Portrait d’une famille heureuse: Clara, 5 ans, dans les bras de papa, Benjamin Grand. Alexandre, 3 ans, dans ceux de maman, Jessie Petit.

Changer de vie

CHRONIQUE / Partir là-bas pour tout recommencer à zéro. Jessie et Benjamin l’ont fait.

«Ce n’est pas possible! Vous êtes complètement fous! Vous possédez déjà ce que des gens mettent des années à avoir. Vous ne pouvez pas faire ça!»

Leurs amis ne comprenaient pas et on peut les comprendre.

Le jeune couple avait la vie rêvée avec une maison en Côte d’Azur et une résidence secondaire au pied des montagnes de ski.

Ces propriétés, ils ne les avaient pas volées. L’électricien et la physiothérapeute avaient mis tous les efforts pour se constituer un patrimoine, en commençant par se forger une réputation enviable dans leur domaine respectif.

L’homme et la femme travaillaient sans arrêt. L’argent rentrait et fructifiait jusqu’à ce qu’ils en paient chèrement le prix.

«On a raté les premiers mots et les premiers pas de notre fille Clara.»

Français d’origine, Benjamin Grand et Jessie Petit ont fait le choix de changer de vie.

Un bon matin, ces Français ont décidé qu’ils en avaient assez de ce rythme de vie effréné.

Les bras chargés d’une bambine de 2 ans et demi et d’un poupon âgé d’à peine un mois, ils ont tout vendu, plié bagage et fait l’acquisition d’un camping laissé à l’abandon... à Saint-Étienne-des-Grès.

Convaincus de faire la bonne affaire, ils ont ni plus ni moins tourné le dos à la Méditerranée afin de prendre racine parmi 65 roulottes avec vue sur une piscine au sel, entourée de faux palmiers, entre la rivière Saint-Maurice et l’autoroute 55.

Deux beaux fous, oui.

*****

Les contraires s’attirent, du moins, leur nom de famille. Elle, c’est Jessie Petit, 33 ans. Lui, Benjamin Grand, 34 ans.

En couple depuis une douzaine d’années et parents de deux marmots de 5 et 3 ans, ils vont se marier à l’automne 2019.

«Très content que ça se fasse ici!»

Au Québec, bien sûr.

Benjamin a fait sa grande demande en plein hiver. Si Jessie a dit «oui» à moins 20 degrés Celsius, c’est qu’elle l’aimera pour le meilleur et pour le pire.

C’est lui qui l’a convaincue de venir vivre ici.

Deux ans avant de tomber en amour avec sa douce, Benjamin s’est rendu à Toronto pour son travail. Il y a rencontré des Québécois «super sympas» qui l’ont invité à profiter de son séjour en automne pour faire un saut dans la belle province. C’est ce qu’il a fait pour y découvrir sa future terre d’accueil.

«Il y a tout ce que j’aime au Québec», a-t-il déclaré à ses proches une fois de retour chez lui.

Lorsque Jessie a rencontré son fiancé, elle venait de passer cinq superbes années en Tahiti en compagnie de ses parents, des professeurs dans des lycées français, à l’étranger.

L’étudiante universitaire avait beaucoup voyagé, mais ne savait rien des hivers québécois et pour dire vrai, Benjamin ne pouvait pas lui en dire davantage. Ses parents par contre...

Parenthèse. Curieux de voir ce Québec que fiston leur avait tant louangé, ces derniers sont venus y faire de la motoneige et ne sont jamais vraiment repartis.

Ils ont vendu le camping qu’ils possédaient en France pour en acheter un autre, le Paradiso, à Notre-Dame-du-Mont-Carmel, près de Shawinigan. Une tante de Benjamin les a imités en acquérant quant à elle celui de Saint-Boniface.

Ils sont comme ça dans cette famille, c’est toute ou pantoute. Fin de la parenthèse.

C’est en venant visiter la parenté expatriée en Mauricie que Benjamin et Jessie ont vécu leur premier Noël blanc à l’hiver 2013 et qu’ils ont réalisé qu’une vague de froid, «c’est frette», mais on y survit.

«Du coup», pour employer l’expression de Benjamin, le jeune couple en a profité pour acheter un camping enseveli sous la neige.

Ils l’ont rebaptisé Les lions d’or.

*****

«On n’a pas d’employés. On gère tout à nous deux.»

Ils sont à l’accueil, sur le bord de la piscine pour assurer la sécurité des baigneurs, en train de construire, de rénover, d’organiser une soirée de karaoké, de cuisiner au casse-croûte...

Jessie Petit et Benjamin Grand ont acheté un petit terrain de 65 emplacements pour, justement, voir à tout eux-mêmes.

«J’ai toujours aimé récupérer les choses en mauvais état pour en faire quelque chose de beau.»

Benjamin est bien servi ici. Son camping a manqué d’amour dans le passé, mais certainement pas de quelques vices cachés et d’une mauvaise réputation.

Les roulottes délabrées y étaient nombreuses et les partys, trop arrosés. Certains soirs, ça donnait lieu à un bien triste spectacle. Le respect n’était pas toujours invité autour du feu.

La première année, il y a eu 35 non-renouvellements de contrats et deux expulsions - pour menaces - avec l’aide de la Sûreté du Québec.

«Ça a brassé, comme on dit en bon Québécois», raconte Benjamin.

«Ce n’était pas la clientèle qu’on recherchait», ajoute Jessie.

Il leur a fallu refaire l’image du camping, ses règlements... et la piscine. L’ancienne se vidait à mesure qu’elle aurait dû se remplir.

Le couple a investi près de 300 000 $ en trois ans. C’était quand même risqué. «On aurait pu se casser la figure.»

Jessie et Benjamin récoltent plutôt les honneurs, tant dans l’industrie qu’auprès des campeurs qui sont au même diapason que ces jeunes proprios qui ne regrettent aucunement leur décision.

«C’est vrai qu’en France, on pouvait s’offrir tout ce qu’on voulait, sauf qu’on n’avait pas le temps. Et le temps, ça ne s’achète pas. Si on ne le prend pas, c’est fini. Ici, on s’offre une qualité de vie.»

Et ils voient leurs enfants grandir.