Ah! Les fraises et les framboises...

CHRONIQUE / Il y a neuf ans, plus précisément fin septembre 2010, je racontais dans cette chronique comment une façon de faire ancrée dans mes gènes et dans mes gestes depuis plus de 30 ans venait d’être anéantie.

Moi qui avais toujours pris soin de tourner les pommes sur elles-mêmes pour les cueillir, je venais d’apprendre que ma technique était aussi erronée que dramatique. Désormais, «on tire en donnant un p’tit coup», qu’une dame nous avait dévoilé en prenant bien soin de spécifier que notre «approche rotationnelle» pouvait aller jusqu’à «TUER LE POMMIER»!

J’étais troublée.

Ce même sentiment est monté en moi récemment. Toujours dans le domaine fruitier. Comme c’est l’automne, les pommes sont bien sûr mises en cause, mais je vous dirais que ça va beaucoup plus loin que ça encore.

Sur ma table de chevet, ces temps-ci, repose le livre Mieux conserver ses aliments pour moins gaspiller. Dans son bouquin, Anne-Marie Desbiens, chimiste spécialisée en alimentation et auteure du blogue La foodie scientifique, vulgarise de belle façon le phénomène de conservation des aliments.

C’est elle, la vlimeuse, qui m’a fait me sentir mal face à ma façon de conserver mes pommes, mes poires pis mes ananas. En gros, en pensant souvent bien faire, j’étais carrément dans le champ.

D’abord, elle m’a soufflée en m’apprenant que les fruits et légumes respiraient. Oui, oui. Tout comme nous, humains, les oranges, les fraises et les framboises respirent et transpirent. Connaître le «métabolisme» de chacun — je sais, c’est quasiment un job à temps plein —, aide à les garder plus longtemps.

Par exemple, il m’est arrivé à plusieurs reprises au cours des dernières semaines de pester devant mon panier de trois livres de pêches de l’Ontario ou mes poires Bartlett en spécial. Elles mûrissent si vite que j’ai pensé commencer à les manger devant la caissière à la fruiterie ou encore sur la route, dans mon char, entre l’épicerie et la maison.

Une chance, ma lecture m’a fait comprendre pourquoi toutes se dégradaient à vue d’oeil. Tout est une question de respiration. Pas la mienne. Celle de mes fruits.

En gros, en respirant, les fruits et légumes produisent de l’éthylène, un gaz qui enclenche le processus de mûrissement. Certains respirent plus vite que d’autres, donc mûrissent plus vite. On parle alors de fruits «climactériques». Dans ça, on retrouve entre autres les bananes, les pêches, les pommes, les poires, les mangues, les prunes et les tomates. Ceux respirant moins vite, les fruits «non climactériques», comme les ananas, les concombres, les petits fruits, les agrumes et les raisins, eux, ne mûrissent pas une fois cueillis. Si on tarde à les manger, ils pourrissent. Point final. Ceux qui respirent vite vont se garder plus longtemps si on prend soin de leur... couper l’air un peu. Et, surtout, si on évite de les mettre côte à côte dans le beau gros bol coloré acheté pas cher chez Home Sense.

Le hic, moi, les pêches, les poires, les prunes et les tomates, je les mettais toutes ensemble, sur le comptoir, dans mon beau bol jaune ensoleillé reçu un jour en cadeau pour ma fête.

Un scénario ca-tas-tro-phi-que.

Pour leur donner une chance, éviter de dépenser 6$ de tomates sur vigne pour finalement en manger juste pour 2,34$, et pour arrêter d’opérer une ferme d’élevage de bibittes à fruits, je dois les séparer. Tout simplement.

J’ai le choix: j’allonge mon comptoir de six pieds pour leur laisser de l’espace, je double la superficie de ma cuisine ou je mets les pêches dans la bibliothèque du salon à côté des dictionnaires, les poires sur la tablette au-dessus de ma laveuse et les prunes dans la salle de bain, bien rangées entre les rouleaux de papier de toilette et les boîtes de mouchoirs.

Qu’est-ce qu’on met alors dans le bol à fruits vide? Les concombres! Paraît que le froid les rend mous. Pour qu’ils gardent leur croquant, faut les sortir du frigo. MAIS PAS À CÔTÉ DES MANGUES!

Non madame, c’est pas de la tarte.

Prenez l’exemple des pommes. Pour diminuer le rythme respiratoire d’un fruit ou d’un légume, on peut le «refroidir». C’est ce que je fais avec notre variété préférée, la Empire. Je la laisse lousse dans un tiroir à fruits dans le frigo. Mais encore là, je suis dans les patates.

Les pommes, même si elles produisent beaucoup d’éthylène, se conservent mieux au frais, mais dans un sac de plastique troué pour permettre une bonne aération.

Vous n’aimez pas les pommes froides? Conservez-les dans la chambre de vos enfants à côté des toutous qui ne servent à rien ou sur le meuble d’entrée, entre vos clés et votre portefeuille, car si elles partagent le comptoir avec d’autres fruits climactériques, elles vont virer en compote.

Je vous l’accorde, c’est de la gestion.

Vos oignons espagnols frôlent vos patates jaunes dans votre dépense?

C’est mal. Même si sur toutes les photos de garde-mangers bien rangés sur Pinterest les deux légumes sont voisins, il ne faut pas. Mais pour garder vos patates fraîches, mettez une pomme dans le sac, dans lequel vous aurez pris soin de faire un trou.

Bon, une fois qu’on sait tout ça, reste juste à trouver un trou, justement, pour prendre le temps de coordonner comment respirent les cerises de terre, où, et avec qui. Le tout à travers les taxis à faire pour les enfants, le pliage de linge à la Marie Kondo, la préparation de repas santé, la vérification des devoirs, une petite heure de tv, et le vidage du lave-vaisselle.

Moi, je pense ausculter mes choux de Bruxelles et mes raisins verts le mardi soir. Vers 18h15.

Il faut ce qu’il faut si on veut traiter nos fruits et légumes aux petits oignons.