Isabelle Gaboriault
Rédactrice en chef de La Voix de l'Est
Isabelle Gaboriault

Merci aux comédiens en tablier

CHRONIQUE / Francine prépare sa retraite. Après 46 ans à transporter assiettes lourdes, silex chauds et pichets pleins, elle pense à tirer sa révérence du monde de la restauration. Un monde qu’elle a beaucoup aimé et qu’elle aimera toujours. Pourquoi je le sais ? C’est son sourire qui me l’a dit.

Une serveuse qui aime ce qu’elle fait, qui est sur son X comme on dit, ça se voit tout de suite dans son visage. Dans son aisance à valser de table en table. Dans sa capacité à courir, jongler, ramer, appelez ça comme vous voulez, sans que ça paraisse.

J’ai toujours admiré cette espèce de comédiens capables d’enfiler leur costume de la-vie-est-belle-même-si-elle-ne-l’est-pas-toujours, le temps que les autres se sustentent. Pendant que plusieurs se remplissent la panse, parfois même sans aucune considération pour celui ou celle qui leur apporte leurs ailes de poulet épicées ou leur bagel au saumon fumé « sans oignon ».

Faut être fait fort pour exercer ce métier. Faut aimer ça « travailler dans l’public ». Tout domaine confondu, soit dit en passant.

Francine, elle, adore ça. Celle qui fait cinq pieds et des poussières a commencé sa carrière alors que le pain brun n’existait même pas. À l’époque où le seul fruit visible dans une assiette à déjeuner se résumait en une fine tranche de tomate pâle trônant sur une feuille de laitue iceberg vert timide. Dans le temps, les gens payaient en argent et dans la pile se trouvaient des 1 $ en papier.

Aujourd’hui, on mange des œufs bénédictines au magret de canard ou aux escargots. On mange « sans gluten, pas d’œufs, sans lactose, pas de pain », qu’elle m’a fait remarquer, elle qui sert... des déjeuners. Et on paie la note avec du plastique.

« On tricote serré ! », m’a dit Francine, levant son verre à ceux et celles qui travaillent en cuisine à réinventer des recettes parfois vieilles comme le monde. À ces gens aux mains ratatinées à force de récurer poêlons et assiettes sales. À ceux et celles qui marchent des kilomètres dans une journée, se musclant les biceps sous le poids d’assiettes qui doivent désormais être aussi belles que bonnes. Car peu importe la célébrité du chef qui orchestre une cuisine, sans serveurs, ni cuisiniers, ni plongeurs, il ne fera pas grand bruit.

Francine a servi de tout : déjeuners, dîners, soupers. Même la version de nuit de tous ces plats. Des spéciaux du jour à 3,25 $ taxes incluses. La soupe aux pois du vendredi. Le hamburger steak avec soupe et Jell’o pour seulement 4,95 $ ! Elle a été employée et employeuse. Elle a versé la quantité d’une piscine olympique en café. Livré des ordres de toasts à en paver les rues de tout un quartier. Chaque fois avec le sourire.

Avant d’accrocher son tablier, on souhaite que Francine lègue un peu de son savoir et de son aisance à la relève. Car au-delà du goût de pizza cuite au four à bois ou des côtes levées façon sud-ouest, l’ambiance d’un resto et la gentillesse des gens qui y travaillent font qu’on y retourne ou non. Il y a quelque chose de réconfortant de les savoir fidèles au poste à chacune de nos visites. Voir noir à cause d’une serveuse qui refuse d’admettre vous avoir servi une bière blonde à la place de la rousse que vous lui avez demandée risque, par exemple, de troubler votre « expérience culinaire ».

Car on ne va plus au resto que pour manger. On veut y vivre quelque chose.

Dans cette optique, le travail des serveurs a dû, lui aussi, évoluer. Les menus sont devenus des poèmes à réciter pour mettre l’eau à la bouche. Les assiettes, des œuvres d’art à déguster d’abord avec les yeux.

Avec le temps, Francine s’est adaptée. Tout comme les Danielle, Suzanne, Huguette, Linda, Claude et Jean-Charles du Québec qui pratiquent, comme elle, le métier depuis près d’un demi-siècle. Merci à vous tous de vous lever dès l’aurore ou de vous coucher au petit matin, bref de vivre selon des horaires parfois atypiques pour avoir à affronter des gens pas toujours sympathiques.

Saviez-vous que presque un dollar sur trois de tout notre budget alimentaire est désormais investi dans les restaurants ? Le Québec compte plus de 21 000 restaurants qui emploient plus de 230 000 personnes, ce qui représente environ 5,1 % de la main-d’œuvre active partout dans la province.

Granby compte tellement de restos que je me suis toujours plu à dire que le ratio y était sûrement d’un par habitant ! Dans la Ville de Québec, on compte un restaurant pour 396 habitants. À Montréal, c’est un pour 340.

À Francine, et à tous ceux et celles qui donnent vie à cette grande fourmilière de saveurs et d’émotions, merci. Tous les Québécois ont, un jour ou l’autre, vécu un bon moment dans un des nombreux restos de la province. Souvenirs où vous figurez, inévitablement.

Si, comme Francine, vous êtes rendus à diminuer la cadence, allez-y, vous le méritez. À votre tour d’associer l’odeur du café à un temps d’arrêt.