise encore trop souvent des grillages alors qu’elle et ses consoeurs se vouent à la prière, par choix.

«C’est sûr qu’il y a toujours ce retrait. Ça fait partie de notre vie, mais c’est moins marqué qu’autrefois. Ça s’est beaucoup allégé», poursuit sœur Micheline, ce à quoi sœur Julie apporte cette nuance…

«Il est important de rester signifiant à l’époque que l’on vit. On doit s’ajuster à notre société.»

Voir quelqu’un vivre derrière les barreaux ne reflète pas, dit-elle, la profondeur de sa vie spirituelle.

Les moniales dominicaines ne sont plus entourées d’une clôture, mais elles sont néanmoins soumises à des restrictions.

«On reste sur la propriété. On ne va pas à l’extérieur comme ça, en ville par exemple. Les gens ne viennent pas non plus comme ils veulent dans le monastère, sans que la prieure ne soit au courant.»

Le couvent est situé à proximité de la rivière Shawinigan. Il n’est pas rare de les croiser le long des sentiers.

Sœur Julie Lasnier, 73 ans, et sœur Micheline Turcotte, 80 ans. 

«On aime marcher pour se tenir en forme. Parfois, on rencontre des personnes. On parle avec elles pendant un petit moment», raconte sœur Micheline avant d’ajouter que leur vie se déroule cependant loin des sources de divertissement.

«On ne va pas au théâtre. Ce n’est pas ça qu’on a choisi. »

Cette manière de vivre peut être difficile à comprendre pour le commun des mortels. Sœur Micheline y va de cette analogie…

«C’est très fort, cet appel. On peut difficilement passer à côté. C’est un peu comme un garçon et une fille qui se rencontrent. Ils s’aiment et savent qu’ils peuvent construire ensemble quelque chose de beau. Ça doit être difficile pour eux aussi de passer à côté de ça.

Ces moniales dominicaines sont issues de la seule communauté francophone en Amérique du Nord. Elles ont fait l’objet d’un documentaire, «Amoureuses», sorti au Québec à l’automne dernier. Un an avant de quitter Berthierville, les sœurs cloîtrées ont exceptionnellement accepté de se laisser filmer dans tous les aspects de leur quotidien par la réalisatrice Louise Sigouin.

«De l’extérieur, notre vie peut paraître monotone et répétitive, mais de l’intérieur, c’est tout le contraire. Il n’y a pas une journée qui ressemble à l’autre», raconte l’une d’elles devant la caméra.

Pour sœur Julie, quiconque décide de suivre sa vocation, quelle qu’elle soit, est appelé à faire certains sacrifices. Du musicien au dentiste.

Et la famille qu’elle ne voit qu’à de rares occasions? «J’ai une sœur qui s’est mariée et qui habite à l’autre bout du pays. Elle aussi est éloignée de ses proches.»

Les deux femmes s’épanouissent à travers les chants et les silences méditatifs.

«On n’a pas choisi une vie de tristesse, bien au contraire!», affirme sœur Micheline. «Vous savez, l’étude de la bible et de la liturgie apporte une grande joie!», ajoute sœur Julie.

Les moniales dominicaines ont accès à Internet pour y faire la rédaction de travaux et communiquer par courriel.

Une journée type ressemble à deux heures de prières, deux heures de travail, le dîner, une marche de santé, deux heures de travail, deux heures de prières, le souper, une récréation commune…

Elles peuvent regarder la télévision pour se changer les idées, mais davantage pour se tenir au courant de ce qui se passe en ce temps de pandémie mondiale.

«C’est déchirant ce qu’on voit…», constatent avec désolation sœur Micheline et sœur Julie.

Isolées de nous tous, ces femmes ne se sentent jamais seules puisqu’elles portent le monde dans leurs prières. Particulièrement en ce moment.

Touchées de compassion, les moniales dominicaines prient intensivement. Pour les personnes malades, pour ceux et celles qui les soignent, pour les gens qui ont perdu leur emploi…

«On ne peut pas vivre à côté d’un monde qui souffre comme si nous étions sur une autre planète. On pleure et on se réjouit avec lui», rappellent les deux religieuses qui n’ont pas eu à s’adapter à cette période de confinement. C’est leur réalité depuis des décennies.

Un conseil?

«Prenez le temps de porter un regard sur ce qu’on vit, prenez de la distance face au rythme de vie qu’on a habituellement. C’est une occasion de revoir ses valeurs. Dans toutes circonstances, on peut tirer profit de quelque chose. Tournez-vous vers les autres!», proposent sœur Julie et soeur Micheline qui saluent le vent de solidarité qui souffle ce printemps.