Isabelle Gaboriault
Rédactrice en chef de La Voix de l'Est
Isabelle Gaboriault

Une question d’habitude

CHRONIQUE / Je jasais l’autre jour avec un lecteur abonné au journal papier depuis des lunes. Ensemble, on parlait du virage numérique que les journaux de la nouvelle coop de l’info se préparent à prendre.

— Vous, Monsieur, possédez-vous un téléphone intelligent ? que je lui ai demandé.

— Oui, j’ai ça. Un iPhone. Mais j’m’en sers juste pour appeler pis pour recevoir des appels…, qu’il m’a répondu.

Après avoir espéré en silence que son forfait ne lui coûte pas 50 $ par mois, je lui ai parlé du monde de possibilités auquel il se fermait en continuant d’utiliser son téléphone comme… un simple téléphone.

Rien à faire. Lui, comme bien d’autres, ne nous suivra sans doute pas dans cette belle transformation sur laquelle on travaille tous fort.

Si le phénomène m’attriste ? Oui, car j’aimerais bien, comme disait l’autre, que « qui m’aime me suive ! » Mais d’un autre côté, je ne peux pas lui en vouloir.

Comment le blâmer si, par exemple, l’ordinateur n’a jamais fait partie de sa vie ? Si, dans son quotidien, voire dans son milieu de travail, les nouvelles technologies n’ont jamais été nécessaires, exploitées ?

Je suis la première à avoir pris un temps fou avant d’apprivoiser mon téléphone intelligent. Avant de m’en servir quotidiennement. Aujourd’hui, j’y pose les yeux pour travailler, payer mes factures, faire préparer une prescription et pour connaître l’itinéraire entre un point A et B. Dernièrement, j’ai même commencé à faire mon épicerie en ligne. La plus belle invention après le pain tranché, qui me fait sauver temps et argent. J’y reviendrai.

Ceci dit, je suis loin de me passionner pour tout ce qui cache une prise USB. Je suis la risée de ma famille quand vient le temps de changer la télé de poste. Une émission a le temps d’être retirée des ondes avant que je tombe sur la bonne manette !

Même si on a souvent tendance à penser le contraire, notre côté « techno » n’a rien à voir avec notre âge. Tout est une question d’intérêt et, beaucoup, d’habitude.

L’abonné avec qui je parlais ce matin-là n’a aucun intérêt à se tourner vers le numérique : il a le journal papier. En fait, il a TOUJOURS eu le journal papier. Ça fait plus de 35 ans qu’il paie un abonnement pour avoir sa gazette livrée au pas de sa porte chaque matin. C’est pour lui une habitude.

Pourtant, quand on y pense froidement, tout ce qu’il aime lire, un jour, on va simplement lui offrir dans un autre contenant disponible n’importe où et en tout temps. Si on veut rester, on n’a pas le choix de se réinventer. Et, honnêtement, le périple est aussi encourageant qu’excitant.

Même si je trouve profondément dommage le fait que mon Monsieur qui utilise son cellulaire comme un téléphone fixe ne nous accompagne peut-être pas dans notre virage numérique, je me réjouis de savoir que plusieurs personnes feront la migration.

Selon les statistiques de CEFRIO de l’an dernier, par exemple chez les aînés, 46 % de ceux-ci possèdent un téléphone intelligent et de ce nombre, 47 % se branchent à Internet plusieurs fois par jour. C’est réjouissant de voir que plusieurs ont conscience des possibilités qui y sont disponibles, dont celle de s’informer. Imaginez, chez les 55 à 64 ans, seulement 2 % possédaient une tablette en 2010. En 2018, ce nombre a bondi à 64 %. Ça donne espoir. Faudra maintenant intéresser ceux dont le cellulaire est un prolongement d’eux-mêmes : les jeunes. Ça fait partie des défis à relever.

Un verger de la région a annoncé dernièrement travailler sur un virage vert. Un autre signe des temps. Au lieu de proposer ses pommes dans l’éternel sac en plastique difficile à recycler, il mijote l’idée de se tourner vers la boîte en carton. En 2020, on pense développement durable. C’est comme ça. Il fait des tests.

Dans ses boîtes écoresponsables, on pourra même découvrir de nouvelles variétés.

« On se fait dire que c’est une bonne idée, mais est-ce que c’est quelque chose que les gens vont adopter ? C’est long de changer les mentalités des consommateurs, surtout pour un produit qui est vendu comme ça depuis 50 ans ! », a fait valoir le propriétaire du fameux verger.

Si les gens veulent continuer à manger ses bons fruits juteux, ils n’auront d’autres choix que de lui emboîter le pas.

Même si ça fait un demi-siècle que les pommes sont servies dans un sac fait sur le long, les choses peuvent changer et, au final, le verger va continuer de vendre... des pommes!