Revenu plus tôt que prévu de son expédition sur le Chemin des crêtes du Pacifique, Franck Chaumanet soigne sa blessure avant de se remettre en marche.

Apprendre à la dure

Ce n’est pas la destination, mais la route qui compte.

Franck Chaumanet ne peut être en désaccord avec ce proverbe gitan, lui qui doit maintenant prendre une nouvelle direction.

Dans la vie – comme à l’école - ça ne se passe pas toujours comme prévu.

Le 18 août, l’homme de 44 ans est parti seul avec son sac à dos et la meilleure volonté du monde sur le Chemin des crêtes du Pacifique (Pacific Crest Trail), aux États-Unis, un interminable sentier de quelque 4200 kilomètres qui débute à la frontière mexicaine pour se terminer au sud de la Colombie-Britannique. Si le nom vous dit vaguement quelque chose, c’est que vous avez probablement vu le film Wild du réalisateur québécois Jean-Marc Vallée.

L’objectif de l’un des fondateurs de la microbrasserie le Trou du diable, à Shawinigan, était de franchir la distance de 1548 kilomètres, à partir de l’Oregon. Il prévoyait se farcir plus ou moins 35 kilomètres par jour, pendant six ou sept semaines. Son retour devait avoir lieu à la fin septembre ou au début d’octobre.

Ça, c’était sur papier.

Franck Chaumanet vient de rentrer à la maison. L’aventure aura duré sept jours avec, au compteur, 261 kilomètres.

On ne s’embarque pas dans une aventure de cette ampleur en se levant comme ça, un bon matin. Il faut que le projet mijote depuis un moment déjà.

«J’avais envie de sortir de ma zone de confort, d’être déstabilisé. J’avais besoin de provoquer des changements, d’être poussé dans mes derniers retranchements, de me dépasser pour mieux faire le point, me revitaliser. »

Franck Chaumanet sait que ça peut avoir l’air cliché, expliqué ainsi, mais c’est la réalité dans sa plus humble expression. Marcher, c’est méditer. Certains rêvent de Compostelle. Lui, c’est la «PCT» qui le faisait vibrer, tout comme cette cause tatouée sur le cœur.

Résident de Saint-Mathieu-du-Parc depuis une quinzaine d’années, le Français d’origine voue une affection toute particulière à l’école du village. Son fils Mathieu, 17 ans, a fait son primaire à la Tortue-des-bois alors que Milan, 5 ans, vient de faire son entrée à la maternelle.

Franck Chaumanet louange cette école à vocation alternative qui privilégie les apprentissages hors des sentiers battus et, le plus possible, à l’extérieur des murs de la classe.

Il salue au passage l’école de l’Énergie (anciennement Christ-Roi) qui adhère à cette philosophie même si elle est située en zone urbaine, en plein cœur de Shawinigan.

Si la première souhaite se doter d’un abri moustiquaire et de deux rabaskas pour profiter de la nature autour, la deuxième a l’intention de réaménager complètement sa cour de récréation.

C’est génial, mais ça prend de l’argent. Franck Chaumanet a donc eu l’idée de combiner sa quête de sens dans l’Ouest américain à une campagne de financement pour les deux écoles. Un défi personnel de l’ordre de 20 000 $.

Voilà pour la destination. La route maintenant.

À refaire, Franck Chaumanet n’aurait pas glissé autant de bouffe dans son sac à dos. L’homme se disait qu’à dévorer autant de kilomètres, il allait brûler des milliers de calories et être forcément affamé.

Va pour la logique, sauf que sur le terrain, l’appétit n’est pas venu en marchant.

«Les premiers jours, je n’avais pas faim. Je mangeais des barres tendres, céréales, noix et fruits séchés, mais je n’avais pas envie de gros repas. Je me suis retrouvé avec de la nourriture en surplus.»

Or, chaque gramme compte lorsqu’on traîne sur ses épaules des trucs indispensables à son existence. Peut également s’ajouter, plus sournoisement, le poids du stress. L’inconnu, ça peut être pesant.

Les paysages grandioses aidant, Franck Chaumanet commençait à trouver sa vitesse de croisière lorsqu’au beau milieu de la septième journée, il a dû parcourir les quinze derniers kilomètres... en boitant.

«La veille, j’avais fait les dix derniers kilomètres en ascension pour me rendre au pied du mont Thielsen. L’effort en valait la peine, c’était magique, mais j’ai peut-être trop poussé mon corps.»

Un thérapeute sportif consulté dans la ville de Bend lui a diagnostiqué un étirement des muscles entourant le tendon d’Achille. Une fâcheuse blessure qui nécessitait du repos.

Parfait. Pendant combien de temps?

«Il n’y a aucune garantie sur la durée du rétablissement.»

Surtout, personne ne pouvait lui promettre que ton tendon d’Achille allait tenir le coup jusqu’à la fin du parcours.

Mauvaise nouvelle. Lui qui venait d’entreprendre un périple avec le souhait d’être déstabilisé, il a été, comment dire, bien servi. Un peu trop.

L’aventurier s’est permis quelques jours de réflexion avant d’en arriver à la décision qu’il valait mieux rentrer à la maison.

Sage en effet. Franck Chaumanet n’a pas voulu courir le risque de se blesser à nouveau, au milieu de nulle part, à des dizaines de kilomètres à pied de la prochaine sortie vers la civilisation.

L’homme est déçu, ce n’est pas l’aboutissement qu’il avait imaginé, mais à peine revenu, il songe déjà à repartir. Pas tout de suite et pas sur le Chemin des crêtes du Pacifique, mais bientôt et fort probablement au Québec, sur le Sentier national.

Des 1548 kilomètres prévus au départ, il lui en reste 1287 à franchir.

Franck Chaumanet a bien l’intention de les marcher un à un, mais avant, il ira à l’école de son village. En ce début d’année scolaire, les élèves ont des projets plein la tête. Pour certains, tout ne coulera pas de source. C’est normal.

Le marcheur a ce conseil pour eux.

«Il faut tirer des leçons de nos apprentissages, ne pas les associer à un échec, mais plutôt à une réalité qui peut nous propulser.»