Isabelle Légaré

Alcool, politique et lendemains de veille

Nous sommes le 20 mars 1979. Yvon Picotte sait que ça ne peut plus durer. Dans les corridors du parlement de Québec, son problème d’alcool est un secret de Polichinelle. «Il y a un ‘‘mais’’ à côté de mon nom et ça me fait suer.»

On chuchote dans son dos: «Yvon, c’est un bon gars, mais... C’est quelqu’un qui aurait de l’avenir, mais... C’est un homme qui a du jugement, mais...» Les collègues ne finissent jamais leur phrase. Pas la peine. Les journées de celui qui est alors député libéral dans Maskinongé se ressemblent de plus en plus. 

Le matin, ça allait relativement bien. Il avait les idées claires malgré son verre de jus d’orange et vodka. À midi, c’était déjà plus compliqué. «Je n’étais plus capable de prendre mes responsabilités.» À 15 h, le mal était fait. Le politicien devait se faire remplacer aux travaux de la commission parlementaire.

«J’avais déjà bu un 40 onces», dit-il avant d’ajouter que la soirée était l’occasion de s’envoyer une deuxième, voire une troisième bouteille de «fort» derrière la cravate.

Le 20 mars 1979, le député a composé le numéro de téléphone de Jean-Paul Diamond. Les deux hommes s’étaient connus à Louiseville où, avant de se lancer en politique, Yvon avait dirigé un centre d’éducation aux adultes. Jean-Paul y avait étudié. L’enseignant ne buvait pas une goutte d’alcool à l’époque - «J’avais horreur de la boisson» - mais l’élève, lui, avait la réputation de prendre un coup solide.

«J’étais un buveur de bière industrielle», admet celui qui vidait les bouteilles les unes après les autres, jour après jour et depuis des années. «Son rêve était de boire une van au complet!», raconte Yvon Picote en se tournant vers son voisin de table qui ne le contredit même pas.

Or, des années plus tard, c’était le monde à l’envers. Depuis son élection, en 1973, Yvon Picotte s’était laissé envahir par les effets sournois de l’ivresse. «J’aimais le feeling de la boisson, pas le goût.» Quant à Jean-Paul Diamond, il avait complètement cessé de boire le 11 novembre 1973, lorsqu’un ami lui a fait réaliser que tant et aussi longtemps qu’il ne touchait pas à la première bière, il augmentait ses chances d’ignorer la deuxième, la troisième et ainsi de suite, jusqu’à plus soif.    

«Jean-Paul, je n’en peux plus... Tu vas me dire ce qu’il faut faire pour boire comme du monde», lui a lancé Yvon Picotte au bout du fil avant de prendre le train en direction de son comté. «Au moins, j’ai eu l’intelligence de ne pas conduire.»

L’ancien élève l’a accueilli et écouté sans jugement avant de lui dire cette phrase que le député amoché a retenue en calant son Dry Gin. «Si demain matin, tu décides d’arrêter de prendre un verre, appelle-moi et j’irai à Québec avec toi.»

Jean-Paul Diamond dormait quand le téléphone a sonné à 4 h 30 du matin. C’était Yvon qui voulait essayer d’arrêter. Essayer... C’était un bon début.  

Le jour même, les deux hommes sont retournés au parlement où le député s’est aussitôt dirigé vers le bureau de Robert Lamontagne, alors whip de l’opposition officielle. C’est Jean-Paul qui raconte la scène: «Yvon a ouvert la porte et lui a dit: ‘‘Robert, je suis alcoolique. À partir de ce matin, je ne prends plus un coup. Si tu as besoin de mes services, je suis capable de t’aider.’’ Et il a refermé la porte.» 

Quelques minutes plus tard, ce fut au tour du chef du parti, Claude Ryan, de recevoir la visite impromptue de son représentant dans Maskinongé: «J’ai décidé d’arrêter de boire. Vous savez maintenant que je suis disponible.»

Claude Ryan a levé les yeux vers lui. «Je ne sais pas si je devrais vous croire?» Avec son franc-parler, le député lui a répliqué, piqué au vif: «Ça m’a coûté assez cher pour boire, je ne vais pas vous payer pour que vous tâchiez de comprendre que j’ai arrêté.» Et il a refermé la porte.

Yvon Picotte est convaincu de s’être rendu service en annonçant ses couleurs deux fois plutôt qu’une. Maintenant que l’homme fier et orgueilleux s’était commis, il n’avait plus le choix de tenir parole pour faire disparaître le «mais» à côté de son nom.

Il n’a plus jamais repris d’alcool depuis. 

***

Jean-Paul Diamond, 77 ans, et Yvon Picotte, 76 ans, préfèrent dire qu’ils sont sobres une journée à la fois plutôt que de mettre l’accent sur leur abstinence des quarante-quatre et trente-huit dernières années.  

«L’alcoolisme, c’est la maladie des émotions», soutient celui que toutes les serveuses appellent Yvon dans le restaurant où nous avons rendez-vous. 

J’ai affaire à «deux vieux chums», se présentent-ils eux-mêmes, qui sont visiblement ravis de partager leur vécu en tandem. Le sujet n’est pas tabou. Entre deux gorgées de café, les anecdotes et confidences coulent à flots.  

Au lendemain de cette soirée du 20 mars 1979, Jean-Paul a été le premier à encourager Yvon à fréquenter aussi souvent que nécessaire un groupe d’entraide pour personnes aux prises avec un problème d’alcool. Il était passé par là avant lui. 

Quand, neuf ans plus tard, Yvon Picotte a été nommé ministre du Loisir, de la Chasse et de la Pêche au sein du cabinet de Robert Bourassa, il a de nouveau fait appel à son ancien élève devenu mentor, mais cette fois, pour lui proposer de travailler à ses côtés en tant qu’attaché politique.

«Je pense que c’est le plus beau moment de notre histoire. Je savais que Jean-Paul était un gars fiable et responsable.»

Ce dernier sourit en entendant son compagnon d’armes s’exprimer ainsi. À le croire, ce nouveau défi a été un cadeau de la vie pour toutes ses années de sobriété, une façon de se faire dire de ne pas lâcher.

«Si je n’avais pas décidé d’arrêter de boire le 11 novembre 1973, je serais mort depuis longtemps», soutient Jean-Paul Diamond qui a finalement connu une longue carrière en politique, notamment à la mairie de Saint-Alexis-des-Monts puis à titre de député du comté de Maskinongé.

***

Les occasions pour boire de l’alcool sont nombreuses en politique. Dîners d’affaires, cocktails-bénéfice, soupers de reconnaissance, soirées mondaines... Les élus sont attendus partout avec un verre de l’amitié. 

«Non merci», ont chaque fois répondu Jean-Paul Diamond et Yvon Picotte pour qui ce n’était pas une épreuve de boire de l’eau pétillante pendant un 5 à 7 bien arrosé. Ils n’ont jamais flanché. Au besoin, ils quittaient plus tôt, en gardant en tête les témoignages d’espoir entendus au sein de leur groupe d’entraide. 

Un jour, quelqu’un a fait cette réflexion à Jean-Paul Diamond qui aime la répéter: «Il existe deux verres en politique, un pour te remercier et l’autre pour t’enfarger. Rendu au troisième, tu ne sais plus où t’es rendu.»

«Un alcoolique qui prend de l’alcool règle les problèmes de tout le monde. Il a une solution à tout. Tu n’as jamais vu autant de spécialistes que dans une taverne», soutient Yvon Picotte qui, depuis sa retraite du monde politique, est directeur du pavillon Nouveau Point de vue, une maison de désintoxication à Lanoraie.

***

André Boisclair a récemment été arrêté pour conduite avec les facultés affaiblies à sa sortie d’un bar de Québec.  

Yvon Picotte ignore si l’ancien chef du Parti québécois a un problème d’alcool et il n’a surtout pas l’intention de le lui demander.  Le seul qui peut se poser la question et y répondre, c’est André Boisclair lui-même. Sauf que...«S’il m’appelait en me disant qu’il a besoin d’aide, je partirais vers lui en courant.»

Du temps qu’il siégeait à l’Assemblée nationale, l’ex-député et ministre a ouvert sa porte à des collègues de tous partis confondus qui avaient besoin de parler à une personne de confiance pour discuter de leur consommation d’alcool en perte de contrôle. «J’veux voir Picotte!», a déjà réclamé un adversaire politique qui venait de virer une brosse.  

Comme Jean-Paul Diamond l’avait fait pour lui des années plus tôt, il a pris le temps d’écouter ce confrère, sans juger. «Aider quelqu’un, c’est primordial. Tu ne résistes pas devant une personne en train de se noyer.»

Isabelle Légaré

L’ex devenu ange gardien

Ils sont des ex, mais s’aiment quand même. Pas comme des amoureux qu’ils ne sont plus depuis cinq ans. Plutôt à la façon d’un ange gardien qui veille sur celle qui lui en est tellement reconnaissante. Voici leur histoire de cœur. Et de masse au cerveau.

Denis Boisvert et Dominique Duguay ont formé un couple pendant 28 ans. Ou peut-être 29. Ils ne s’entendent pas sur le nombre d’années exactes, mais pas au point où chacun reste campé sur ses positions. Les deux s’accordent pour dire qu’en neuf ans de concubinage et dix-neuf ans de mariage, ils ont su éviter les brouilles inutiles. Si l’on en croit monsieur et madame, leurs «seules petites prises de bec» se limitent au montage de quelques meubles Ikea, le test par excellence pour vérifier si on est fait l’un pour l’autre.

Denis, 58 ans, et Dominique, 57 ans, se sont néanmoins séparés en 2012 pour des raisons qui ne nous regardent pas et avec la volonté de «faire ça comme du monde», soutiennent-ils, c’est-à-dire avec respect, sans accabler l’autre de reproches.

L’homme et la femme étaient à ce point en paix avec cette décision prise d’un commun accord qu’ils sont demeurés colocataires pendant quelques mois, le temps que Dominique se trouve un logement à son goût et qu’elle donne quelques trucs de départ à Denis qui allait devoir se débrouiller tout seul dans une cuisine et avec les boutons de commande de la machine à laver. Chacun ses forces. Lui, c’était l’entretien autour de la maison, un peu moins à l’intérieur.

Bien décidé à demeurer des amis, le duo a gardé contact. «On a continué de s’appeler tous les jours», souligne Denis comme si ça allait de soi. «On se voyait de temps en temps», renchérit Dominique qui le seconde lorsqu’il affirme que leur nouvelle relation excluait tout quiproquo d’ordre sentimental, même que Denis a fini par se refaire une blonde et son ex s’en est sincèrement réjouie pour lui.

Denis Boisvert est agent de sécurité à l’Aluminerie de Bécancour. Dominique Duguay est préposée à la stérilisation à l’hôpital de Trois-Rivières. Au dire de Denis, celle qu’il surnomme «Dodo» a toujours été une employée à son affaire jusqu’à ce qu’elle se mette à arriver en retard au boulot. Un petit quinze minutes par ci, un trente minutes par là, pour finalement se présenter à son poste de travail deux heures après le moment où elle aurait dû commencer.

Le plus bizarre dans tout ça, c’est que Dominique s’en balançait, d’être en retard, tout comme d’être convoquée dans le bureau du patron, d’avoir un avertissement ou même des mesures disciplinaires telles que trois journées de suspension.

«Je ne faisais plus ma job», se souvient-elle en racontant que des problèmes de vision s’étaient ajoutés à la perte du goût et de l’odorat, quelques années plus tôt.  

«Il y a quelque chose qui ne marche pas» se répétait Denis qui n’avait jamais connu Dominique comme ça. Craignant de la voir perdre son emploi, il allait jusqu’à faire un détour par chez son ex pour la sortir du lit. Il la trouvait recroquevillée sous les couvertures, l’appartement laissé pratiquement à l’abandon, elle dont la réputation de Madame Blancheville n’était plus à faire.

«C’est le bout que j’ai trouvé le plus dur. Dodo me regardait en ayant l’air de me dire ‘‘Aide-moi’’, mais elle ne me le disait pas.»

Denis a passé l’aspirateur de fond en comble, a lavé la montagne de vaisselle sale sur le comptoir et a obtenu un rendez-vous chez le médecin. 

Dominique avait beau lui répéter qu’elle n’avait pas besoin de consulter personne, son ancien chum en pensait heureusement le contraire.
Un diagnostic de dépression a d’abord été posé, des médicaments et un arrêt de travail ont été prescrits, mais la femme ne s’est pas mise à aller mieux pour autant. Prise de violents maux de tête, elle est retournée voir le médecin sous l’insistance de Denis de plus en plus inquiet pour son ex.  

Dodo a passé un scanneur qui a révélé la présence d’un méningiome bénin, une tumeur non cancéreuse aussi grosse qu’un pamplemousse qui perturbait le fonctionnement du cerveau. C’était donc ça, les changements du comportement et de l’humeur, les troubles de la vue, les oublis, la confusion...

L’intervention chirurgicale s’est déroulée en février dernier, un véritable ultra-marathon d’une quinzaine d’heures durant lequel il a fallu ouvrir le crâne pour retirer l’impressionnante masse. Camouflée sous les cheveux qui sont en train de repousser, la cicatrice ressemble à une fermeture éclair. C’est drôlement bien fait même si une infection du volet osseux a nécessité deux autres opérations dont la plus récente, en octobre, pour remplacer une partie de la boîte crânienne par une prothèse.

C’est Dominique Duguay qui parle de Denis Boisvert comme de son ange gardien. Il a su réagir avec clairvoyance alors qu’elle était en train de sombrer en raison de graves problèmes de santé.

Aujourd’hui encore, son ancien conjoint est à ses côtés pour s’assurer que tout va pour le mieux durant sa convalescence qui se poursuit. Même sa blonde a eu la gentillesse de lui préparer des repas à sa sortie d’hôpital.

L’homme se contente de sourire en rappelant que Dodo aurait fait la même chose pour lui. Ils sont des ex, mais avant tout des amis.

Regarder la mort en face

«Je suis devenu une momie qui bouge encore un peu et qui ne craint pas l’au-delà.»

Michel Favreault n’a pas objection à ce que je partage cette réflexion ni les autres confidences auxquelles il s’est laissé aller pour cet entretien, le jour de son anniversaire. Pure coïncidence. Le nouveau septuagénaire n’a pas voulu qu’on change de date. Pour lui, la veille ou le surlendemain, ça n’allait faire aucune différence si on exclut la matinée qu’il a passée à répondre aux nombreux appels de «bonne fête». Non, je n’avais pas à me sentir de trop, même que notre rencontre tombait plutôt bien, entre deux visites de la préposée qui lui donne le bain.

L’aide médicale à mourir occupe de plus en plus ses pensées même s’il n’est pas rendu à l’étape de demander à y avoir recours. «Je n’y suis pas encore, mais j’y arrive... Je ne me mets pas la tête dans le sable non plus.»

Michel Favreault est atteint de la myosite à corps d’inclusion, une maladie rare, orpheline, dégénérative, incurable et extrêmement lourde à porter. Tous ses muscles le délaissent un à un. La paralysie est graduelle, totale et impitoyable.

Les premiers signes sont apparus vers la fin de la cinquantaine. L’amateur de grandes randonnées pédestres avait une démarche de moins en moins assurée, n’avait plus la même aisance pour monter les escaliers, même qu’il lui est arrivé de s’écrouler au sol comme une tour jumelle, sans raison. 

Au début, celui qui a pratiqué tous les sports arrivait à se remettre debout et à continuer son train-train quotidien, mais aujourd’hui, le gars actif est confiné à un fauteuil roulant. 

Michel Favreault marche encore, mais très difficilement et seulement à l’intérieur de sa maison entièrement adaptée. L’amoureux de chasse et pêche doit s’aider d’un déambulateur pour s’extirper du lit d’hôpital installé dans sa chambre ou aller aux toilettes sur sa chaise d’aisance.

Chacun de ses pas fait appel à toute sa concentration pour éviter de perdre pied. La crainte de chuter le tenaille, mais tant et aussi longtemps que ses jambes vont accepter de repousser leurs limites, il va accrocher ses mains de plus en plus rigides aux poignées de la marchette. «La journée que je vais arrêter de marcher, je ne marcherai plus.»

Le pire à ses yeux, ce sont les bras qui semblent se moquer de sa soif insatiable d’apprendre. 

«Je fais une collection de beaux livres», me dit-il en pointant une bibliothèque remplie d’ouvrages sur la botanique, l’astronomie, la politique, l’histoire, l’économie, l’Égypte ancienne... «Je ne suis plus capable de les prendre. Je n’ai plus de force.»

Il sait ce qui l’attend un jour et me l’énumère. «Retour aux couches, problèmes de déglutition, détresse respiratoire, trachéotomie, extinction de la parole, impossibilité de se tourner dans un lit, dépérissement général et inéluctable, bref, momification de son vivant.»

*****

Par la fenêtre de la cuisine, on peut voir des sittelles qui s’en donnent à cœur joie autour de la mangeoire. Les feuilles sont tombées des arbres, mais le paysage champêtre offre un tableau que Michel Favreault ne se lasse pas de regarder. Il habite Sainte-Ursule avec sa belle Mireille, son épouse et aidante naturelle affligée par la sclérose en plaques.

Natifs de Montréal, ils se sont connus à Expo 67. Cinquante ans plus tard, le couple n’a jamais regretté d’avoir osé un retour à la terre où tout était possible. Aux premières loges de la Révolution tranquille, Michel Favreault me parle de son côté un peu hippie, de ses deux filles et quatre petites-filles adorées, des nombreux métiers qu’il a pratiqués, de la solidarité rurale, de ses chums qui lui rendent visite... À l’écouter défiler ses souvenirs, on en oublie presque sa foutue maladie. Pas lui.

L’homme tend les mains. Ses doigts du centre refusent de plier. Il utilise le pouce et l’auriculaire pour agripper sa tablette électronique. Ce grand lecteur de journaux se plaît à écrire à des journalistes, chroniqueurs et éditorialistes. Il commente, pose des questions, participe aux débats. Michel Favreault a beaucoup à dire, particulièrement sur l’aide médicale à mourir. 

«Je suis résilient, courageux, combatif, pas plaignard. Mais il y a un «boutte à toute», à ce que même Tarzan et Superman peuvent endurer! Tout est devenu trop pesant. Même une fourchette! À court terme, je vais être totalement rigidifié, prisonnier de mon corps, devenu une poche à patates», a-t-il déjà écrit dans une lettre d’opinion intitulée «Regretteriez-vous une vie sans issue?» 

Le résident de Sainte-Ursule n’a pas changé d’avis. «À un moment donné, on se tanne de se battre sans espoir.»

Il ne fait aucun doute à ses yeux que l’aide médicale à mourir devrait être permise aux personnes condamnées à cet état irréversible. Selon les termes actuels de la loi, il faut être mourant pour y avoir accès. Une personne atteinte d’une maladie comme la sienne ne peut pas faire une demande pour le futur.

«Bref, souffre et dégénère le plus longtemps possible», laisse tomber celui qui peut néanmoins comprendre que des médecins qui ont été formés pour sauver des vies hésitent à poser l’acte ultime. Sa fille en est un.

C’est au tour des mésanges de virevolter en toute liberté près de la fenêtre. Lui aussi arrive à bénéficier d’une certaine qualité de vie, une vie qu’il dit aimer même si elle le rend dépendant de tout le monde et qu’elle le force à faire des deuils, à regarder la mort en face. 

Michel Favreault soutient avoir dompté ses peurs, y compris la peur d’avoir peur, celle qui paralyse.

«Hé Padre! Comment tu ferais ça?»

CHRONIQUE / Cinq ans. Les années ont filé, personne ne peut dire le contraire. Le 16 octobre 2012, c’est déjà loin et si proche. Alain Fournier le sait trop bien. Il lui semble qu’hier encore, la sonnerie de son téléphone cellulaire retentissait et c’était Yannick, le rire dans la voix. Son fils n’avait pas besoin de se nommer. Il était le seul à l’appeler «Padre».

Yannick Fournier n’avait que 27 ans au moment de périr dans un écrasement d’avion à proximité de l’aéroport de Pickle Lake, au nord de l’Ontario. Deux autres personnes y ont également trouvé la mort. Fondateur et président de Nadeau Air Service, Michel Nadeau était aux commandes de l’appareil de type Renegade tandis que Bernard Mailloux était le directeur de la maintenance de l’entreprise établie à Trois-Rivières. 

Seul Jean Fournier a miraculeusement survécu à cette tragédie survenue un mardi soir. L’oncle de Yannick avait fait appel au trio pour aller récupérer avec lui l’avion dont il venait de faire l’acquisition, en Alberta. Parfaitement bilingue, son neveu et associé était ravi de lui servir d’interprète lors de la transaction. Du même coup, il allait assister à la réalisation d’un vieux rêve. Du haut des airs, personne n’aurait pu prédire que ça allait virer au cauchemar. 

Le Bureau de la sécurité des transports a conclu à une combinaison de facteurs pour expliquer l’accident: obscurité, manque de repères visuels, pilote victime de l’illusion du trou noir...

«Je ne t’en veux pas Jean.» C’est la première chose qu’Alain a dite à son frère qui l’a contacté de son lit d’hôpital, au Manitoba.

«Pour Yan, c’était un cadeau que mon frère l’amène avec lui», raconte Alain Fournier qui n’en pense pas moins aujourd’hui. L’aventure a très mal tourné, mais Jean n’y est pour rien. 

Prisonnier de la carlingue, la tête en bas et n’y voyant rien, l’oncle a entendu les derniers mots de son neveu qui a lâché: «Il fait donc bien noir ici... Attends un peu, je vais m’éclairer avec mon cellulaire...» 

La lumière n’est jamais apparue. Quelques minutes plus tard, la voix de Yannick a plutôt laissé la place à un lourd silence, profond et absolu.

Jean-Philippe à votre service

Jean-Philippe Cholette sait exactement ce qu’il a à faire. Il lui suffit de zyeuter la salle à manger pour savoir qui veut quoi.

«Une p’tite soupe? Ici, un thé? Un dessert?» Le jeune homme va de table en table pour s’enquérir des besoins de chacun. À ses questions simples, des réponses claires et un signe de tête en guise de remerciement.

Entre deux services, le garçon me regarde à la dérobée, conscient que je l’observe aussi. Ça l’amuse, mais il n’en perd pas moins sa concentration. Le pouce en l’air, je lui fais signe que j’ai compris. C’est l’affluence en cette heure du dîner. On jasera plus tard. 

Jean-Philippe est l’employé ponctuel, vaillant et loyal que tout patron souhaite retrouver au sein de son équipe. Ses initiatives ne sont pas banales non plus, surtout dans une résidence pour personnes âgées où chaque petit geste compte.

La nouvelle pensionnaire peut déjà en témoigner. En poste depuis septembre seulement, celui que les autres employés surnomment «JP» a remarqué avant tout le monde que la dame ne boit rien d’autre que du café après le repas. Inutile de lui offrir autre chose, sa réponse restera la même. Le sourire fendu jusqu’aux oreilles, le serveur perspicace revient de la cuisine avec une tasse fumante qu’il dépose délicatement sur la table avant de se redresser, le dos bien droit.

«Et voilà!, dit-il, satisfait de lui, en se permettant cet avertissement pour sa vieille amie. «Attention, c’est chaud!»

*****

Du 1er au 7 novembre, c’est la Semaine nationale de sensibilisation au syndrome de Down, une occasion de nous sensibiliser aux personnes qui vivent avec une trisomie 21. 

Jean-Philippe Cholette ne s’arrête pas aux journées thématiques, encore moins au diagnostic qui le rend différent à nos yeux. Depuis toujours, le garçon se sait aimé tel qu’il est par sa famille qui n’a jamais hésité à aborder le sujet de son handicap avec lui et autour de lui. 

Je l’ai rencontré en compagnie de sa sœur Vanessa. «C’est ma boss!», précise Jean-Philippe avec une fierté non dissimulée.

Vanessa Cholette est nouvellement propriétaire de la résidence Le Havre. Avant même de prendre la direction de Saint-Maurice, au printemps dernier, la jeune femme originaire de la région de Lanaudière savait qu’elle embaucherait Jean-Philippe. La directrice âgée de seulement 27 ans n’était qu’une fillette lorsqu’elle a compris que son frère pas comme les autres pouvait être un exemple d’intégration. La suite est en train de lui donner raison.

C’est leur mère, Chantal Crivello, qui m’a proposé d’aller leur rendre visite. «Vous allez voir, mon fils accomplit plusieurs tâches à la résidence et a un bel impact sur les personnes âgées», m’a-t-elle dit au bout du fil. 

La femme habite la ville de l’Assomption où ses trois enfants ont grandi. Jean-Philippe est le plus jeune, celui dont la naissance a forcément chamboulé la routine avant que tout le monde se donne le mot pour lui permettre de s’épanouir le plus normalement possible. Or, aider l’autre, c’est s’aider soi-même. Ses proches ont appris à vivre harmonieusement avec une réalité dont ils ne se sont jamais cachés, même qu’enfants, sa sœur et son frère aînés ont réclamé une petite sœur trisomique pour compléter la fratrie.

C’est leur mère qui raconte l’anecdote avec amusement. Sans vraiment le réaliser, le jeune homme exerce une influence sur les siens. Ses parents ont décidé de devenir une famille d’accueil pour les personnes ayant une déficience intellectuelle alors que sa grande sœur s’est tout naturellement dirigée vers la profession d’éducatrice spécialisée. 

Son entourage croit en lui et fait tout en son pouvoir pour que Jean-Philippe ait la possibilité de nous montrer de quoi il est capable. Ce n’est pas offert à tous malheureusement.

À partir de 21 ans, les jeunes adultes qui présentent une déficience intellectuelle n’ont plus accès à l’encadrement scolaire, les ressources spécialisées sont insuffisantes et les emplois se font rares. Des parents arrêtent de travailler pour s’occuper de leurs grands enfants laissés à eux-mêmes. 

Vanessa Cholette ne pouvait s’imaginer Jean-Philippe passant toutes ses journées à la maison, à ne rien faire. Il a trop de potentiel pour rester assis devant la télé. La nouvelle directrice de la Résidence Le Havre n’a pas mis de temps à lui proposer un boulot qui fait le bonheur de tous, même que cette expérience convaincra peut-être d’autres établissements à se tourner vers des employés aussi efficaces que JP.

«J’aime faire toutes les tâches!», assure Jean-Philippe qui travaille trois jours par semaine. En plus de servir aux tables, il s’occupe de passer le balai, de faire le lavage, de sortir les poubelles... 

«Il est vraiment bon et de semaine en semaine, il l’est encore plus!», affirme Vanessa Cholette qui permet à son frère de se joindre aux activités des résidents une fois son travail terminé. Sa bonne humeur provoque des sourires parmi les gens âgés qui ne s’arrêtent pas à sa différence. Ils en font plutôt l’un des leurs. 

L’autre jour, une dame lui a montré à jouer aux cartes, au 500. Le jeune homme n’est pas certain d’avoir compris toutes les règles du jeu, mais ce n’est pas ça qui compte pour lui. Il a gagné une partie de plaisir en bonne compagnie.

Isabelle Légaré

À coups de hache, de masse et d’épée

L’autre jour, j’ai frappé un gars en plein visage. Deux fois plutôt qu’une. D’abord avec une masse, ensuite avec une hache. Puis ce fut à mon tour d’encaisser un coup d’épée sur la tête. À deux reprises aussi. Oeil pour œil, dent pour dent.

Pour être honnête, je n’ai presque rien senti. Le type que je venais de marteler avec sa permission a eu la gentillesse de me prêter son casque de deux millimètres d’épaisseur. Détail infime, mais pas insignifiant. Surnommé Igor, David Bergeron tenait dur comme fer à ce que je me prête à l’exercice moyenâgeux et que, surtout, j’en garde le souvenir. Effectivement, le bruit fracassant de la lame contre l’acier, ça ne s’oublie pas.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que ça cogne fort, les mardis soirs, à Bécancour. Au moment de ma visite, ils étaient sept ou huit personnes heureuses de se taper dessus à qui mieux mieux. Le gymnase du Faubourg Mont-Bénilde n’a rien du décor d’un château, mais à les voir accoutrées comme au temps des chevaliers, j’avais réellement l’impression de retourner six siècles (minimum) en arrière.

Ces gens comme tout le monde se réunissent chaque semaine pour s’entraîner en prévision de combats médiévaux, un sport qui ne fait pas dans la dentelle, mais dans le métal.

Au Québec, ils sont une soixantaine d’adeptes, dont quelques rares femmes, qui s’adonnent à la compétition. Bénédicte Robitaille est du nombre. Championne du monde dans sa catégorie (épée longue) en 2015 et 2016, c’est elle qui m’a asséné deux coups sur la gueule en ayant l’amabilité de m’avertir.

«Tu es prête?» Non, mais laisse sortir ton méchant que je sache de quoi il en retourne au juste.

Je soupçonne la combattante de 28 ans d’y être allée mollo même si dix minutes plus tard, ça tambourinait encore un peu entre les oreilles. Une question d’habitude, je suppose.

Dans un conte pour enfants, la kinésiologue de Trois-Rivières ne serait pas la princesse aux cheveux blonds qui attend passivement d’être délivrée par un prince charmant. Vraiment pas sa tasse de thé. C’est plutôt elle qui porte l’armure et qui manie à deux mains son arme émoussée pour éviter les blessures de guerre. On ne vient pas ici pour s’entretuer, mais pour s’amuser. Avec sérieux.

Chronique

La sauce à spaghetti de Monsieur Ricky

«Tout le monde a son filet sur la tête? Parfait. Lavez-vous les mains et approchez-vous du comptoir.»

Un chef dévoile rarement ses secrets de cuisine, mais Ricky Deslauriers est un prof de maths au secondaire. Ça fait partie de sa tâche de donner des trucs. Il y a l’indispensable règle de trois... et la précieuse recette de sa mère.

Huguette est décédée depuis quelques années, mais sa fameuse sauce à spaghetti lui survit. Depuis septembre, les élèves de son fils apprennent à être autonomes en faisant des choix judicieux, en respectant les mesures, en évitant de sauter les étapes, en faisant attention de ne pas se brûler, en acceptant de se tromper et parfois, de tout recommencer. La prochaine batch sera la bonne.

C’est plein de sens quand on y pense. Devenir un adulte, c’est savoir réunir les bons ingrédients, c’est oser et doser les assaisonnements jusqu’à ce que la sauce soit juste assez épicée, mais pas trop.

Ricky est passé par là. Avant de quitter son La Tuque natal afin de poursuivre ses études postsecondaires plus au sud de la rivière Saint-Maurice, sa mère ne le sait peut-être pas, mais elle lui a transmis deux ou trois principes de vie à travers ses astuces culinaires.

Les mains propres, le groupe se met à la tâche. Certains adolescents n’avaient jamais manipulé un couteau de cuisine avant que Monsieur Ricky leur demande de couper en dés les dix-huit piments prévus pour 18 livres de boeuf haché mi-maigre. «Maigre, c’est trop sec. Ça prend un p’tit peu de gras!»

Ses élèves ont de 16 à 18 ans. Les cours magistraux, ce n’est pas fait pour eux. Ils ont besoin d’être partie prenante dans une classe. Leur demander de rester attentifs pendant que l’enseignant se démène pour expliquer sa matière devant tout le groupe, il faut oublier ça.

Isabelle Légaré

La mairie dans sa mire à 20 ans

CHRONIQUE / Lysa Bergeron n’a pas l’intention d’éviter la question. C’était prévisible que tout le monde allait lui parler de son âge. Sa réponse est «oui». Oui, à 20 ans, elle affirme avoir tout le bagage nécessaire pour occuper la plus haute fonction de la municipalité qui l’a vue naître il n’y a pas si longtemps.

Car sauf erreur, la résidente de Notre-Dame-du-Mont-Carmel serait la plus jeune candidate aux élections municipales 2017 à se présenter à la mairie d’une ville. Certains la félicitent et l’encouragent à continuer, d’autres ne se gênent pas pour la regarder aller avec scepticisme, laissant même entendre que c’est sa mère qui tire les ficelles.

Pour la principale concernée, sa jeunesse n’est pas un obstacle. Elle y voit plutôt l’occasion de faire ses preuves.

«J’ai la vie devant moi et un nom à me faire. Je me dois d’être la meilleure mairesse qui soit. Les actions que je fais en ce moment vont rester, mes erreurs comme mes bons coups.»

La petite Lysa devait avoir 4 ans lorsqu’elle a exprimé pour la première fois son rêve de devenir médecin et de faire de la politique. «Elle nous disait qu’elle allait être ministre de la Santé pour changer les choses.»

C’est sa mère qui raconte l’anecdote avant de poursuivre avec une autre et une autre... Ça saute aux yeux que la femme est fière de voir sa fille plonger dans l’arène politique. D’ailleurs, Sylvie Pronovost ne s’est pas fait prier pour se joindre, à la suggestion de la candidate, au jeu de l’entrevue. La jeune femme semble avoir l’habitude de gérer l’enthousiasme de sa mère à son endroit, quitte à l’interrompre gentiment pour continuer elle-même le récit de son enfance à aujourd’hui.

Effectivement, Lysa Bergeron veut être médecin un jour. Pour le moment par contre, elle étudie à temps plein en biologie médicale à l’Université du Québec à Trois-Rivières. Elle aura son diplôme en main au printemps prochain, à tout juste 20 ans ici aussi.

La jeune femme est ce qu’on pourrait appeler une douée. Dès le primaire, c’était beaucoup trop facile pour celle qui gobait tout du premier coup. Elle terminait ses exercices et apprenait ses leçons dans le temps de le dire. Or, que fait un enfant lorsqu’il n’a plus rien à faire en classe? Il s’ennuie et il dérange.

«J’avais de l’énergie! Je bougeais beaucoup disons», confesse cette première de classe qui a rapidement été dispensée de cours en après-midi pour pouvoir dépenser son surplus de bougeotte ailleurs, notamment dans les sports.

Enfant, Lysa avait déjà le nez plongé dans les journaux et, par la force des choses, des opinions sur tout. Maîtrisant l’art d’argumenter, la fillette n’a pas mis de temps à faire valoir ses droits et ceux de ses copains.

Lysa venait de faire son entrée à la maternelle lorsqu’elle s’est pointée dans la cour de l’école, munie d’une pancarte, afin de réclamer des récréations prolongées. Sa demande n’a pas été retenue, mais l’année d’après, l’écolière de 6 ou 7 ans est rentrée à la maison en disant à son père que ça n’avait plus de bon sens, que le parc-école devait être rénové.

«Si c’était dans notre propre cour, tu ne voudrais pas que j’aille jouer dedans. C’est trop dangereux. Tu dois faire quelque chose.»
Papa lui a donné raison. Maman, d’autres parents et le conseil d’établissement aussi. Une campagne de financement a été mise sur pied. Les vieilles structures ont été démolies pour faire place à des nouvelles. Lysa a choisi les couleurs après avoir effectué un sondage auprès de ses camarades.
La jeune femme ne peut s’empêcher de rire en repensant à cet épisode qui marque ses premiers pas en politique. Il y en a eu d’autres. À 15 ans, Lysa Bergeron a été élue à la présidence de son école de quelque 1700 élèves.

Elle se revoit encore, tentant de convaincre la direction que les salles de toilettes ne répondaient pas aux normes d’hygiène. Les dirigeants ont fait la sourde oreille jusqu’à ce que l’adolescente demande à la Santé publique de s’en mêler. Comme par magie, des mesures ont été prises pour corriger la situation. «Ça a bien adonné, on était en pleine crise de la grippe H1N1.»

Judoka et biathlète, Lysa Bergeron a passé l’été 2017 à Valcartier où elle était officière de sécurité de champ de tir. Elle est également entraîneur à Biathlon Mauricie, un organisme présidé par sa mère et dont les activités se déroulent sur le site de l’ancienne station de ski Mont-Carmel.
C’est son terrain de jeu. Régulièrement, la sportive grimpe la montagne pour y courir une quinzaine de kilomètres. Mais c’est en joggant dans les rues de sa municipalité de 5000 habitants que Lysa a décidé de poser sa candidature à la mairie. Pour l’aider à faire avancer ses dossiers jugés prioritaires, elle s’est déjà trouvé un allié en la personne de... son père. Gaétan Bergeron est aussi en élections, à titre de conseiller.

«Il va y en avoir un des deux qui va passer, les deux ou aucun des deux!», résume Sylvie Pronovost qui ne peut s’empêcher de rire discrètement dans son coin quand je demande à sa fille comment elle prévoit concilier les études et la vie politique active.

«Le plus important, ce n’est pas le temps, mais l’efficacité», clame la jeune fille de 20 ans dont la plus grande expérience à ce jour est de prendre les bouchées doubles.

Actualités

La future avocate devenue soudeuse

Marie-Alice Djuka a étudié le droit avec l’ambition de devenir une brillante avocate et de rendre, un jour, son propre verdict. Elle exerce finalement le métier de soudeuse.

Que s’est-il passé entre son rêve d’être nommée juge et sa réalité non moins honorable? La Camerounaise a changé de direction comme les pales d’une éolienne tournent au gré du vent.

Je ne suis pas la première à lui dire qu’on lui donne dix ans de moins. Je ne crois pas non plus faire un faux pas en ajoutant que cette femme de 43 ans est la seule à parler avec un accent africain parmi tous ses collègues masculins. 

Vêtue de sa combinaison de travail, elle m’a suivie dans la salle de réunion de la haute direction de Marmen, l’employeur de celle qui passe habituellement inaperçue avec son masque devant le visage. Cette spécialiste de la soudure a pris place timidement à l’extrémité de l’immense table de conférence, visiblement étonnée que je m’intéresse à son histoire pas tout à fait comme les autres.

Deuxième de six enfants, Marie-Alice Djuka est née et a grandi à Dschang, une ville historique et universitaire pas trop grande ni trop petite, comparable en quelque sorte à Trois-Rivières. Son père, un commerçant qui avait sa propre parfumerie, n’avait pas eu la chance de faire de longues études, mais il s’était promis que ce serait le cas de tous ses enfants. 

À tour de rôle, ces derniers ont bénéficié du soutien pédagogique d’un «répétiteur», une sorte de prof privé qui leur faisait réviser les apprentissages après les heures de classe. Il en a été ainsi pendant toute l’enfance et l’adolescence de Marie-Alice, jusqu’à son entrée à l’université en fait.

«J’ai eu des parents qui nous ont inculqué le sens du devoir, qui nous ont fait comprendre l’essentiel de s’instruire.»

Chronique

Marie-Michèle, passagère de l’éternité

CHRONIQUE / Des photos et des anges décoratifs sont disposés ici et là autour de l’urne qui représente une larme ornée d’un cœur.

«C’est mon petit columbarium», montre Caroline Chouinard en ouvrant les portes vitrées de la bibliothèque blanche, entre la cuisine et le salon. C’est ici que reposent les cendres de sa fille dont la vie a été fauchée le 14 décembre 2012, à quelques semaines de son vingtième anniversaire.

Cinq années se sont pratiquement écoulées depuis ce vendredi soir où deux policiers ont sonné à sa porte.

«Êtes-vous la mère de Marie-Michèle Malo?»

C’est la question qu’aucun parent ne veut se faire poser par des agents qui, l’air grave, demandent à entrer.

«Votre fille est décédée dans un accident de voiture...»

La femme n’a pas crié, n’a pas pleuré non plus, mais tout son corps s’est mis à trembler. Se mettant instinctivement les mains sur les oreilles, elle a lâché: «Où? Avec qui? Comment? Dites-moi tout.»

Il était environ 18 h, sur la route 132, à Bécancour. Le conducteur de la voiture dans lequel prenait place la jeune femme avait également trouvé la mort. Sa témérité était mise en cause: dépassement illégal dans une courbe. L’impact à haute vélocité contre le véhicule arrivant à sens inverse avait été foudroyant. Les deux occupants étaient vraisemblablement morts sur le coup, leurs corps retrouvés dans une partie de l’auto sectionnée en deux.

«J’ai vu des photos et des vidéos. C’était juste un tas de ferraille.»