À 7 pieds et un pouce, Vincent Champagne ne passe pas inaperçu... ni dans le cadre de porte. Plus souvent qu’autrement, il doit fléchir les genoux ou incliner la tête.

À hauteur de Vincent

CHRONIQUE / Vincent Champagne a l’habitude. Peu importe où il se trouve, les yeux se tournent vers lui et le balaient de bas en haut. Inutile de faire semblant de regarder ailleurs. De son angle de vision, il voit clair dans votre jeu.

C’est exactement ce qui s’est produit dans ce café où le jeune homme de 28 ans n’a pas eu le choix de se pencher légèrement en passant dans l’embrasure de la porte. À peine a-t-on eu le temps de prendre place à une table pour entamer la conversation qu’un client assis plus loin m’a gagnée de vitesse en lui demandant de but en blanc: «Tu mesures combien?»

«Sept pieds et un pouce.»

Vincent Champagne est d’une patience d’ange. Il ne se passe pas une journée sans que quelqu’un, quelque part, le questionne sur sa stature exceptionnelle. Les gens sont curieux, voire fascinés. «Je ne peux pas leur en vouloir», dit-il en haussant ses larges épaules.

Sa main qui vient de serrer la mienne est immense. «Ouverte, elle recouvre une feuille 8 et demie par 11», dit-il pendant que je m’amuse à comparer la longueur de mes doigts aux siens. Du simple au double.

Un coup d’oeil furtif vers ses bottes me laisse croire que ses pieds sont tout aussi impressionnants. Il porte du 18. Effectivement, ça relève de l’exploit de trouver chaussure à son pied.

Il y a grand. Et très grand. Vincent Champagne est plus que ça encore.

Sa taille hors du commun est la conséquence de l’acromégalie, une maladie causée par un excès d’hormones de croissance. Une tumeur bénigne de l’hypophyse entraîne ce gigantisme.

Or, dans le cas de Vincent, on pouvait difficilement soupçonner un tel dérèglement. Comme le démontre son portrait de famille, il était prédestiné à être grand.

«Ma mère mesure 6 pieds et 3. Mon père aussi. J’ai un frère de 6 pieds et 10, un autre de 6 pieds et 7, deux soeurs en haut de 6 pieds... Ma plus petite sœur fait 5 pieds et 7.»

Vers l’âge de 19 ans, le jeune homme originaire de Notre-Dame-du-Mont-Carmel a néanmoins décidé de consulter un médecin. Établi à Montréal, l’étudiant à l’université et joueur de basket continuait de grandir à une vitesse fulgurante, mais surtout, sa faim était disproportionnée et insatiable, au point de lui causer fatigue et déficit d’attention.

Dans les faits, Vincent était en panne de carburant. Il n’arrivait pas à engouffrer toute la quantité de nourriture que son corps de plus de deux mètres lui réclamait à toute heure du jour. Une nutritionniste consultée à l’époque a estimé à 4000 calories ses besoins énergétiques quotidiens, soit le double d’une personne normalement constituée et aussi sportive que lui.

«Encore aujourd’hui, c’est difficile pour moi de prendre de la masse musculaire », admet le colosse dont le poids actuel se situe autour de 240 livres, l’équivalent de 109 kilos.

Son timbre de voix est grave et creux, une autre conséquence de la maladie. «Mon larynx s’est allongé», souligne Vincent en me faisant remarquer que ses traits du visage ne sont pas aussi proéminents que ceux du fameux Géant Ferré, mais ses arcades sourcilières et sa mâchoire ont ce petit quelque chose d’«acromégale», pour reprendre son expression.

Grand et mince, Vincent Champagne doit faire des pieds et des mains pour trouver des vêtements et des chaussures à sa taille. Il chausse du 18. PHOTO - SYLVAIN MAYER

Il avait 20 ans lorsqu’on lui a retiré partiellement la tumeur bénigne de l’hypophyse, une glande située dans le cerveau. Depuis, un traitement médicamenteux assure l’inhibition des hormones de croissance.

Stoppé à sept pieds et un pouce, le géant poursuit son petit bonhomme de chemin et s’en porte plutôt bien. Il voit grand.

Son lit a été fabriqué en respectant sa morphologie. Personne n’aime dormir les pieds dans le vide.

«Mon matelas mesure 95 pouces», précise Vincent Champagne qui n’a pas de voiture. Trop inconfortable. Même en reculant le siège au maximum, les pédales et le volant sont toujours trop près.

Le Montréalais préfère emprunter le métro, quitte à rester debout et la tête inclinée pour éviter de se cogner contre le plafond du wagon bondé.

Vincent Champagne travaille comme serveur dans différentes salles de spectacles et lors de festivals. Dans une foule, impossible de le manquer. On le voit arriver de loin avec ses mains surélevées qui supportent, chacune, un cabaret de 24 verres. Le gars se déplace d’un client à l’autre à grandes enjambées. Rapide et efficace.

On lui réclame parfois un selfie entre deux bières. Vincent accepte dans la mesure où les gens attendent à la fin du spectacle pour se prendre en photo avec lui. Quelques artistes ont déjà reproché à ce serveur plus grand que nature de leur voler le show.

Vincent Champagne n’est pas du genre à chercher l’attention, pas plus qu’il rase les murs pour éviter d’attirer les regards et les questions sur son physique hors norme.

«Je serais malheureux sinon», soutient le jeune homme dont le compte Instagram (champagnepalace) est devenu une sorte de portfolio de ses expériences à titre de comédien, figurant, cascadeur...

Après des études en urbanisme, Vincent a décidé de tirer parti de sa grandeur. Il a l’avantage de pouvoir incarner des personnages qui ne sont pas accessibles à tout le monde. Un ogre et un demi-dieu figurent notamment à son registre.

«J’adore me déguiser!», lance Vincent qui n’affiche pas le même enthousiasme quand vient le temps de magasiner des vêtements de tous les jours. Le défi est de taille, c’est le cas de le dire.

Sourire en coin, le voilà qui sort sa jambe de sous la table pour l’étirer de tout son long. Une belle couture horizontale apparaît en bas du genou.

Aux grands maux les grands moyens. Vincent a décidé d’apprivoiser la machine à coudre avec ce résultat pour le moins concluant.

«J’ai acheté deux salopettes et j’ai rallongé celle que je porte!»