Isabelle Gaboriault
Rédactrice en chef de La Voix de l'Est
Isabelle Gaboriault

Notre côté animal

CHRONIQUE / Quarante-quatre ans et en isolement. Jamais je n’aurais cru qu’à moi seule, un jour, je puisse exprimer la plupart des sens du mot quarantaine.

Dans mon Larousse 1995 on peut lire QUARANTAINE n.f. 2. Âge d’à peu près quarante ans. Avoir la quarantaine. 4. MAR. Isolement imposé à un navire portant des personnes, des animaux ou des marchandises en provenance d’un pays où règne une maladie contagieuse. Fig. Mettre qqn en quarantaine, l’exclure d’un groupe.

Pendant la relâche, j’ai eu la chance de m’envoler pour la Floride. La porte à côté.

Le coronavirus faisait déjà des siennes en Asie et en Europe, mais ici comme aux States, on ne sentait pas vraiment l’ampleur du phénomène. Le nom du virus était sur toutes les lèvres, il manquait de Purell un peu partout, on se lavait les mains plus qu’à l’habitude, mais la menace, l’inquiétude profonde qu’on vit actuellement, n’était pas encore présente, palpable.

Au retour, comme le pays de l’Oncle Sam ne figurait pas sur la liste des pays exigeant la quarantaine obligatoire, comme la Chine, l’Italie ou l’Allemagne, les filles ont pris le chemin de l’école et moi, celui du travail. C’est le jeudi 12 mars que le vent a tourné. Qui aurait cru qu’un vendredi 13 puisse perdre son côté effrayant au profit d’un jeudi ?

Depuis le tsunami meurtrier de 2004 dans l’océan Indien, le terme est souvent employé pour désigner l’envergure d’une catastrophe ou d’une manifestation.

Le jeudi 12, le COVID-19 est passé au stade de tsunami. Ça nous a tous frappés de plein fouet. Ce jour-là, on y allait de rebondissement en rebondissement. Si des mesures extrêmes n’étaient pas prises, le virus allait gagner du terrain. Des mesures extrêmes ont donc été prises. Des recommandations claires partagées. Fermetures. Annulations. Reports.

Au bureau, le confinement obligatoire pour tous les employés revenus de voyage depuis le 27 février, et ce, peu importe le pays visité, a été décrété vendredi. Honnêtement, avant cette consigne claire, je me sentais un peu entre deux chaises, mes vacances ayant été composées de douce oisiveté à la plage ou à la piscine avec pas plus de cinq personnes. C’est plus notre journée à Disney qui m’inquiétait. Et il y avait l’aéroport. L’avion.

J’étais ambivalente, car il y a vraiment eu un avant et un après le jeudi 12.

Avant, en voyant mon teint basané respirant la santé, les gens me demandaient des détails sur mon voyage, sourire aux lèvres, Après, ils s’empressaient de savoir d’où je revenais en priant intérieurement que ce ne soit pas l’Italie et en conservant une bonne longueur de bras de distance... Au salon de coiffure, toujours ce fameux jeudi soir, ç’a été expéditif ! Je me sentais comme une lépreuse. Le tout sans avoir le moindre soupçon d’un symptôme ! Nous en avons ri. En quittant, je n’ai d’ailleurs pas pris mon prochain rendez-vous. Soudainement, on dirait qu’on est passé en mode au jour le jour.

L’humour, comme toujours, nous permet de passer à travers ces périodes hors de l’ordinaire. Car c’est ce que nous vivons présentement. Un épisode catastrophe. Comme la peste noire au XIVe siècle. Le passage de la variole qui a été dévastatrice à une certaine époque et la grippe espagnole de 1918.

Pas facile d’admettre notre vulnérabilité face à des trucs aussi minuscules que des virus ou des microbes. Nous nous voyons tellement grands, gros et forts. Invincibles. Car c’est ce à quoi les événements actuels nous renvoient. Nous sommes soudainement bien petits devant ce genre de maladie infectieuse. Nos voitures ont beau parler. Nos maisons être vivantes. Nos téléphones nous permettent de grandes choses. Les êtres humains que nous sommes, malgré notre intelligence, voire notre génie créatif, restent bien fragiles. Le coronavirus nous rappelle rien de moins que notre mortalité. Ça nous ramène à notre côté primate, mammifère.

Quand on est ainsi soudainement propulsé à l’état d’animal, difficile de faire l’autruche.