36C et 4S

CHRONIQUE / Avec une vieille maison, on s’habitue aux portes qui grincent, aux planchers qui craquent et aux fenêtres qui sifflent. Mais quand quelque chose de neuf se met soudainement à se manifester, on dirait qu’instantanément, notre niveau de tolérance s’amenuise. J’ai frôlé la folie récemment, en réalisant que le bruit qui me poursuivait et m’incommodait depuis le début de la journée venait de... mon soutien-gorge !

Chaque mouvement se voyait accompagné d’un grincement localisé à la base des omoplates.

Comme je soupçonnais mon savon à lessive de faire la vie dure aux fibres du tissu, j’ai effectué des changements. En vain. La brassière est restée sonore. Un phénomène qui a fait naître en moi une certaine forme de misophonie, cette maladie qui se résume à détester certains bruits.

Par exemple, mon chum serre les poings quand il entend quelqu’un brasser son yogourt présenté en portion individuelle. Une amie veut changer de resto quand elle entend son voisin de table faire du bruit en mangeant. Certaines personnes ne supportent pas le son que provoque le clavier d’un ordinateur, celui de la respiration des autres ou encore la douce musique des pièces de monnaie qui s’entrechoquent quand mononcle Georges les agite dans ses poches. Vous voyez le topo ?

La misophonie, c’est le fait de haïr des sons bien précis. Des bruits qui, aux oreilles de certains, ne font naître aucune réaction, mais qui, une fois dans celles d’autres personnes, plus sensibles, activent le système limbique responsable de la réaction au combat ou de la fuite.

La misophonie se nomme aussi le « Syndrome de Sensibilité Sélective aux Sons » ou, si vous préférez, le 4S. En gros, mon 4S vient de ma 36C ! (grandeur fictive, car je tente, malgré cette chronique, de conserver un semblant de jardin secret.)

Phénomène assez frustrant quand on pense au prix que coûte la lingerie. Le pire, c’est que ce modèle bruyant, je l’ai acheté en double. Et le bleu, comme le noir, couine. Mozus !

Deux paires de souliers qui couinent, c’est du déjà-vu. Mais deux soutiens-gorge, faut le faire !

J’ai donc usé de tous les moyens pour les faire taire. Crème à main sur les anneaux. Huile minérale sur les glisseurs. Rien à faire.

Lors d’un souper où je racontais ce curieux phénomène, un ami-de-gars, comme s’il me lançait un défi, m’a suggéré d’utiliser du Jig-A-Loo.

Tel est pris qui croyait prendre, que j’ai pensé, car j’y avais déjà songé. J’ai même poussé l’audace jusqu’à l’essayer ! Mais du Jig- A-Loo, ça sent fort... Déjà que de sonner comme une vieille chaise berçante m’irrite, pas question, en plus, que je sente l’huile à transmission.

J’ai exposé ma problématique à une professionnelle de la lingerie. Un soutien-gorge qui fait couic couic, elle en avait déjà eu, voire déjà porté. Des dispendieux en plus. Malheureusement, qu’elle m’a dit, ces sons bizarres font fi du modèle, du matériel et du prix de la brassière. Il n’y a donc rien à faire.

J’ai donc décidé de les enfiler seulement lors de show rock, de manifestations ou quand j’assiste à une compétition de hip-hop.

Mais, bien sûr, je sais qu’il y a pire dans la vie.

Comme la tendance de certains hommes à vouloir porter, eux aussi, le soutien-gorge. Un mouvement parti du Japon et qui met carrément la mode sens dessus dessous. Le Men’s Bra aurait commencé à faire fureur il y a une dizaine d’années dans le quartier branché de Shybuya, à Tokyo.

Me semble de voir les jeunes hommes qui m’entourent se laisser frapper par cette vague alors qu’à côté, les jeunes femmes revendiquent leur désir de se promener de plus en plus braless.

Ce jour-là, ça risque de faire beaucoup de bruit.