Isabelle Gaboriault
Rédactrice en chef de La Voix de l'Est
Isabelle Gaboriault

Et après...

CHRONIQUE / On parle, et on y pense beaucoup, de « l’après COVID-19 ». La preuve : nous y avons consacré tout un dossier dans notre édition de samedi dernier. Plusieurs choses changeront sans doute, et dans de nombreux domaines. De petites affaires et d’autres, plus grandes. Mais nous, dans notre quotidien, est-ce que les changements seront si visibles ? J’imagine que oui en ce qui concerne nos façons de consommer et de travailler, entre autres, mais pour le reste, laissez-moi en douter. Pourquoi ? Parce que fondamentalement, on a tendance à vite oublier. T’sais quand ça va bien...

Pas besoin de regarder bien loin pour le constater. Malgré toutes les situations déstabilisantes, douloureuses ou contraignantes, aussitôt la poussière retombée, la tempête passée, on retombe automatiquement dans nos vieilles habitudes.

Prenez-moi, par exemple. En 2007, deux hernies discales m’ont clouée au lit pour autant de mois. Quand j’ai réussi à remonter la pente, je me suis promis qu’à l’avenir, les exercices d’étirement et de musculation allaient faire partie de ma vie quo-ti-di-en-ne. « Pu jamais ! », que je répétais à qui voulait bien l’entendre. Bon. L’exercice physique a pris une nouvelle place dans ma vie, mais les mouvements spécifiques pour solidifier ma « ceinture abdominale », eux, ont rapidement pris le bord : je vais si bien !

On a tous connu un fumeur qui, malgré toutes ses promesses d’écraser au terme d’une opération à cœur ouvert, a recommencé à en griller une de temps en temps. J’ai une amie à qui on a retiré la rate il y a quelques années. Les médecins n’avaient jamais vu cet organe dans un si piteux état.

Le choc a été si brutal que ma chum avait alors décidé de cesser de boire du Pepsi en quantité industrielle, cause possible de la détérioration prématurée de cette partie méconnue de son corps. Devinez ce qu’elle buvait l’autre soir lors d’un souper ? Du Pepsi ! Que voulez-vous : elle pète le feu !

Pensez maintenant à toutes ces femmes qui, malgré les inconforts de la grossesse et de la douleur liée à l’accouchement, décident quand même d’avoir plus d’un enfant. Bon, mon exemple est peut-être tiré par les cheveux, mais ça prouve que malgré tout, on oublie.

Je suis tombée sur un vieil article sur le site de la revue française Psychologies dans lequel était interviewé un psychanalyste, Simon-Daniel Kipman. Il y disait ceci, en lien avec la mémoire : « Ressusciter un souvenir peut parfois être plus dangereux qu’oublier. »

J’adore ça !

« Nous effaçons de notre cerveau ce qui nous est arrivé, et nous ne pouvons nous en rappeler que s’il y a relance par l’extérieur », a-t-il aussi mentionné. C’est ainsi que la COVID-19 nous ramène à l’époque du SRAS de 2003 ou encore celle de la H1N1 de 2009. Mais qu’avons-nous véritablement retenu de ces deux épisodes déjà ?

Qui, depuis le verglas de 1998, conserve des chandelles, des allumettes, un paquet de piles et une lampe de poche à portée de main ? Certains, mais pas tout le monde. Au lendemain de la crise, on avait tous notre petit tiroir d’urgence. Allez y jeter un œil. Je suis certaine que votre stock de piles AA est à sec.

C’est qu’on ne peut pas vivre avec la peur et l’angoisse au ventre quotidiennement. Kipman disait d’ailleurs croire à une « part de bonheur par l’oubli ».

« Selon Freud, il n’y a que deux choses à oublier, énumérait-il. Deux choses dont il faut sans cesse se déprendre et se dépêtrer : le sexe et la mort. L’oubli est d’ailleurs un puissant sédatif de la douleur du deuil. » Et j’ajouterais à ça de tout ce qui est déstabilisant, douloureux et contraignant.

Dans une courte vidéo mise en ligne récemment, l’humoriste Louis-José Houde parle de toutes ces petites choses qui vont changer après la crise. Selon lui, on n’entendra plus jamais la phrase « j’peux-tu avoir une gorgée ? ». Plus personne ne profitera de l’entracte pour aller aux toilettes pendant un match du Canadien au Centre Bell, parce que « ça r’vole trop », et désormais, les gens n’accepteront plus de prendre un spa chez un collègue qu’ils connaissent « à moitié ».

Sûrement. Mais là où il a tort, c’est quand il parle de la disparition des deux becs. Ça, comme la poignée de main qu’il considère un irritant, sont voués, pense-t-il, à « ne plus faire partie de la trajectoire des codes sociaux ».

Non, car les gens vont avoir oublié, mon cher Louis-José !

D’ailleurs, prépare-toi. Si un jour d’après COVID je te croise sur ma route, c’est clair que je ne pourrai pas m’en empêcher. Après une solide poignée de main, je vais enchaîner avec deux gros becs mouillés et après, avec un câlin à l’emporte-pièce.

Tout simplement parce que... chassez le naturel, il revient au galop.