À bientôt 90 ans, Roger Desroches amorce sa saison de vélo avec le sourire aux lèvres et des mollets d’acier. Photo Le Soleil, Patrice Laroche

À fond les pédales à presque 90 ans

Si le soleil peut daigner se montrer pour vrai et embrasser l’asphalte, Roger Desroches, «presque» 90 ans, est prêt depuis longtemps à se remettre en selle.

Cuissards et maillots sont suspendus à côté du vélo de route tout en carbone et propre comme un sou neuf. Les bouteilles ont été glissées dans les porte-bidons. Les pneus fins et étroits ont été vérifiés et contre-vérifiés.

«Je les ai gonflés ben dur», affirme le monsieur d’un air satisfait, en admirant sa paire de roues aussi légères que le vent dans ses cheveux blancs ondulés.

Il n’y a pas à dire, M. Desroches est impatient d’enfourcher sa rutilante monture, d’accumuler les kilomètres et de prendre de la vitesse. L’odomètre, ce petit bidule qui fait foi de ses performances est, comme ce cycliste aguerri, rechargé à bloc.

D’ailleurs, si j’étais vous, je m’abstiendrais de lui lancer un «Hé! Pépère, grouille!» comme a osé le faire l’été dernier un type d’une soixantaine d’années assis confortablement sur son vélo... électrique.

«Il n’aurait pas dû me dire ça. Je n’ai pas aimé. Je l’ai clenché et il s’est retrouvé loin derrière.»

Roger Desroches ricane en imaginant la tête du malotru en train de ravaler ses paroles. Ça lui apprendra. Il aurait dû se montrer aussi poli que ces jeunes cyclistes croisés en septembre 2016, près de la basilique-cathédrale, au coeur du Vieux-Québec.

Il s’agissait en fait de cinq coureurs du Tour de France, des participants au Grand Prix cycliste de Québec.

«Quel âge avez-vous monsieur? Et où allez-vous comme ça?»

«Je m’en vais chez nous, en passant par les plaines», a répondu celui qui venait d’avoir 88 ans.

«Ok, on embarque avec vous!»

«Oh!», a laissé échapper l’octogénaire à la fois surpris et honoré à l’idée de montrer le chemin à des pros.

«Ils se sont aperçus que je pédalais encore pas mal. Avec un bon swing, j’ai déjà atteint 30-35 kilomètres à l’heure vous savez! Mais là, je suis plus autour de 20-25 km/h.»

Respect Monsieur.

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Sur papier, Roger Desroches a 89 ans et huit mois, mais dans sa tête et au niveau de ses mollets endurcis, il n’a pas vieilli ou si peu.

«Son médecin a dit qu’il est comme un jeune homme!», témoigne Jacqueline tout en fouillant dans son sac à main pour retrouver la note écrite par la gentille docteure, la même qui a recommandé le renouvellement du permis de conduire de son patient quasi nonagénaire.

Roger Desroches

La dame a exactement le même âge que son époux, mais contrairement à lui, elle se déplace à l’aide d’une marchette. La petite bouteille de pilules sur la table du salon, ce n’est pas pour Roger non plus.

«Il ne prend aucun médicament» souligne Mme Desroches qui ne peut que donner raison à son homme lorsqu’il ajoute que les chums capables de rouler avec lui se font plutôt rares ici, dans cette résidence pour personnes âgées du secteur Charlesbourg.

«Ce n’est pas grave. J’y vais pareil. Je traîne mon téléphone au cas où je dois revenir pour ma femme. Je vais moins loin qu’avant, mais je m’entretiens, c’est le principal.»

Roger Desroches ne se doutait pas que ses exploits sportifs pouvaient avoir des échos jusqu’en Mauricie où sont établis des membres de sa parenté. Inspirés par son coup de pédale, ils sont un peu, beaucoup à l’origine de cette rencontre avec un oncle pas comme les autres.

«Il faut bouger. Si tu arrêtes, tu ankyloses», rappelle le monsieur qui, en donnant ce précieux conseil, attrape son pied droit, lève pratiquement sa jambe à la hauteur de son nez puis attend ma réaction, sourire en coin.

Même assis dans son fauteuil, M. Desroches passe haut la main le test de la flexibilité.

Il s’est résigné à accrocher ses skis alpins l’an dernier, conscient qu’une mauvaise chute est vite arrivée et qu’à son âge, une fracture, ça ne pardonne pas.

Mais pour le moment, pas question de remiser son vélo qui a passé l’hiver au chaud, dans son appartement où trônent ici et là plusieurs de ses oeuvres. L’homme est un artiste qui a gagné sa vie en aménageant des vitrines.

«J’ai fait celle du magasin Pollack lors de son ouverture à Trois-Rivières», évoque M. Desroches qui entraîne sa matière grise avec la même discipline qu’il s’occupe de conserver sa forme physique.

Le cycliste à l’âge vénérable se souvient comme si c’était hier de sa première bicyclette reçue à l’âge de 12 ans, mais surtout de l’effet ressenti les deux mains sur le guidon. Ce jour-là, le garçon est parti de la Haute-ville de Québec en direction du mont Sainte-Anne. Le coup de foudre a été instantané et soixante-dix-huit ans plus tard, l’amour est toujours dans ses yeux.

La route à l’infini et le paysage qui se transforme, il ne s’en lassera jamais.

«À vélo, tu vois des affaires que tu ne voies pas quand tu es en auto.»

Roger Desroches ne roule plus des 80 kilomètres par jour comme avant. Il se contente aujourd’hui de la moitié.

Les côtes? Le cycliste ne fait pas exprès pour les emprunter, mais ne les évite pas non plus. Il y va à son rythme, en gardant à l’esprit que tout ce qui monte, redescend. Plaisir garanti.

Quant aux vents de face, ça ne lui fait pas peur. C’est comme vieillir au fond.

«Je vais moins vite, mais ça ne fait rien. J’ajuste mes vitesses et je me dis: Enwoye, pédale!»