Daniel Fortier tient à garder la forme malgré la sclérose en plaques.

Au gym en marchette

CHRONIQUE / Daniel Fortier ne va pas s’entraîner à reculons. Il entre plutôt au gymnase en se tenant fermement sur son déambulateur.

Jamais il ne lui viendrait à l’esprit de maudire la maladie imprévisible qui l’afflige. L’homme de 58 ans préfère, et de beaucoup, pédaler, lever des poids avec ses bras et ses jambes.


La sclérose en plaques ne l’empêche pas de bouger. Le moins possible en tout cas. En sa présence, difficile de se trouver une nouvelle excuse pour rester assis sur un divan.

«Quand j’arrive au gym, je fais du vélo stationnaire pendant une quinzaine de minutes. Ensuite, j’embarque sur les machines de musculation. Je prends des petites pauses de 90 secondes, pas plus. Je n’arrête pas pendant deux heures. Ça me fait tellement de bien!»

Et dire qu’au moment de recevoir le diagnostic, en 2004, un médecin lui avait fortement conseillé de cesser toute activité physique. «Tu manques d’équilibre. Il pourrait t’arriver un accident.»

Daniel l’a écouté jusqu’à ce qu’il réalise que c’est davantage l’inactivité qui était en train de lui faire perdre pied.

Les lundis, mercredis et vendredis, c’est sacré. Inutile de le chercher, il est toujours à la même place.

Le service de transport adapté se présente à sa porte pour le déposer devant celle du centre sportif World Gym, à Trois-Rivières.

Daniel Fortier ne passe pas inaperçu. Les habitués de l’endroit ne se gênent pas pour entamer la conversation avec celui qui, d’une fois à l’autre, se lève lentement de son déambulateur pour se tenir debout et forcer de tous ses membres.

«C’est motivant de te voir arriver avec ta marchette. Ça nous encourage à ne pas lâcher.»

Leurs paroles ont le même effet sur lui. «Ça m’encourage!» Beaucoup même.

L’autre jour, Daniel a vu quelqu’un s’exécuter avec la corde ondulatoire («battle rope»), un exercice qui consiste à reproduire un effet de vagues en bougeant rapidement les bras. Ça peut paraître facile à faire, mais ça ne l’est pas du tout. Les mouvements répétés et intenses font appel à l’endurance du haut du corps.

Daniel ne s’est pas laissé impressionner, demandant plutôt à l’essayer. Une courte vidéo de la scène a été diffusée sur les réseaux sociaux. Les réactions ont été unanimes. Le gars est un exemple à suivre.

Dans la salle d’entraînement, on lui demande souvent s’il a eu un accident. C’est vrai qu’à le voir aller avec autant de détermination, on peut penser qu’il suit un programme de réadaptation.

Les gens sont toujours surpris d’apprendre que c’est la sclérose en plaques qui est en cause. Conscients que sa situation risque de ne pas aller en s’améliorant, ils n’hésitent pas à lui exprimer leur compassion.

«Je leur réponds que je ne me laisse pas abattre, que la vie est trop belle et qu’il faut en profiter.»

Daniel Fortier avait la mi-trentaine et habitait Calgary lorsque les premiers symptômes se sont manifestés. Il s’entraînait cinq fois par semaine et travaillait dans un magasin de luminaires. C’est lui qui montait dans l’échelle de 25 pieds pour accrocher les lustres au plafond.

Le jeune homme a commencé à ressentir une grande fatigue, suivie de pertes d’équilibre, au point de manquer un barreau de l’escabeau, comme ça, sans avertissement.

Le diagnostic de sclérose en plaques a précipité sa chute. Du jour au lendemain, Daniel a perdu son boulot et son permis de conduire.

Un choc? Il préfère parler de puissante débarque. «Je ne pouvais plus rien faire.» Et il a fait une dépression.

«Je restais chez moi, à regarder les quatre murs. Heureusement que j’avais un chat...»

Daniel est revenu au Québec en 2008 et à Trois-Rivières en 2011. Il n’y a rien comme la famille et les amis pour traverser une épreuve semblable.

C’est en prenant connaissance de son dossier médical qu’une neurologue l’a, contre toute attente, encouragé à faire de l’exercice. Mieux encore, elle lui a conseillé de se remettre au piano, lui qui, enfant, avait suivi des cours pendant une douzaine d’années.

«Ça va te faire du bien. La musique, c’est de l’émotion. Laisse sortir les bibittes qui te harcèlent.»

Dans son petit appartement, un clavier est là, accordé à sa volonté de ne pas se laisser envahir par une maladie difficile à décrire.    

«C’est comme des engourdissements. Le pire, c’est du côté gauche, de la hanche jusqu’au genou. À un moment donné, j’ai la jambe tellement fatiguée, on dirait du caoutchouc.»

Malgré tout, Daniel Fortier s’efforce de continuer à s’entraîner. Sa marchette est une alliée. Il la garde toujours près de lui et s’en sert comme appui.

«J’ai tellement rencontré des gens qui ont la sclérose en plaques, qui sont alités et qui ne peuvent plus rien faire. Je ne veux pas ça. J’ai toujours été un gars en forme, un bon vivant.»

Et il fait tout en son pouvoir pour le rester.

Si Daniel est heureux? Bien sûr, mais personne n’est à l’abri des mauvaises journées, quand la solitude pèse un peu plus qu’à l’habitude. Lorsque ça arrive, il sait quoi faire.
«Je m’en vais au gym.»