Le film «Grace à Dieu» explore avec sensibilité, dignité et beaucoup de nuances le drame vécu par les victimes de prêtres et le déchirement de leurs familles et communautés, lorsque ceux-ci, parvenus à l’âge adulte, ont choisi de briser le silence.

Grâce à Dieu, le cardinal se trompait

CHRONIQUE / Je n’avais entendu que du bien de ce film qui met en scène l’histoire d’un prêtre agresseur d’enfants que l’archevêché de Lyon a choisi de protéger. Je n’ai pas été déçu. «Grace à Dieu» explore avec sensibilité, dignité et beaucoup de nuances le drame vécu par les victimes de prêtres et le déchirement de leurs familles et communautés, lorsque ceux-ci, parvenus à l’âge adulte, ont choisi de briser le silence.

Le film de François Ozon est présenté comme une œuvre de fiction, une façon d’échapper aux poursuites, mais personne n’est dupe. L’histoire du film, c’est bien celle du père Bernard Preynat soupçonné d’avoir agressé 70 garçons mineurs dans les années 70 et 80 à l’époque où il était animateur scout et de pastorale.

Le père Preynat n’a jamais nié les faits et a reconnu être un pédophile chaque fois qu’il fut confronté à des victimes. Il a cependant tenté plus tôt cet hiver de faire reporter la diffusion du film qui porte atteinte dit-il, à sa présomption d’innocence, son procès n’ayant pas encore été tenu. 

L’histoire de Grâce à Dieu, c’est celle du cardinal Philippe Barbarin, archevêque de Lyon, qui a protégé le père Preynat et l’a laissé en fonction auprès d’enfants bien après avoir été informé de ses inconduites.

La réalité vient de rattraper et de dépasser la fiction. 

Le cardinal Barbarin a été condamné, début mars, à six mois de prison pour ne pas avoir dénoncé ces agressions sexuelles. 

Une scène du film relate un point de presse donné par Barbarin en 2016. En réponse à un journaliste, il échappe cette réponse, lourde de cynisme et de sens : «Grâce à Dieu, tous ces faits sont prescrits.» 

Grâce à Dieu, le cardinal se trompait.

Mais ce film, plus que tout, c’est l’histoire de victimes qui émergent du silence, certaines plus mal en point que d’autres, en quête de justice et de vérité, parfois de vengeance. 

C’est celle aussi de victimes qui n’étaient pas prêtes à parler, ce qui ne veut pas dire qu’elles n’avaient rien à dire. 

L’avocat Alain Arsenault a examiné plus de 200 cas de victimes de prêtres au Québec. Des adolescents qui avaient en moyenne 13 ans lorsqu’ils ont été agressés et qui ont mis 43 ans ensuite avant d’être capables d’en parler. 

Je m’arrête ici, vous irez pour le reste juger par vous-même.

J’ai quitté le film avec les mêmes questions que plusieurs d’entre vous aurez peut-être.

Combien de pères Preynat encore tapis, morts ou vivants, dans les arcanes sombres de nos collèges et églises paroissiales? 

Combien de cardinal Barbarin dans la hiérarchie de nos diocèses et communautés religieuses, quelque part entre ici et Rome? 

Combien de victimes brisées ou muselées par la honte, attendant peut-être encore le moment de parler?

Plusieurs États (États-Unis, Irlande, etc.) ont institué de grandes commissions d’enquête publiques pour essayer d’en finir.

Plus tôt cet hiver, la ministre de la Justice Sonia Lebel a écarté cette hypothèse, faisant valoir que la situation des inconduites dans l’Église est connue. 

Mme Lebel préfère travailler à faire sauter la prescription de 30 ans pour les causes civiles, à faciliter les dénonciations et améliorer le soutien aux victimes. Je suis assez d’accord avec la ministre. 

Sans doute reste-t-il encore à apprendre des inconduites sexuelles des prêtres et religieux et autant sur le silence complice des autorités de l’église à travers le temps.

Mais une enquête-spectacle à grand déploiement avec des commissaires, des témoins, des avocats et des gros plans à la télé n’est peut-être pas le meilleur moyen d’aller au bout des choses. Ni d’obtenir l’effet thérapeutique que peuvent rechercher des victimes. 

Je préfère que l’argent public serve à offrir un meilleur soutien aux victimes, à mener des enquêtes policières et des procès plutôt que de se perdre dans les avocasseries coûteuses d’une grande commission.

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«ON A PEUT-ÊTRE PRIS ÇA TROP À LA LÉGÈRE» 

«On a peut-être pris ça trop à la légère, comme un mauvais souvenir qui va passer. On n’avait pas conscience avant de la gravité. On aurait du l’être», croit l’évêque auxiliaire de Québec, Mgr Marc Pelchat. 

Dans la foulée du mouvement #MeToo et du ton d’ouverture montré par Rome, le diocèse de Québec souhaite améliorer «l’accueil et l’écoute des victimes» d’inconduites sexuelles de prêtres et faire davantage de prévention.

Québec s’écarte ainsi du modèle choisi par cinq diocèses de la région de Montréal qui ont annoncé il y a quelques jours vouloir mener une «revue de dossiers» des inconduites. Une sorte d’audit pour s’assurer de n’avoir rien échappé.

«On ne critique pas Montréal, mais on n’est pas obligés de faire la même chose», expose Mgr Pelchat. Le Diocèse de Québec est «plus ambitieux», perçoit-il. 

L’Archevêché veut «plus de mesures de prévention» : vérification d’antécédents judiciaires des futurs prêtres; «code d’éthique» plus explicite pour le personnel pastoral; formation continue sur les abus et leurs conséquences», etc.

Il veut aussi plus de «visibilité» pour son «Comité conseil» et y faciliter l’accès. Créé il y a une vingtaine d’années, ce comité est chargé d’appliquer le «protocole diocésain» en cas d’allégations d’inconduite ou d’agression sexuelle par des membres du clergé. 

Le comité recueille de façon confidentielle les témoignages de victimes et assure les suivis, au besoin avec la police. Son existence est cependant bien discrète. Une toute petite ligne dans la rubrique «nous joindre» du site Internet du Diocèse.

Ce comité compte quatre bénévoles indépendants (médecin, infirmière, avocat retraité et travailleur social retraité). Mgr Pelchat refuse de les identifier. 

Je comprends qu’on veuille protéger ces bénévoles, mais il me semble que ce n’est pas la meilleure façon de convaincre de l’indépendance du comité. Surtout que celui-ci est présidé par un délégué de l’évêque. 

Ce comité n’est pas tenu de faire rapport, à moins qu’il y ait un enjeu d’assurances (poursuites) ou qu’une victime souhaite rencontrer un évêque ou obtenir une «lettre de compassion». 

En 20 ans, une dizaine de cas ont ainsi fait l’objet de suivis. Un bilan modeste, en proportion des moyens déployés. 

Quelques prêtres ont été suspendus, un autre fut condamné à la prison. Quelques victimes ont été rencontrées. Pour d’autres, ça ne relevait pas de l’Archevêché, mais de communautés religieuses. 

Comme si pour une victime, il faisait une différence que l’agresseur soit membre d’une communauté ou du clergé séculier.