Isabelle Gaboriault
Rédactrice en chef de La Voix de l'Est
Isabelle Gaboriault

L’autre virus

CHRONIQUE / Les symptômes s’apparentent à ceux de la folie. Personnellement, ça se manifeste automatiquement par un mal de tête. Ensuite, des bourdonnements s’intensifient dans mes oreilles et je suis frappée par une forte envie de fuir en hurlant. Je ne suis pourtant victime d’aucun virus. Non. Ces phénomènes physiques naissent en moi simplement à la vue d’une personne infectée, surtout les enfants qui le sont actuellement très solidement. Suffit d’un coup d’œil à leur gestuelle pour voir que nombreux sont ceux complètement gangrénés... par le virus TikTok.

Pour ceux qui ignorent ce qu’est TikTok (chanceux!), c’est une application, une autre affaire made in China, sur laquelle les gens, surtout les jeunes de 9 à 22 ans, partagent de courtes vidéos qui se résument, entre autres, en des chorégraphies dansées où les paroles des chansons sont mimées ou reproduites par le biais du lip-sync.

Ce mal a frappé dans les chaumières bien avant que la planète sache écrire et prononcer convenablement le mot « coronavirus ». TikTok a tout simplement profité de la pandémie de la COVID-19 pour s’enraciner toujours un peu plus et partout. Puisque les jeunes ont désormais beaucoup trop de temps devant eux, que font-ils une fois les crayons de couleur rangés, les « devoirs » débarrassés et les feuilles d’automne raclées ? « Des TikTok! »

Juste pour vous donner une idée du taux de pénétration de l’application, en mars seulement, elle a enregistré 65 millions de téléchargements. En janvier, selon DataReportal, elle comptait 800 millions d’utilisateurs et, à la même époque, elle se rapprochait du milliard de membres. Un article publié par l’AFP cette semaine rapportait d’ailleurs que le confinement actuel avait littéralement propulsé TikTok au sommet des réseaux sociaux les plus populaires.

Va falloir ajouter son nom à la liste des pires épidémies de l’Histoire en n’oubliant pas la note en bas de page portant sur le nombre de parents qu’elle a rendus complètement fous en peu de temps.

Ce qui me tue, c’est la redondance. Les vidéos durent en moyenne 15 secondes et les jeunes les font jouer en boucle, autant pour les créer que pour écouter celles des autres. Pour l’adulte qui vaque à ses occupations juste à côté de l’enfant envenimé, confinement oblige, c’est comme le savon pour les mains, même le plus doux : ça irrite l’épiderme.

Oui, TikTok cache de bons côtés. Elle fait bouger les jeunes. Sollicite leur créativité et met en lumière leur sens de l’humour. Trois trucs qui ne peuvent pas nuire actuellement, je l’avoue. Un point pour son côté ludique.

Ce sur quoi je me questionne, en plus de m’en faire avec des vidéos montrant parfois des jeunes filles exécutant des mouvements suggestifs, la quête aux « j’aime » qui hante plusieurs utilisateurs et l’idée que des adultes mal intentionnés puissent se cacher derrière des prénoms comme Alicia ou Théo, c’est l’effet pervers de cet outil sur la capacité d’attention et de concentration des jeunes.

Comme parent, on se doit de limiter le temps d’écran de nos poussins, ce dernier pouvant être lié aux problèmes d’inattention chez les plus jeunes. Pas de problème avec ça.

Le hic : si ce temps fameux qu’on leur laisse ils le passent exclusivement à écouter « des TikTok », comme ils le disent à tout bout de champ, je pense qu’on ne fait que déplacer le problème.

Le nombre de vidéos qu’ils peuvent visionner en très peu de temps est complètement absurde. Ils y sont constamment stimulés.

Pourquoi pensez-vous que plusieurs sont désormais incapables d’écouter une chanson en entier dans l’auto sans avoir envie de sauter sur la radio pour tourner les postes ?

Pourquoi certains ont du mal à s’asseoir devant la télé pour visionner un film de deux heures ? Ils y arrivent... en ayant leur cellulaire dans une main et le plat de pop corn dans l’autre! Il faut que ça bouge. Toujours.

Un sociologue ou un expert du comportement humain doit présentement être en train d’analyser tout ça.

La bonne nouvelle, c’est que d’ici à ce que ses résultats soient diffusés, TikTok aura peut-être le temps de s’essouffler. Qui se souvient de Pokémon Go, qui a littéralement causé un raz-de-marée à sa sortie, en 2016 ? Même s’il a généré 3,1 milliards de dollars depuis, on en entend beaucoup moins parler. Même chose pour Candy Crush, par exemple. Le bon côté de toutes ces applications, c’est qu’après un pic d’audiences, même phénoménal, ça s’estompe avec le temps.

Comme le font tous les virus.